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CHAPITRE PREMIER

Arrêtons-nous à «Joim Ray, le précurseur immédiat de Linné dans la voie de la classification, son aîné quant à l’acception du mot espèce.

L’homme ayant été exclu de sa classification, nous n’avons pas à parler de celle-ci; il en est autrement de la définition de l’espèce, qui comprend à la fois les hommes, les animaux et les plantes, et devint la pomme de discorde des naturalistes s’occupant des animaux supérieurs et à plus forte raison des anthropologistes.

Aristote, auquel il nous faut revenir sur cette grave question, se servait de deux mots : yévoç, genus, genre, et fÏSoç, forme, que les Latins ont traduit par species et nous par espèce. Il employait le premier avec une certaine facilité pour désigner les groupes d’une valeur plus ou moins grande, etle second pour ceux d’une valeur moindre, mais d’une étendue indéterminée. Parfois même il employait l’un pour l’autre ; on peut dire cependant qu’il entendait de préférence par espèce les individus qui s’unissent naturellement entre eux ( canis ).

Suivant F. -A. Pouchet, Alfred le Grand aurait le premier conçu l’espèce dansle sens qu’on lui donne aujourd’hui. Suivant M. de Quatrefages, Garus etla plupart des naturalistes, c’est à Ray qu’appartient l’honneur d’avoir le premier dégagé sa signification vraie ou nécessaire. Pour lui, dans son Histoire clés plantes , en 1686, les plantes sont de même espèce lorsqu’elles se reproduisent par graines semblables à elles-mêmes; parconséquent, il les oppose à celles qui se reproduisent par greffe, bouture, marcotte; c’est la filiation qui est la caractéristique. Quant au genre, Ray n’en parle pas (1 ).

Plus tard, en 1700, Toumefort fait un pas de plus. Qu’est-ce que l’espèce, se demande-t-il? Il avait défini le genre, l’ensemble des plantes qui se ressemblent par leur structure. Il appelle espèce la collection de celles qui se distinguent par quelque caractère particulier. Tournefort s’appuie donc sur la ressemblance des individus entre eux, et Ray sur leur généalogie. Bientôt nous verrons Linné ajouter une caractéristique de plus, sinon deux, etBuffon une cinquième. Dès lors, la conception de l’espèce sera complète, telle que l’entend l’école orthodoxe.

Avec le dix-huitième siècle l’anthropologie se dégage et entre dans sa période militante ; confondue encore dans ses commencements avec la zoologie générale, elle s’en sépare définitivement avant sa fin. J’ai placé le début de ma seconde période en 1230, lorsque l’anatomie moderne prit naissance; j’aurais pu choisir l’année 1492, lorsqu’à la suite de Colomb s’ouvrit l’ère des grands voyages qui allaient permettre de jeter un coup d’œil général sur toutes les races humaines ; je pourrais également le placer à l’ouverture de ce dix-huitième siècle qui fut à la fois celui des encyclopédistes, de Linné, de Buffon, de Blumenbach. Linné est le premier nom qui s’offre à nous.

(1) De Quatrefages : De l'Unité de l’espèce humaine, in Revue des Deux-Mondes, 1 860 -

HISTORIQUE. — LINNE.

Charles de Ldmié appartenait à la Suède. Il vécut de 1707 à 1778, et fut professeur à Upsal et médecin. La liste de ses publications s’élève à 225 indications bibliographiques dans 1 q Dictionnaire des sciences médicales, la majorité consacrée à la botanique. Dans Linné il y a deux hommes : le naturaliste strict, enchaîné à la méthode qu'il s’est tracée et faisant passer tous les objets soumis à son observation sous le même niveau ; et le croyant convaincu qui veut concilier les articles de foi avec ses observations scientifiques. L’un a rendu des services qui dominent l’esprit de parti; l’autre est resté le chef de l’école orthodoxe la plus radicale sur l’origine des espèces en général, et par conséquent de l’homme.

Son œuvre magistrale, celle où il donne sa classification des êtres vivants et sa nomenclature, est le Systema Naturæ , qui de son vivant eut douze éditions, dont cinq revues par lui : la première en 1735; la deuxième en 1740 ; la sixième en 1748; la dixième en 1758 et la douzième en 1760. La dixième répond à la pleine maturité des idées qu’il représente devant la postérité et qui ne furent un peu ébranlées qu’après.

Ce sera son éternel titre de gloire. Les descriptions des plantes et d’animaux apportés de toutes les parties du globe encombraient la science. Il fallait les classer à tout prix et leur donner des dénominations courtes, fixes, dans une langue comprise de tous. Beaucoup avaientessayé déjà partiellement, aucun n’avait réussi d’une façon décisive et complète.

Les dénominations surtout, empruntées le plus souvent à la langue vulgaire ou remplacées par une sorte de sommaire descriptif, étaient livrées à l’anarchie et auraient suffi pour arrêter l’essor de la science. Linné, jeune encore, se mit à l’œuvre. Disposant par catégorie d’ordres divers tous les groupes proposés plus ou moins légitimes, il s’évertue à trouver à chacun un caractère unique le distinguant des groupes voisins analogues. Prenant ensuite les groupes inclus d’ordre moindre, il procède de même, cherchant encore non le caractère le plus vrai, le plus logique, mais le plus décisif, le plus commode, celui ne comportant aucune exception. Ce travail de patience, qui exigeait une très grande sagacité, il le poursuivit dans les trois règnes, distribuant à mesure tous les êtres par classes, ordres, genres et espèces, de telle sorte qu’étant donnée une espèce quelconque, on puisse à l’instant en retrouver la case, dans tel ou tel rayon, à telle ou telle hauteur.

Cette méthode a été appelée dichotomique , parce qu’après avoir réparti les groupes suivant un caractère, on en prend un second qu’on épuise, un troisième, et ainsi de suite en divisant ou subdivisant; ou systématique , par opposition à la méthode dite naturelle, parce qu’on y cherche un procédé mnémotechtenique plus qu’une constatation des affinités réelles.

Le complément de cette opération était la nomenclature des classes,

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