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CHAPITRE II

de rendre l’idée intime de Buffon, comme jel’entrevois, je dirais que pour lui, avec plus de difficultés et en plus de temps, mais aussi sûrement, les espèces comme les races se créent naturellement par dégénération, c’està-dire sous l’influence des milieux.

Terminons par la reproduction d’un passage qu’on peut considérer comme le testament de Buffon. Il date de deux ans avant sa mort et parle des fossiles.

« Ce sont les seuls monuments des premiers âges de la terre; leur forme est une inscription authentique qu’il est aisé de lire en la comparant avec la forme des corps organisés du même genre; et comme on ne leur trouve point d’individus analogues dans la nature vivante, on est forcé de rapporter l'existence de ces espèces actuellement perdues au temps où la chaleur du globe etc. Ce travail sur la vieille nature exigerait seul plus de temps qu’il ne m’en reste à vivre, et je ne puis que le recommander à la postérité (1). »

L’opposition que Buffon fît à la classification, telle qu’on l’entendait alors et que personnifiait Linné, est la conséquence des idées précédentes. Professant que toutes les divisions possibles, y compris les espèces, passent de l’une à l'autre, d’une façon insensible, il ne pouvait accepter les divisions nettes, arrêtées et quelquefois artificielles de Linné.

La question est traitée deux fois par lui, l’une dans son premier volume de 1749, après la quatrième édition du Systema Naturæ qu’il avait entre les mains, et l’autre dans son chapitre très ultérieur sur les Animaux communs aux deux continents, vers 1766, ayant sous les yeux la dixième édition.

« Les genres, les ordres, les classes, s’écrie-t-il, n’existent que dans notre imagination... Ce ne sont que des idées de convention... 11 n’y a que des individus!...» Et des espèces, aurait-il dû ajouter; car admettre la variabilité illimitée des espèces dans le temps et la transformation de celles de leurs variations qui se répètent le plus en espèces nouvelles, ce n’est pas nier l’espèce, ni la fixité de son type général dans le rayon de notre observation.

Plus tard encore, dans sa nomenclature des singes, il y revient : « La nature ne connaît pas nos définitions ; elle n’a jamais rangé ses ouvrages par tas, ni les êtres par genres. »

On croirait entendre Lamarck, quarante ans après.

Mais qu’on ne se méprenne pas, Buffon ne s’en prenait qu’à la classification systématique, qui, suivant lui, ne tient pas compte suffisamment des rapports naturels et donne des idées fausses. Celle de Tournefort, qui approche de celle que Jussieu devait défendre plus tard sous le nom de Méthode naturelle, trouvait grâce devant lui. Ce qu’il ne veut pas, c’est

(1) Histoire naturelle des minéraux. Volume publié en 178G.

qu’on choisisse d’une façon trop arbitraire un seul caractère pour déterminer un groupe et l’emplacement hiérarchique qu’il doit occuper dans une classification qui est censée représenter l’ordre même de la nature. Du reste, Buffon, dans son volume des Singes, est moins sévère : « Ce qu’il avait condamné dans Linné, dit Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, il l’adopte alors et sa conversion est pleine et entière. »

La nomenclature, j’ai le regret de le dire, ne lui convient pas davantage. Un homme aurait plus tôt fait, s’écrie-t-il, de graver dans sa mémoire la figure de toutes les plantes, et d’en avoir des idées nettes, que d’en apprendre et d’en retenir tous les noms. Et cependant, lorsque plus tard Buffon décrit les animaux sauvages et les oiseaux, il est bienheureux de s’en servir, mais en français, ce qui est moins commode. Lé tatou à trois bandes, le tatou à six bandes, le tatou à dix-huit bandes, le martinpêcheur à tête bleu, le martin-pêcheur à trois doigts, le martin-pêcheur rouge, etc., n’est-ce pas là de la nomenclature?

Buffon ne s’est pas indigné contre Linné seulement à propos de sa clasification et de sa nomenclature, il lui reproche aussi sa dénomination d'homo sapiens et d'homo troglodytes , et cependant il n’a pas agi autrement.

« Une vérité humiliante pour l’homme, avait-il dit en 1749, c’est qu’il doit se ranger lui-même dans la classe des animaux (1). >> « Si l’on ne devait juger que par la forme, répète-t-il vingt ans après, l’espèce du singe pourrait être prise pour une variété de l’espèce humaine. L’orang-outang est un animal que l’homme ne peut voir sans rentrer en lui-même et se reconnaître... Il diffère moins de l’homme pour le corps qu’il ne diffère des autres animaux auxquels on a donné le nom de singes (2) ! » Cette dernière proposition est celle à laquelle Broca aboutissait dans ses cours, et qui l’amenait à la classification des Primates dont j’ai parlé plus haut, comme conforme dans ses premières divisions à la classification de la dixième édition du Systema Haturæ.

Tout en admettant l’homme au nombre de ses espèces nobles, c’est-àdire de celles qui se détachent nettement des espèces voisines, Buffon, dans le même volume, l’un des derniers de son Histoire des quadrupèdes , dit que du nègre à l’orang la distance est faible. Ce qui est d’autant plus curieux à noter, qu’il a possédé au Muséum un orang qu’il observait avec soin et qui est mort sous ses yeux.

« L’intervalle qui sépare le singe du nègre est difficile à saisir, » ajoutet-il (3). Il trace du reste le parallèle de l’homme et du singe au point de vue anatomique, reproduit la liste complète de leurs ressemblances et différences par Tyson en écrivant ceci : « J’ai cru devoir traduire cet article afin que tout le monde puisse mieux juger de la ressemblance pres-

(1) Môme édition, vol. Ier, p. 16.

(’J) Même édition, vol. XII, p. 44, 4 et 41-42. Voir aussi p. 82.

(3) Même édition, vol. MI, p. 43 44. De la dégénération des Animaux.

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