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CHAPITRE II

plusieurs espèces, mais une seule qui eût été produite par la dégénération d’une autre espèce : s’il était vrai que l’âne ne fût qu’un cheval dégénéré, il n’y aurait plus de bornes à la puissance de la Nature (lisez : aux lois naturelles), et l’on n’aurait pas tort de supposer que d'un seul être elle a su tirer avec le temps tous les autres êtres organisés (1). »

C’est la doctrine du transformisme telle que la professe de nos jours M. Hœckel.

Il est vrai que Buffon, effrayé de son audace, se hâte de recourir à la formule consacrée :

« Mais non, il est certain par la Révélation que tous les animaux ont également participé à la grâce de la création et que les deux premiers de chaque espèce sont sortis tout formés des mains du Créateur. » Relisez la phrase de Lamarck qui termine le chapitre où il fait descendre l’homme du chimpanzé, c’est la même. Ni Lamarck après la Révolution française,

ni M. de Buffon avant, ne se souciaient de s’attirer les foudres de l’Eglise. Le volume où parut ce passage vint deux ans après la rétractation des quatorze propositions. Si Buffon a osé s’exprimer ainsi après les violences de MM. les députés et syndic de la Faculté de théologie, qu’eût-il écrit s’il avait été libre ?

On a dit que plus tard il avait abandonné ces vues hardies. Loin de là. Dans l’un de ses derniers volumes, en 1767, dans le chapitre sur la Dégénération des animaux, il maintient, au contraire, son hypothèse d’un petit nombre de souches et de leur dérivation possible d’une seule, comme il suit : « Les deux cents espèces dont nous avons donné l’histoire peuvent se réduire à un assez petit nombre de familles ou souches principales, desquelles il n’est pas impossible que toutes les autres soient issues (2). »

Enfin, dans les Époques de la nature, en 1778, envisageant les choses de haut, il dit : Bien que la Nature « se montre toujours et constamment la

même . . elle admet des variations sensibles, elle reçoit des altérations

successives, elle se prête à des combinaisons nouvelles, à des mutations

de forme et de matière . étant aujourd’hui très différente de ce

qu’elle était au commencement et de ce qu’elle est devenue dans la suite des temps (3). »

Buffon est donc bien, comme je l’ai annoncé, le précurseur de Lamarck (4). Il y a plus, il a écrit ceci vers 1760 :

« En faut-il plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme

(1) Même édition, vol. VI, p. 140.

(2) Même édition, vol. XII, p. 259.

(3) Édit, in-4, vol. I, p. 50.

(4) « Buffon, pendant la seconde phase de son évolution intellectuelle, dit M. de Quatrefages, admet non seulement la variation, mais, même la mutation et la dérivation des espèces animales. »

« Personne n’ignore que la question de la mutabilité des espèces, dit Isidore Geoffroy- Saint-Hilaire, a été décidée en sens contraire par Buffon et Cuvier... Les belles concep-

(des animaux) n'est pas inaltérable ; que leur nature, beaucoup moins constante que celle de l’homme, peut se varier et même se changer absolument avec le temps; que par la même raisonles espèces les moins parfaites, les plus délicates, les plus pesantes, les moins agissantes, les moins armées , ont déjà disparu ou disparaîtront (1).

Cette fois, ce n’est plus seulement de la transformation des espèces qu’il s’agit, mais aussi de la sélection naturelle en faveur des animaux les plus avantagés dans la lutte pour l’existence. Buffon n’est pas le précurseur de Lamarck uniquement, il est le précurseur de Darwin.

Nous voyons dans la citation ci-dessus un nouvel exemple des précautions oratoires de Buffon. Cet avantage en faveur des espèces les mieux armées, il l’accepte pour les espèces animales; mais il a soin de glisser un membre de phrase qui met l’homme de côté : « leur nature beaucoup moins constante que celle de l’homme ».

De même, non loin de la même citation, voit-on apparaître le correctif nécessaire : « L’homme est l’ouvrage du ciel, et les animaux, à beaucoup d’égards, des productions de la terre (2). » Ce qui n’empêche pas que cette dernière proposition pour les animaux ne soit nullement orthodoxe; elle a échappé sûrement à MM. les syndic et députés de la Faculté de théologie. Chaque fois, à cette époque, qu’on voit apparaître le Ciel ou la Révélation, dans Buffon ou dans Lamarck, le lecteur est averti, c’est que l’auteur vient d’émettre ou va émettre une proposition qui pourrait lui attirer les rigueurs de l’Église.

En somme, je ne vois pas dans l’œuvre du grand naturaliste français les contradictions flagrantes qu’on prétend. Avec trois mots on condamne un homme, c’estlefond, la pensée intime qu’il fautapprécier. Buffon, pourmoi, n’a jamais cru à l’espèce sans variations. Il s’engage, il est vrai, plus ou moins, suivant son degré de hardiesse, dans une voie toujours la même, et présente à ce point de vue deux manières, l’une dans laquelle la variabilité est plus ou moins considérable suivant les espèces, mais toujours considérable, l’autre où il se demande, comme nous le faisons tous aujourd’hui, ce que deviennent les variations extrêmes, celles qui empiètent sur les espèces voisines et qui expliqueraient tout naturellement Information de ces espèces.

Cette dernière pensée subit quelque altération dans le cours de son existence, comme chez tout homme qui cherche et réfléchit, mais elle reste la note dominante qu’on voit percer sans cesse depuis 1753 jusqu’à la fin de ses volumes sur les quadrupèdes et au delà. S’il m’était permis

tions de Buffon avaient été si bien étouffées sous un monceau de faits de détail, seuls éléments positifs de la science, disait-on..., que sa grande pensée, même après avoir été si hautement proclamée dans son Histoire naturelle générale , de la mutabilité des espèces, était entièrement oubliée. Mais enfin cette vérité trouva un nouvel et puissant interprète... ce fut Lamarck. »

(1) Édit, in-12 de l'Imprimerie royale, t. VIII, p. 234.

{2j Même édition, t. VIII, p. 234.

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