‹ Éléments d'anthropologie généraleChapitre 62 sur 980 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ainsi pour l’anthropologiste ; lorsqu’un peuple arrive à l’existence, c’est par quelque guerrier éminent ou quelque bienfaiteur apportant une habitude, une conquête nouvelle. Ce chef devient le Dieu qui a engendré le peuple lui-même, le vulgaire ne va pas au delà.

La chose à noter, c’est que l’opinion dominant dans l’antiquité parmi les philosophes et dans les masses était la pluralité d’origines et qu’on ne

supposait pas que des hommes aussi dissemblables que le Grec et l’Ethiopien pussent avoir une commune origine.

Origine» du monogénisme. — La doctrine monogéniste est en réalité venue dans notre civilisation européenne avec les traditions hébraïques rassemblées par Esdras après la captivité de Babylone, et primitivement de source chaldéenne sans aucun doute.

Les peuples ont comme les individus une tendance à rapporter tout à eux et à tenir pour rien la terre qui n’est pas à eux et les peuples qui ne gravitent pas dans leur orbite. Nulle part ce défaut n’a été aussi accentué, non pas naïvement, mais systématiquement, que chez les peuples chananéens et, pour généraliser, chez les peuples sémites. Chacun y avait son Dieu propre, personnel, ennemi de tout ce qui n’était pas luimême ou ses alliés. Baal régnait àTyr, à Sidon, à Tarse, Moloch chez les Ammonites, Kamosch chez les Moabites, Jéhovah chez les Ben-Israël (1). Autour de ce Dieu pivotait l’idée nationale, sur lui reposait la puissance des prêtres, professant qu’un pacte avait été conclu entre lui et le peuple de son choix. Dieu et peuple, les deux étaient indissolublement liés. L’un donnait sa protection, combattait l’ennemi, faisait des miracles, l’autre jurait obéissance et adoration. La tradition du contrat et de tout ce que Dieu avait fait pour son peuple dès l’origine était transmise oralement, puis sur des tables de pierre, enfin, mais beaucoup plus tard, par écrit. Suivant la tradition des Israélites, la seule qui nous soit parvenue avec détails, Jéhovah avait créé le monde, les plantes, les animaux à l’intention du peuple juif, placé le premier couple juif dans un lieu particulièrement favorisé, et ensuite l’en avait chassé parce qu’il avait désobéi. De nouvelles infractions au traité s’étant produites, il avait fait le déluge pour les punir. Enfin longtemps après, afin de récompenser ceux qui observaient sa loi, il les avait conduits dans une terre promise. Quant aux autres peuples, on n’en parlait pas à l’origine; c’étaient les démons, les insoumis, ils n’existaient pas ; plus tard ce furent les Philistins, l’ennemi. Un seul Dieu, une seule création, un seul peuple, telle était donc- l’essence du contrat passé en partie double. Telle fut l’origine de la doctrine monogéniste qui des Juifs passa dans le monde romain, grâce à la phalange de moralistes qui a enfanté et répandu la légende du Christ.

Ainsi qu’en témoigne la Bible, la doctrine ne s’implanta pas sans

(1) G. Maspéro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient. Édit. Duruy, 1876, p. 288-89.

Page 1