CHAPITRE II
que entière de l’homme avec l’orang. » Il donne à l'homme la haute position qui lui est due dans la série, mais en ne s’appuyant, comme Linné, que sur ses facultés intellectuelles.
« Quelque ressemblance qu’il y ait entre le Hottentot et le singe, dit-il, l’intervalle qui les sépare est immense, puisqu’à l’intérieur il est rempli par la pensée et au dehors par la parole (3). L’homme est un être raisonnable, l’animal est un être sans raison (4). » L’homme possède une âme immatérielle qui établit une grande distance sous ce rapport entre lui et les animaux, distance sans degrés intermédiaires, et qui fait de lui une classe à part. Du reste, en lui consacrant une classe distincte, « nous ne faisons que le placer avec ce qui lui ressemble le plus, en donnant même à la partie matérielle de son être le premier rang (1) ».
Après avoir étudié l’homme dans son ensemble, en tant qu’animal dans la première série des volumes de son Histoire naturelle , et avant d’avoir établi ses rapports avec les animaux, ce qu’il fait particulièrement dans le dernier volume publié, Buffon passe méthodiquement à l’examen des « variétés humaines », en se servant çà et là dans le texte du mot de race pour les désigner.
Ce mot, ainsi que je l’ai montré il y a quelques années dans un travail spécial, a été importé dans l’histoire naturelle de l’homme, dans un sens zoologique, par Buffon le premier. Auparavant, on n’avait parlé que des différentes espèces ou sortes d’hommes. Mais, ainsi que je l’ai dit, la notion même de race existait et remonte à Hippocrate. Le médecin de Cos, toutefois, n’a insisté que sur deux caractères : la ressemblance des individus entre eux et l’origine commune de leurs caractères par l’action des milieux. Il n’a parlé nettement de l’hérédité de ces caractères, c’està-dire de l’idée généalogique dans la race, qu’à propos des Macrocéphales, et précisément mal à propos. D’autre part, Hippocrate n’a parlé de « la ressemblance des individus dans certains peuples, autant qu’ils diffèrent des individus dans d’autres peuples », que deux ou trois fois accidentellement, tandis que Buffon s’est donné pour but la recherche des liens de parenté qui unissent ces individus, et de ceux qui unissent le groupe entier à d’autres groupes. Les polygénistes ont soutenu que la conception des races de Buffon était fausse, que ces races, ou du moins beaucoup d’entre elles, sont des espèces et que le groupe humain entier est un genre. Peu importe : Buffon n’a pas inventé le mot race , puisqu’il était usité avant lui, particulièrement dans la vénerie, mais il l’a appliqué aux diversités morphologiques constantes qu’on découvre parmi les hommes, quelle que soit l’explication à donner de ces diversités.
Le moment était opportun pour l’introduction de ce mot. Les grands
(1) Même édition, tome XII, p, 45.
(2) Môme édition, tome IV, p. 171.
(3) Ibid. t. IV, p 1G3.
voyages avaient accumulé toutes sortes de documents sur les populations lointaines nouvelles. Il fallait mettre de l’ordre dans ces documents, comme presque en même temps Linné en mettait dans les documents sur les plantes et les animaux. C’est ce que fit Buffon en prenant pour base l’idée que deux mille ans auparavant Hippocrate avait appelée l’influence des airs, des eaux et des lieux.
« Les hommes, dit Buffon dans son chapitre de l’Ane, diffèrent du blanc au noir par la couleur, du double au simple, par la hauteur de la taille, la grosseur, la légèreté, la force, etc. ; ce sont les variations ordinaires de la nature qui viennent de l’influence du climat et de la nourriture. Mais ces différences n’empêchent pas que le nègre et le blanc, le Lapon et le Patagon, le géant et le nain ne produisent ensemble des individus qui peuvent eux-mêmes se reproduire. Par conséquent ces hommes si différents en apparence sont tous d’une seule et même espèce, puisque cetle reproduction constante est ce qui constitue l’espèce (1). » Parmi les variations que présente l’espèce humaine, il en est d’individuelles, telles que l’albinisme, la polydactylie, et de générales produites sur un groupe plus ou moins étendu par dégénération, c’est-à-dire par le climat entendu à peu près dans notre sens large de milieux. Ces variations communes devenues constantes, ce sont les races.
Telle est en deux mots toute la doctrine de Buffon sur la race et celle en même temps des monogénistes, dont nous parlerons bientôt.
On a dit que Buffon divisait l’espèce humaine en un nombre donné de races; c’est une erreur complète. Buffon, l’ennemi des classifications, ne les acceptant pas même pour les espèces, ne pouvait les admettre pour les races dont les limites étaient indécises à ses yeux et qu’il présente plutôt comme des probabilités à discuter que comme des réalités définies (2).
C’est à la façon d’Hippocrate, sous la forme d’un voyage comprenant cette fois le monde entier, que Buffon procède à la recherche et à la description de ces races. La première population qu’il rencontre est constituée par les Lapons : « Une race d’hommes, dit-il, de petite stature, de figure bizarre, dont la physionomie est aussi sauvage que les mœurs. Ces hommes qui paraissent avoir dégénéré de l’espèce humaine... il semble que ce soit une espèce particulière dont tous les individus ne sont que des avortons. » Le mot espèce est pris ici dans le sens de François Bernier, comme synonyme de sorte. Continuant à l’est, il rencontre les Samoyèdes et les Groenlandais, et, leur trouvant d’une part le même teint et la même petite taille, et de l’autre les mêmes conditions de climat et de nourriture, il les réunit à sa race lapone, que par parenthèse il n’a jamais appelée hyperboréenne.
Descendant au sud, il rencontre les Tartares dans des conditions tout
(1) Édition citée, t. VI, p. 176-149.
(2) Voir : La Notion de race en anthropologie , par Paul Topinard, in Revue d’Anthrop., 1879, p. 289-661.