CHAPITRE II
Si Buffon hésite toujours entre la variation illimitée au sein de l’espèce et la variation dépassant les bornes de cette espèce, ce qui était légitime, il hésite également sur le critérium de l'espèce par la fécondité, dont il est le père aux yeux de la postérité. On en jugera par le passage suivant, publié assez tard en 1777, au chapitre des Mulets et Bardeaux (Supplément).
« J’ai rapporté dans le volume des Quadrupèdes, à l’article Chien, les tentatives que j’ai faites pour unir un chien à une louve..., j’ai cru pouvoir en conclure que le loup n’est pas tout à fait de la même nature que le chien, que les espèces sont assez séparées pour ne pouvoir les rapprocher aisément, du moins dans nos climats, et je m’exprime dans les termes suivants : « Ce n’est pas que je prétende d’une façon décisive et absolue « que le renard et la louve ne se soient jamais, dans aucun temps, ni dans « aucun climat mêlés avec le chien...., j’avoue qu’il faudrait un plus « grand nombre d’épreuves pour acquérir sur ce fait une certitude en- « tière. »
Racontant alors les nouvelles épreuves de croisement qu’il a entreprises, il conclut : «On tiendra dorénavant pour chose sûre que le chien peut produire avec la louve... 11 est donc certain que le mulet peut engendrer et que la mule peut produire ; seulement ces animaux d’espèce mixte sont beaucoup moins féconds et toujours plus tardifs que ceux d’espèce pure.... Dans les espèces mixtes, c’est-à-dire dans celles des animaux qui comme le mulet proviennent de deux espèces differentes, il y a, comme dans les espèces pures , des degrés différents de fécondité ou même d’infécondité. En général, la parenté d’espèce est un de ces mystères profonds delà nature que l’homme ne pourra sonder qu’à force d’expériences aussi réitérées que longues et difficiles. »
Buffon, sur ce fameux critérium qu’on lui attribue sans cesse, ne fut donc jamais fixé et tendait à admettre des barrières par là entre les espèces, de valeurs très diverses.
Les vues synthétiques sur l’ensemble du règne animal, ou, comme on disait alors, sur le système de la nature dans lequel l’espèce représente ce que les naturalistes ont appelé l’ unité zoologique, ajoutons l’unité nécessaire zoologique, complètent la pensée de Buffon sur l’espèce.
« La première vérité qui sort d’un examen sérieux de la nature, dit-il en 1749, est peut-être humiliante pour l’homme : c’est qu’il doit se ranger lui-même dans la classe des animaux auxquels il ressemble par tout ce qu’il a de matériel... Parcourant ensuite successivement et par ordre les différents objets qui composent l’Univers, il verra avec étonnement qu’on peut descendre par des degrés presque insensibles de la créature la plus parfaite jusqu’à la matière la plus informe, de l’animal le mieux organisé jusqu’au minéral le plus brut. Il reconnaîtra que ces nuances imperceptibles sont le grand œuvre de la Nature...., » qu’il n’y a pas de sauts....
qu’on passe d’une espèce à l’autre et souvent d’un genre à l’autre par des degrés insensibles (1).
Plus tard, quatre ans après, en 1753, dans le volume des Animaux domestiques, il fait un pas considérable. Je suis forcé d’analyser :
Considérons, dit-il, la nature sous un nouvel aspect, comparons le corps de l’homme, du cheval, leur squelette, leur pied. Quelque différents qu’ils paraissent dans leur forme, on peut les ramener l’un à l’autre; il suffit d’allonger ceci, de raccourcir cela, d’incliner, de redresser. Derrière tout cela, on entrevoit « un dessein primitif et général ». Il semble, en créant les animaux, « que l’Être suprême n’ait voulu employer qu’une idée, et la varier en même temps de toutes les manières possibles (2) ». Ici, il nous faut reproduire in extenso :
«Dans ce point de vue, non seulement l’âne et le cheval, mais même l’homme, le singe, les quadrupèdes et tous les animaux pourraient être regardés comme ne faisant que la même famille; mais en doit-on conclure que dans cette grande et nombreuse famille.,., il n’y ait pas d’autres petites familles projetées parla Nature et produites par le temps?... Si ces familles existaient en effet, elles n’auraient pu se former que parle mélange, la variation successive et la dégénération (par les milieux) des espèces originaires; et si l’on admet une fois qu’il y ait des familles dans les plantes et dans les animaux, que l’âne soit de la famille du cheval et qu’il n’en diffère que parce qu’il a dégénéré, on pourra dire également que le singe est de la famille de l’homme, que c’est un homme dégénéré, que l’homme et le singe ont eu une origine commune comme le cheval et l’âne, que chaque famille, tant dans les animaux que dans les végétaux, n’a eu qu’une seule souche ; et même que tous les animaux sont venus d'un seul animal qui, dans la succession des temps, a produit en se perfectionnant et en dégénérant toutes les races des autres animaux (3). »
La conclusion est si nettement formulée qu’il n’y a pas à insister : le cheval et l’âne ont une même origine, le singe et l’homme une même origine, les uns et les autres une origine commune. On répondra que
Buffon ne dit pas que les choses se sont passées ainsi, mais qu’elles ont
pu se passer ainsi. Volontiers. Lamarck n’a pas parlé autrement plus
tard. La formule parfois employée de nos jours, « comme si . », en est
l’équivalent.
Or « s’il était une fois prouvé, reprend Buffon..., s’il était acquis que dans les animaux et même dans les végétaux il y eût, je ne dis pas
(1) Édit, in-12 de l’Imprimerie royale, t. I, p. 16; t. III, p. 13.
(*2) Même édition, t. VI, p. 138-140.
C’est le principe de l’unité de composition des êtres organisés, développé plus tard par Ét. Geoffroy-Saint-Hilaire et ainsi énoncé en 1796 dans son Mémoire sur les Makis : u La nature s’est renfermée dans de certaines limites et m’a formé tous les êtres vivants que sur un plan unique, essentiellement le même dans son principe, mais qu’elle a varié de mille manières dans toutes ses parties accessoires. »
(3) Même édition, vol. VI, p. 139.