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CHAPITRE PREMIER

gissement de son intelligence s’élevant au-dessus de la satisfaction de ses besoins vulgaires, le premier bégaiement de la science.

Sans empiéter sur une définition à discuter, quelques mots sont ici nécessaires sur l’objet de l’anthropologie pour guider nos investigations dans son histoire. L’anthropologie, c’est l’étude de l’homme, froide et impartiale, comme s’il s’agissait de l’animal le plus indifférent, la connaissance pleine et entière de cet homme dépouillé de son prestige et passé au creuset de la réalité.

L’homme moral fut donc le premier terrain de cette étude; il exigeait moins de temps, était plus accessible, donnait une satisfaction immédiate et se dégageait aux yeux de l’observateur avec son auréole de gloire. L’homme physique, qui demande des observations précises, ne vint modestement qu’après, appelé un jour à détrôner son prédécesseur. Lorsque Aristote qualifiait anthropologues les philosophes qui dissertaient gravement sur la nature de l’homme, il ne se doutait pas que c’est à lui que ce titre appartenait par son Histoire des Animaux. L’anthropologie naquit effectivement à Athènes trois siècles avant notre ère, avec Aristote.

Mais aucun homme de génie, quelqu’en avance de son temps qu’il paraisse, ne surgit spontanément dans la plénitude des idées qu’il représente. Aristote eut des précurseurs ou des préparateurs : les uns, des voyageurs comme Hannon et Hamilcar, les plus anciens connus ; les autres, des médecins comme Hippocrate, des historiens comme Hérodote ou des naturalistes comme Alcmæon de Grotone, Empédocle, etc.

Les voyageurs jouent un rôle considérable dans l’histoire de l’anthropologie comme dans celle de toutes les sciences naturelles. Ce sont eux qui préparent les grandes crises, ils collectionnent les observations et doivent dans ces temps reculés être rapprochés des historiens et des géographes. A leur suite apparaissent les médecins qui étudientl’homme pour le guérir et les naturalistes qui le prennent comme terme de comparaison avec les autres animaux. Les trois groupes solliciteront constamment notre attention, les derniers davantage. Pendant longtemps, cependant, nous serons embarrassé pourdire lesquels contribuent le plus aux progrès de l’anthropologie : des médecins ou des naturalistes, lesquels tiennent le fil conducteur qui devra nous diriger au milieu des péripéties que traversera notre science.

L’historique est souvent regardé comme un chapitre deluxe, où l’auteur fait étalage d’érudition et qu’on peut passer. Qu’on se détrompe, ici surtout. Get historique, croyons-nous, sera l’une des parties les plus instructives de ce livre et donnera la clef du présent.

La nature n’apas varié dans le court espace de temps que nous aurons à parcourir, les circonstances seules ont changé; les passions d’aujourd’hui sont, sous une autre forme, celles de jadis, les mêmes écueils se présentent. Observer le passé, c’est quitter le rôle d’acteur pour celui de spectateur, le spectacle est le même.

HISTORIQUE. 3

Aucune science autant que l’anthropologie n’exige de calme et de raison, nulle ne prête davantage aux entraînements personnels. La jeunesse est sans mesure, elle croit trop ou fait table rase impitoyablement ; la vieillesse doute à l’excès ou cède à la routine. La sagesse est entre les deux, mais elle ne s’obtient qu’avec le temps et à ses dépens. Attendre est pénible, on voudrait voir juste de suite. Cette sagesse, l’histoire la donne à qui sait la comprendre. A côté de l’effet elle montre la cause, à côté de l’idée elle met l’homme, sa force et sa faiblesse, son âge et son milieu, ses hésitations et ses variations. Elle fait voir Linné et tant d’autres systématiquement orthodoxes, Buffon prudent à l’excès, Bory de Saint-Vincent voltairien à outrance, Nott esclavagiste; et cependant elle apprécie avec indulgence et reconnaissance les services qu’ils ont rendus, chacun à leur façon, dans la voie du progrès. Cet historique seul fait comprendre qu’une science aussi légitime que l’anthropologie, qui intéresse directement notre personnalité et est la première entre toutes les sciences, ait autant tardé à se développer au grand jour, lorsque tous les objets de la nature, tous les êtres vivants étaient librement étudiés.

L’historique a du reste un avantage considérable dans le plan que nous nous sommes tracé, c’est de permettre d’aborder les questions générales, celles qui plus tard devront fixer particulièrement l’attention du lecteur, de les montrer à leur éclosion même, et de les suivre pas à pas jusqu’au moment où à notre tour nous devrons les apprécier à l’aide des faits, en nous éclairant de toutes les données nouvelles. Dans l’ordre logique, ces questions devraient venir après l’étude analytique des éléments qui servent à les juger. Grâce à l’historique, nous pourrons les poser avant.

Certes je n’entends pas donner à cette partie l’étendue qu’elle comporte, je serai rapide; mais je compte laisser au lecteur l’impression qu’en effet le passé est la clef du présent, et que l’historique est le premier chapitre à méditer de l’anthropologie. Nulle part cet historique n’a été fait dans son ensemble (1), la tâche est délicate, je l’essaierai, sachant que la bienveillance du lecteur ne me fera pas défaut.

Une dernière remarque avant de commencer. Les peuples sont comme les individus, sauvages ou civilisés ils rapportent tout à eux; les mythologies en sont la preuve : Dieu est l’inconnu qui a présidé à leurs origines, la terre est le pays qu’ils dominent. Notre civilisation européenne issue de la civilisation gréco-latine, et celle-ci de la civilisation chaldéo-égyptienne, procède de même dans son historique des sciences, des arts, des lettres et de la politique. Elle se demande à peine la part que la civilisation chinoise ou toute autre peut-être disparue ont pu exercer sur le développement de la nôtre. Nous suivrons l’usage, nous serons anthropocentri-

(1) P. Topinard, Historique de l'Anthropologie , leçon de l’ouverture à l’École d’Anthropologie, in Gaz. méd. Paris, 1876-1877.

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