CHAPITRE II
autres de milieux, ayant des traits bien caractérisés, et il en fait sa race tartare et reconnaît que la race lapone n’en est qu’une dégénérescence. Mais entre les deux., suivant une longue bande de terre, il trouve plusieurs peuples qui sont pour lui des transitions de la race lapone dégénérée à la race tartare. « Les Ostiaks, dit-il, paraissent faire la nuance entre la race lapone et la race tartare ; ce sont des ïartares qui ont moins dégénéré. Les Tougouses sont aussi des Tartares dégénérés, mais à un moindre degré. » A l’ouest des Tartares il voit alors les Russes orientaux qui forment le passage de l’Européen au Tartare, et à l’est les Chinois, qui l’embarrassent. Faut-il en faire une race nouvelle ou les rattacher à la tartare ?
Sa façon de procéder est très correcte. Plus loin viennent les Japonais, assez semblables aux Chinois pour qu’on puisse les regarder comme ne faisant qu’une seule et même race d’hommes. Les Cochinchinois, les Tonkinois, les habitants du Laos, les uns dans un pays montueux et tempéré et les autres dans un pays plus chaud, sont rattachés encore aux Chinois, les différences dans les traits tenant à la dégénération par les milieux. En descendant davantage, les traits commencent à changer d’une manière plus sensible ou du moins à se diversifier. Les habitants de Malacca et de Sumatra sont évidemment d’une autre race, les noirs de l’intérieur des Philippines d’une autre, le Néo-Guinéen d’une troisième.
Je ne suis pas davantage son itinéraire. A propos de chaque peuple ou peuplade qu’il rencontre, Buffon reproduit les renseignements physiques, moraux et ethnographiques fournis par les voyageurs. Mais ce qui domine dans son périple, c’est la considération du climat ; ici le pôle glacé, là la zone tempérée, plus loin la zone torride rafraîchie ou non par les mers. De la Malaisie il passe à l’Australie, revient par le Bengale, la Perse, l’Arabie, où les habitants sont plus ou moins brûlés par le soleil, la Berbérie, l’Europe, prend l’Afrique nègre et termine par l’Amérique, où il s’étonne de ne pas trouver une plus grande diversité, en rapport avec les conditions si variées de latitude, d’altitude, de chaleur et d’humidité.
Toutes ces variations humaines tiennent, dit-il, à trois causes : au climat, à la nourriture et aux mœurs. « Lorsque la chaleur du climat est excessive comme au Sénégal et en Guinée, les hommes sont tout à fait noirs ; lorsqu’elle est moins forte comme sur les côtes orientales de l’Afrique, les hommes sont moins noirs; lorsqu’elle commence à devenir un peu plus tempérée comme en Berbérie, en Mongolie, en Arabie, les hommes ne sont que bruns, et enfin lorsqu’elle est tout à fait tempérée comme en Europe et en Asie, les hommes sont blancs ; on y remarque seulement quelques variétés qui viennent de la manière de vivre (1).
« On ne trouve de nègres que dans les climats de la terre où toutes les circonstances sont réunies pour produire une chaleur constante et tou-
(1) Même édition, vol. V, p. 225.
jours excessive. » Enfin « les traits dépendent beaucoup des usages où sont les différents peuples de s’écraser le nez, de se tirer les paupières, de s’allonger les oreilles, de se grossir les lèvres, de s’aplatir le visage, etc. (t). » Buffon, comme on le voit, ajoute les actions mécaniques extérieures aux influences de climat et de nourriture pour produire toutes les variations observées.
Vingt ans après, profitant de voyages plus considérables et de renseignements nouveaux, Buffon, dans un Supplément , rectifie quelques-unes de ses descriptions, sans rien changer au fond. Il y a deux façons, dit-il, d’entendre le mot de race : le sens étroit et inexact, synonyme de nation et le sens large tel qu’il le comprend. Le Lapon, le Samoyède et le Koriake sont des nations diverses et sont de la même race, parce que le climat est le même. « De quelque part que les hommes d’un pays quelconque tirent leur origine, le climat où ils s’habitueront influera si fort à la longue sur leur premier état de nature, qu’après un certain nombre de générations tous ces hommes se ressembleront quand même ils seraient arrivés de différentes contrées fort éloignées les unes des autres et que primitivement ils eussent été très dissemblables (2). »
En somme, l’homme primitif était blanc pour Buffon ; il s’est multiplié et répandu par toute la terre, a subi l’action des climats. Des variétés individuelles se sont produites et répétées sur un grand nombre d’hommes à la fois sous l’influence de causes communes. D’individuelles et d’accidentelles, ces variétés sont devenues générales et constantes; d’où les races ! Mais les mêmes influences se produisant en sens inverse, il est très probable que ces variétés constantes disparaîtraient ou du moins deviendraient différentes (3). Les races n’ont donc pour lui que la durée et la consistance que leur permettent les milieux dont elles sont le reflet. Leur nombre est indéterminé et est accru encore par la fertilité de leurs croisements qui les fondent et les diversifient tout à la fois.
C’est la doctrine pure des races parles milieuxr défendue pour l’homme comme pour les animaux, par les monogénistes, la doctrine de la variabilité indéfinie dans le sein de l’espèce et nulle au delà, qui est la pierre angulaire de la doctrine monogéniste ancienne et orthodoxe actuelle. Buffon, à ce titre, est donc réclamé par les classiques comme leur chef le plus éloigné.
Mais aujourd’hui que l’antiquité incalculable de l’homme est venue déplacer le terrain, que les polygénistes peuvent admettre les changements opérés dans la suite des siècles, alors qu’ils les niaient dans le court espace de temps que la Bible leur imposait, et que s’est posée la doctrine de la transformation dans le temps, toute l’argumentation de Buffon, à part le critérium de l’espèce sur lequel il ne paraissait pas fixé par les
(1) Même édition, vol. V, p.
(2) Supplément, vol. V, p. 249, 1878, in-12.
(3) Même édit., dernière page de l'Histoire naturelle de l’homme.