CHAPITRE XX
l’aliénation en France parmi les départements qui donnent le plus de fous.
Il résulterait en somme de ces documents, non pas que les déformations engendrent directement l’aliénation, mais tout au moins qu’elles y prédisposent très fortement. Mais ils prêtent aux objections.
En premier lieu, il manque aux statistiques de Saint-Yon et de Niort une contre-épreuve, la statistique du nombre des déformés dans la population ordinaire fournissant aux asiles. Jusque-là, nous ignorons si les aliénés en comptent plus que les gens raisonnables. M. Delisle a dressé une petite statistique dans un village de 650 habitants des environs de Toulouse. Il a trouvé que, de 5 à 13 ans, la moyenne des déformés était de de 8, 3 p. 100 sur les garçons et filles allant à l’école, et sans doute environ 15 p. 100 en comprenant toute la population de cet âge. Puis, de 15 à 20 ans il en a trouvé environ de 20 à 25 p. 100 ; de 30 à 50 ans 40 p. 100. Après 50 presque tous dans les deux sexes. Qu’est-ce que cela prouve? que la coutume va en décroissant; que les enfants ne présentent plus guère de déformations, tandis que les anciens en offrent une proportion plus forte même que dans les asiles de Saini-Yon et dans les Deux-Sèvres, il y a 50 ans (Foville) et 32 ans (Lunier).
J’ajouterai que le diagnostic des déformations, dans les degrés légers et sur une tête garnie de cheveux, n’est pas chose si facile ; sur le crâne nous sommes embarrassés souvent. De plus, diverses configurations du crâne les simulent, comme un front naturellement très fuyant ou mal conformé, une certaine dépression post-bregmatique assez fréquente dont la cause exacte, liée certainement à la croissance des os nous échappe encore, et surtout la scaphocéphalie annulaire plus ou moins accusée avec synostose sagittale dont j’ai parlé.
Enfin, et c’est un argument presque sans réplique, dans la collection de 550 crânes d’aliénés de France que le musée Broca possède provenant d’Esquirol, une vingtaine à peine, en comptant les cas douteux, offrent des déformations ethniques.
L’examen même du cerveau résout-il la question? Il a été pratiqué deux fois par Broca dans deux cas de déformation de Toulouse ou des environs. Les deux fois, la scissure deRolando, qui établit la limite postérieure des lobes frontaux, était repoussée en arrière de 1 centimètre dans sa partie supérieure. Il reste à savoir si un simple refoulement de la substance du cerveau, lorsqu’il s’opère insensiblement et sans violence, est suffisant pour modifier d’une façon certaine le fonctionnement de l’organe. Ce qui n’a pas été regardé et aurait plus d’importance, c’est le degré de complexité des circonvolutions sur les points gênés dans leur développement, et la masse de l’organe. Broca est réservé sur ce dernier chapitre; deux cas où il a pu cuber le crâne lui ont donné une capacité moindre; mais que conclure avec deux cas? Les suivants sont déjà plus nombreux.
INFLUENCE DES DÉFORMATIONS SUR LE CERVEAU
Capacité crânienne. — Déformations ethniques.
100 H. Parisiens normaux 9 H. Déform. françaises
Moyenne. Yariat. extrêmes.
41 F. Parisiennes normales 10 F. Déform. françaises..,
10 H. Ancons à peu près normaux. 1438 21 H. Ancons très déformés . 1369
Les crânes déformés français comparés aux normaux sont moins capaces, mais d’une quantité négligeable si elle ne se confirmait dans les deux sexes. Sur les crânes d’Ancons la môme comparaison est nettement défavorable; j’ajoute que sur les 60 que j’ai maniés pour trouver les 31 ci-dessus se trouvaient deux demi-microcéphales, mais justement non déformés, en sorte qu’on se demande, et des considérations autres y poussent aussi, si la pratique des déformations n’est pas plus pernicieuse pour les descendants
que pour les individus eux-mêmes.
Ma conclusion, en somme, c’est que, sans être aussi funeste qu on se plaît aie croire, cette pratique consciente ou inconsciente tend à amoindrir la capacité cérébrale, à troubler le libre développement des circonvolutions dans leur lieu d’élection et ne peut que favoriser l’éclosion des maladies cérébrales (notamment de l’épilepsie) chez les personnes qui y sont prédisposées.
La dernière question à examiner est celle qui s’est posée la première en anthropologie dès l’antiquité. Les déformations du crâne acquises artificiellement se transmettent-elles? C’est le même problème que dans toute mutilation : des juifs et des musulmans, qui depuis tant de siècles se coupent le prépuce sans qu’il diffère sensiblement aujourd hui de celui des autres hommes, des Chinoises qui depuis mille ans s atrophient le piedpai compression, de certaines tribus de l’Afrique dont les femmes dans leur jeunesse s’amputent une phalange du petit doigt, etc. Dans ces cas, la mutilation ne porte que sur l’un des deux sexes et par conséquent la tendance des enfants à ressembler aux parents et à voir leurs caractères propres se perpétuer est réduite de moitié. Les deux influences sont égales et, si à la tendance à ressembler aux générations de mutilés, l’on ajoute celle à ressembler aux générations antérieures chez lesquelles, par accumulation pendant un temps plus long, s’est produit le type de la race, on reconnaîtra que les chances d’hérédité des caractères ainsi acquis par les individus sont considérablement amoindries. Gosse, partisan de l’hérédité des déformations du crâne, avait si bien compris la valeur de cet argument, qu’il admettait la nécessité de la déformation dans les deux sexes pour qu’elle se perpétue.
Hippocrate, qui admettait l’action des causes extérieures sur les hom-