CHAPITRE XX
Toutefois il ne faudrait pas se hâter d’attribuer toutes les déformations européennes à cette seule influence. Çà et là se rencontre une déformation occipitale, non attribuable au berceau, qui n a aucun rapport avec la précédente essentiellement frontale ou fronto-bregmatique, par exemple dans la péninsule des Balkans. Elle se i. ©lierai t aux déformations analogues de la Syrie, et peut-être par un coude à 1 Arménie.
G’est ainsi que l’étude des déformations ethniques apporte à l’ethnographie pour les peuples, et par conséquent à l’anthropologie pour les races, des renseignements sur les migrations, les habitats et les origines des groupes humains, au même titre que les coutumes du scalp, du tabou et de la crémation.
Quelle influence les manœuvres exercées sur la tête pendant l’enfance et les déformations qui en résultent ont-elles sur la santé, et ultérieurement sur le cerveau et ses fonctions : telle est la question à examiner ensuite.
Remarquons d’abord que les prétendues manipulations de certaines matrones surlatêtedu nouveau-ne sont incapables de prod uii e une défoi mation soutenue. Tous les accoucheurs savent qu’à cette époque les configurations les plus vicieuses s’effacent rapidement. Il n’y a de déformation se continuant chez l’adulte qu’à la condition que les compressions soient suffisamment prolongées sur les mêmes points. Cette durée varie des 6 premiers mois à 3 ans, et dans quelques tribus à 3 ans. Le mode de compression est quelquefois modifié au fur et à mesure que la tête se façonne dans le sens désiré. Dans le cas ou il s’agit de coiffures spéciales attiibuées à la mode et constituant en réalité des survivances, comme en France chez la femme, la compression dure toute la vie. D’après les descriptions de quelques voyageurs, les enfants soumis au berceau à ces violences ont une physionomie à part, la déformation est exagérée, les yeux leur sortent de la tête, c’est une torture. Si l’on cesse la compression, la tête reprend un peu de sa forme et se régularise. Mais des accidents se produisent parfois, dus à la compression du cerveau et entraînant la mort. Dans les deux autopsies de déformation toulousaine dont Broca a rendu compte à la Société d’anthropologie, il a rencontré des adhérences circonscrites des méninges au crâne provenant d’une phlegmasie ancienne (1). Dans d’autres communications sur les crânes d’enfants du Pérou, il a montré des plaques d’ostéite qu’il a attribuées à la pression de l’appareil, favorisée ou non par quelque disposition diatbésique.
L’administration espagnole parut frappée, en 1583, des dangers de la coutume des indigènes; le synode de Lima interdit par une ordonnance
(1) Broca, Sur la déformation toulousaine, Bull. Soc. anthr., 1871. Crâne et cerveau d'un homme atteint de déformation toulousaine , Bull. Soc. antlir., 1879.
INFLUENCE DES DÉFORMATIONS SUR LE CERVEAU
les diverses formes de tête a qu’eux-mêmes appelaient caito , orna, opalta, etc. », d’après le nom des tribus qui les adoptaient pour se distinguer. En 1752, le gouverneur de Lima dut lancer un nouvel arrêté dont voici un extrait: « J’ordonne que tout Indien ou Indienne cesse de comprimer la tête de ses enfants nouveau-nés comme ils ont coutume de le faire pour la rendre plus longue, parce que les enfants en ont souffert, qu’ils en souffrent et qu’ils peuvent en mourir. »
Mais il peut arriver que des accidents sérieux se produisent chez l’enfant, une hydrocéphalie, une méningite, des tubercules, et que néanmoins l’encéphale, sorti de ces épreuves, s’habitue à la forme excentrique donnée à son crâne, et s’adapte. Que seront alors ses fonctions ? On a dit que les peuples se déformant la tête sont barbares, sanguinaires et ont disparu devant le flot montant de la civilisation européenne, comme les Natcbez et les Caraïbes. Ce n’est pas tout à fait exact, mais le serait-ce, qu’ils auraient simplement partagé le sort de nombreuses peuplades qui cependant ne se déformaient pas la tête. Il eût été plus correct de remarquer que les races d’Amérique qui avaient le moins de respect pour leur forme crânienne sont celles au contraire, comme les Aymaras et les Toltèques, qui ont atteint le maximum de prospérité dans le nouveau continent et ont laissé les monuments les plus merveilleux ; et que dans l’ancien continent européo-asiatique, le foyer d’où se sont répandues toutes les déformations était occupé par les blonds dolichocéphales de haute taille qui ont donné naissance historiquement à la plupart de nos grandes nationalités actuelles.
Les statistiques d’aliénés publiées par Foville et Limier sont des arguments de plus de poids contre la doctrine de l’innocuité des compressions mécaniques du crâne. Sur 101) hommes pensionnaires de l’asile de Saint- Yon près de Rouen, le premier a compté 93 sujets portant à divers degrés la déformation relevée qu’il a décrite, et sur 229 femmes, 145, c’est-à-dire davantage chez la femme. De plus, dans un établissement privé, partagé en deux sections, l’une pour les incurables et les agités, et l’autre pour ceux à même de travailler, il a constaté que les déformés étaient beaucoup plus nombreux dans la première section. A. l’asile de Niort, dans les Deux- Sèvres, M. Lunier a relevé au même point de vue l’état de ses malades dont voici le résumé.
Asile des aliénés de Niort.
Sur 140 sujets, ( 38 hommes.
48 déformés : I 10 femmes.
15 déform. frontales.
23 — annulaires.
10 — bilohées.
21 idiots.
13 déments.
9 épileptiques.
5 maladies nerveuses.
Plus tard, dans la discussion qui eut lieu à la Société d’anthropologie en 1861 sur ce sujet, M. Lunier a fait remarquer aussi que la Haute- Garonne, où les déformations sont si fréquentes, figure dans la carte de-