CHAPITRE VIII
Dès lors se montrent dans la région de l’Atlas une suite de peuples appartenant à l’histoire. Vers 1500 les premières colonies phéniciennes ; vers 1000 les Carthaginois; au sixième siècle les Grecs sur les côtes de la Cyrénaïque et en 150 av. J.-C.les Romains, qui l’occupèrent pendant cinq siècles jusqu’à l’Atlas. A ce moment trois peuples bien connus se partagent le sol, de l’Océan à la petite Syrte : à l’ouest les Maures et dans le reste de l’étendue les Numides, nomades et cavaliers, et les Gétules, sédentaires. Parmi ces derniers se remarquent les Quinqueg entes dont les annales romaines racontent l’énergique résistance au mont Ferratus, actuellement le Fort National dans la grande Kabylie, de 286 à 426 après J.-C. Evidemment les uns et les autres sont les descendants des Tamahou et des Lybiens antérieurs. Y a-t-il là quelques renseignements permettant de prononcer le nom de races, quoique l’état nomade et l’état sédentaire constituent des caractères physiologiques aussi précieux que l’est un caractère physique, comme la forme du crâne? Non; il n’est question que de peuples.
Durant les périodes carthaginoise et romaine, il faut compter avec une autre population, celle des mercenaires de la Gaule et d’autres pays. Yers la lin de la domination romaine un autre peuple est aussi à mentionner, les Vandales, qui venaient de traverser toute l’Europe et de se réfugier en Afrique, particulièrement dans la province de Gonstantine.
Au septième siècle entre en scène un nouveau peuple, les Arabes, qui convertissent tous les indigènes à l’Islamisme et restent nominalement maîtres du territoire jusqu’au seizième siècle. Puis, de 1519 à 1829, les Turcs sur le littoral et dans les vallées avoisinantes, ou mieux une horde de pirates de toute provenance, recrutés principalement en Syrie. Nous avons fini, après avoir cité les nègres qui comme esclaves se sont infiltrés partout et quelques colonies d’Espagnols à Oran et de Génois à Bougie.
Dans tout cela que voyons-nous? Toujours des peuples ou des fractions de peuple appartenant à des races différentes. Mais qui nous autorise à nous servir de ce dernier mot, lequel est un jugement tant que nous ne nous serons pas livré au travail préalable et laborieux indispensable? Ce peuple arabe dont on nous parle aujourd’hui est un produit bien complexe, puisqu’en fin de compte il est issu de tous les peuples que nous venons d’énumérer.
Mais, en Algérie, les gens éclairés établissent avec raison une distinction.
Il y a, disent-ils, les indigènes qui parlent en règle générale la langue du Koran, présentent certains caractères physiologiques et sont nomades, et [ ceux qui parlent l’ancienne langue tamahou, le berber, sont sédentaires i et ne suivent la lettre du Koran que par habitude. Tenons-nous-en aux ! seconds pour limiter notre sujet, prenons le Berber de la région du Fort National. Forment-ils une race? Méritent-ils cette qualification? La résistance qu’à l’exemple de leurs ancêtres les Quinqueg entes, ils ont toujours | opposée aux conquérants, les Français exceptés, et leur habitat dans des : lieux élevés, hors des voies de communication ordinaires, portent à croire i
qu’ils se sont peu laissé pénétrer par les Turcs, les Romains et autres étrangers, à part cependant les Arabes qui par leurs marabouts se sont sensiblement infiltrés parmi eux. Leurs mœurs sédentaires portent à les considérer comme les descendants des anciens Gétules. Mais ces Gétules eux-mêmes étaient ou pouvaient être un mélange de Lebou et de Tamakou. Ils devaient même, d’après une suite de considérations que je ne puis développer ici, être en bonne partie composés de Celtes venus avec ces Tamahou, ils constituaient donc à cette époque non une grande famille, une race, mais un peuple comme ils le sont aujourd’hui, une individualité politique ou géographique.
L’anthropologiste, en somme, mis en présence de ce qu’on appelle les races d’Algérie, y trouve non des races visibles mais des mélanges produits par les événements de l’histoire, des peuples s’entassant les uns sur les autres depuis 6000 ans. S’il consulte l’histoire, l’archéologie, les langues, la religion, on ne lui parle que dépeuples. Aujourd’hui encore s’il s’attache à ceux qu’on appelle des Arabes, ou des Maures, ou des Berbers, il n’y voit encore que des peuples. C’est donc à tort qu’il leur applique la dénomination de races. Le jour où ayant nettement dégagé un ou plusieurs types de ces mélanges il aura su prouver qu’ils ne sont pas le produit de ses propres vues, qu’ils ne sont pas dus non plus au même mode d’existence, au même climat, à la même nourriture, et que leurs caractères physiologiques en particulier ne sont pas l’effet du genre de vie auquel les ont obligés leurs vainqueurs ou leur religion, mais qu’ils remontent par filiation à tels ou tels types antérieurs, ce jour-là il aura le droit de parler de races; qu’elles répondent ou non à des conceptions abstraites.
Si je ne craignais d’allonger trop cette démonstration je n’aurais qu’à prendre au hasard pour de nouveaux exemples. Dans les pays actuellement civilisés, chez les peuples sauvages, sur les continents, dans les îles, dans le temps présent, aux premières lueurs de l’histoire, partout je ne trouve indiqués que des peuples composés d’éléments qui poursuivis plus loin se présentent toujours à titre d’agglomérations humaines réunies par leurs instincts ou par les circonstances. Dans toutes les stations de la pierre polie je rencontre au moins deux types mélangés; je décris leurs usages, leur industrie, ce sont celles de peuplades et non de races. *
Le véritable terrain de travail de l’anthropologiste, malgré son désir dene s’occuper que des races, ce sont donc les masses humaines tout simplement, c'est leur histoire, leurs péripéties, leurs qualités intellectuelles, leur état social et leurs caractères physiques. Ceci admis, il est obligé de s’en occuper complètement, sauf à faire la part ensuite de ce qui appartient aux hommes considérés entant qu’animaux, et de ce qui appartient à l’influence qu’ils exercent réciproquement les uns sur les autres et qui en commun les pousse dans la voie du progrès.
Le mot de peuple, tel que l’anthropologiste l’emploie, ne désigne pour lui en définitive que les agglomérations d’hommes, sur lesquelles il travaille.