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CHAPITRE II

constance qui paraît admirable dans l’espèce entière. » Soit le premier cheval, le modèle de tous ceux qui se sont formés depuis. Ce modèle « a pu s’altérer ou se perfectionner en communiquant sa forme et se multipliant : l’empreinte originaire subsiste en son entier dans chaque individu; mais, quoiqu’il y en ait des millions, aucun de ces individus n’est cependant semblable en tout à un autre individu ni, par conséquent, au modèle dont il porte l’empreinte (1). » La nature nuance ainsi son ouvrage dans l’espèce humaine, les animaux, les végétaux, en un mot dans tous les êtres qui se reproduisent. Les climats et l’action de l’homme sont les causes de ces variétés et font ainsi dégénérer le prototype ; pour y remédier, il faut relever celui-ci en le mettant en présence de races étrangères (2).

Ceci conduit à la doctrine des unions consanguines nuisibles. Quant à la notion de l’espèce, elle ne diffère de celle énoncée quatre ans auparavant que par les développements apportés en un point sur lequel l’auteur ne s’était pas expliqué.

Les individus, avait-il dit, se reproduisent semblables à eux-mêmes. Oui, ajoute-t-il à présent, semblables, mais dans telle et telle mesure, c’est-à-dire en donnant des variations par dégénération (c’est-à-dire par déviation du type primitif sous l’influence des milieux). Ce n’est pas une nouvelle idée. La preuve, c’est qu’en décrivant précédemment les races humaines, il les avait intitulées : Des variétés humaines.

Mais dans quelles limites cette variabilité est-elle contenue? Plus loin et par deux fois Buffon pose en principe que les caractères morphologiques sont inférieurs, pour déterminer l’espèce, au caractère physiologique tiré de la reproduction. « La comparaison du nombre et de la ressemblance des individus n’est qu’une idée accessoire.... C’est la succession constante et le renouvellement non interrompu de ces individus qui constituent

l’espèce L’espèce est un mot abstrait et général dont la chose n’existe

qu’en considérant la nature dans la succession des temps (3).»

Et pourquoi insiste-t-il autant sur l’idée généalogique? C’est que la variabilité des caractères enlève à ceux-ci leur valeur. ((Quoiqu’on ne puisse pas démontrer que la production d’une espèce par la dégénération (milieu) soit une chose impossible à la nature, le nombre des probabilités contraires est si énorme, que philosophiquement même on n’en peut guère douter. Car si quelque espèce a été produite par la dégénération d’une autre, si l’espèce de l’âne vient de l’espèce du cheval, cela n’a pu se faire que successivement et par nuances ; » il se serait formé des intermédiaires: or, nous ne retrouvons aujourd’hui que les deux extrêmes (4).

(1) Ce passage et le précédent, édit, cit ., vol. VI, p. 70-71.

(2) Ne pouvant reproduire les passages trop longs de Buffon, je suis obligé de les résumer.

(3) Même édition, vol. VI, p. 143 et suiv. ; chapitre de I’Ane.

(4) Même édition, vol. VI, p. 151-132.

Buffon admet donc que la variabilité de l’espèce est considérable et discute si elle ne peut aller jusqu’à dépasser les limites de l’espèce et à donner naissance à des espèces nouvelles. Mais il est arrêté par l’absence d’intermédiaires actuels palpables et continue à admettre une barrière entre le£ espèces qui les empêche « de se mêler».

En deux endroits, Buffon revient encore sur la question de l’espèce. D’abord dans le huitième volume de mon édition, dans le chapitre des Animaux communs aux deux continents, dans lequel il dit que les espèces sont «les seules choses réelles (1)» de l’histoire naturelle, par comparaison avec les classes, les ordres et les genres. Ce n’est qu’une réalité relative, ainsi qu’on peut s’en assurer en lisant, deux pages plus loin, un passage que je reproduirai tout à l’heure.

Puis, dans le volume IX, chapitre de la Nature, seconde vue: « Chaque espèce ayant été créée, les premiers individus ont servi de modèle à tous leurs descendants ,»^ou de moule. « L’empreinte de chaque espèce est un type dont les principaux traits sont gravés en caractères ineffaçables et permanents à jamais, mais toutes les touches accessoires varient, aucun individu ne ressemble parfaitement à un autre, aucune espèce n’existe sans un grand nombre de variétés (2). »

Cette dernière pensée est ce que l’on a appelé la troisième manière de Buffon, celle à laquelle il se serait arrêtée, une atténuation de la seconde, un retour incomplet vers la première. Maison a vu que la première n’existe pas, et les deux dernières ne diffèrent que du plus au moins. Ce sont les variations du savant qui n’a pas cessé de chercher.

Sous le nom d’espèces nobles ou majeures, Buffon admet, à l’époque de ses ouvrages où nous en sommes, des espèces plus faibles, moins variables, se détachant mieux des espèces voisines, présentant moins de transitions, telles que l’homme, l’éléphant. Les espèces non majeures, comme le chien par rapport au renard et au loup, et le cheval par rapport à l’âne, sont au contraire moins nobles, plus variables. N’est-ce pas la preuve que les idées exprimées dans le premier volume de l’Histoire des animaux domestiques, dans la phase dite moyenne de Buffon, persistent dans son cerveau ? On les retrouve dans le chapitre de la Dégénération des animaux, dont le titre seul est tout un manifeste. Dans les Epoques de la Nature , en 1778, il ne les abandonne pas (3).

« Parmi les espèces, dit-il, les unes, les espèces majeures, dont l’empreinte est plus ferme et la nature plus fixe, ont conservé leur type primitif; les autres, les espèces inférieures, ont éprouvé, d’une manière sensible, tous les effets des différentes causes de dégénération. »

Jusqu’à la fin de sa vie, c’est le même problème qui se débat dans sa pensée : où s’arrête la variabilité? a-t-elle une limite?

(1) Vol. VIII, p. 232.

(2) Vol. IX, p. xxx et xxxiii.

(3) Édition in-4°, précédemment indiquée, t. I, p. 68, Époques de la Nature .

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