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CHAPITRE III

Si

Il est généralement admis que la lutte entre les monogénistes et les polygénistes ne s’engagea franchement qu’à la suite des écrits des encyclopédistes français. On serait davantage dans le vrai en l’attribuant au bruit qui se produisit autour de la notion de l’espèce et de son origine émise par Linné. Ni l’une ni l’autre de ces influences ne sont cependant la raison de cette lutte. Il résulte de ce qui précède que plus ou moins vive déjà, mais prudente par nécessité pour les uns, elle existait auparavant.

L’opuscule de Guillaume Rei (1), paru en 1744, que j’ai reproduit dans la Revue d' anthropologie de 1883, en est une preuve. Il est étranger à coup sûr au mouvement linnéen. L’auteur s’y pose la question de savoir ce qu’il est préférable d’écouter : de la raison ou de la foi. « Dans le plaidoyer pour la raison, dit-il, je ferai voir qu’elle semble bien fondée à admettre plusieurs espèces différentes d’hommes ; et dans celui pour la révélation je montrerai que celle-ci n’en admet et n’en doit admettre qu’une seule espèce. »

On a indiqué, continue-t-il, six espèces d’hommes : la blanche, la nègre d’Afrique, l’homme sauvage d’Asie (orang), l’homme sauvage d’Amérique (paresseux), l’homme marin à deux jambes et l’homme marin à queue de poisson (phoque). Il écarte les trois derniers et admet que le blanc et le nègre seuls sont des hommes, mais d’espèces différentes. Sa conclusion est la suivante : « Tout bien pesé, il semble que la raison seule, et sans l’assistance de la révélation, devrait garder ici, à l’égard de l’homme, l’analogie des autres animaux et des plantes et par conséquent y reconnaître des espèces différentes qui ne tirent point leur origine les unes des autres ».

Voltaire et les Encyclopédistes se sont bornés àrefléterlesconnaissances de leurtemps ; le premier avec cette finesse qui le rendait si redoutable, les seconds sous cette forme spéculative qui est de l’excellente philosophie mais non de la science. Pour Voltaire, les passages principaux se trouvent dans Y Essai sur les mœurs , Intr. II, et dans le Dictionnaire philosophique, art. Ignorance et Homme. La page à citer de Diderot serait celle que j’ai donnée dans la Revue d'anthropologie , 1879, p. 369, dans laquelle est esquissée toute la doctrine de l’évolution (2). Quant à Rousseau, quelques lignes de son discours sur Y Inégalité des hommes sont tout au plus àindiquer.

Le livre polygéniste le plus important de cette époque est celui de lord Kaimes dont la première édition en deux volumes parut à Londres en 1774. L’auteur est un protestant libéral, sans attache avec La Peyrère qu’il ne cite nulle part. Il critique Linné et Buffon, place le critérium de l’espèce dans la ressemblance et non dans la fécondité, et conclut ainsi : Dieu a créé plusieurs couples humains, chacun approprié au climat dans lequel il était destiné à vivre et possédant les traits qui se sont perpétués jusqu’à nous. Les langues propres à chaque race se sont produites après

(1) Guillaume Rei, Dissertation sur l'origine des nègres , in-12, Lyon, 1744.

(2) Diderot, Œuvres philosophiques. Interprétations de la nature , LVIII, 2.

HISTORIQUE

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