CHAPITRE III
et la crâniologie pendant longtemps ne fnt que l’ostéologie du crâne chez l’individu, telle que la comprennent les médecins.
Cependant, dès l’année 1563, la pensée d’appliquer les instruments de précision à la mensuration des dimensions du crâne avait pris naissance chez un homme que la littérature, la géologie, l’histoire naturelle et l’industrie réclament tout à la fois, chez HScrnant «le Palissy, le célèbre potier. C’est dans une dissertation philosophique et humoristique, sous forme de dialogue qu’il émet cette pensée. Voici le passage :
« Quoy voyant il me print envie de mesurer la teste d’un homme pour sçavoir directement ses mesures, et me semble que la sauterelle, la règle et le compas me seroient fort propres pour cest affaire, mais quoy qu’il en soit ie n’y sceu iamais trouver une mesure osseuse, parce que les folies qui estaient en ladite test luy faisaient changer ses mesures (1). »
La réalisation de cette idée ne fut tentée qu’en 1600 par Spigel, qui sur cette base, chercha à grouper les formes du crâne. 11 admettait quatre diamètres: un premier, facial, allant du front au menton; un second, transversal, d’une tempe à l’autre; un troisième, vertical, du vertex au trou occipital; un quatrième, oblique, du vertex à l’apophyse mastoïde. Lorsque ces quatre lignes sont égales la tête serait bien proportionnée c’està-dire ronde. Les changements dans la première donnenl lieu aux formes longue ou courte. Les changements dans la seconde conduisent à la tête large ou étroite. Les variations dans les deux autres engendrent les têtes hautes, basses, acuminées. Cette tentative ne manque pas d’une certaine valeur, la tête bien proportionnée est la moins motivée (2).
C’est aux crânes artificiellement déformés que Spigel applique son système, du reste d’une façon très limitée. L’attention à ce moment se portait sur ce genre de crâne qu’on avait une disposition à croire, dans certains cas du moins, naturel à quelques races. On se rappelait la description des Macrocéphales d’Hippocrate ; peut-être connaissait-on celle du crâne déformé des Huns, de Jornandès. Les indications de Vesale sur les crânes déformés dès le berceau, sur ceux observés chez les Moscovites avaient été relevées par quelques-uns. Cependant la question faisait peu de progrès, quoique les crânes du Pérou commençassent à être connus. La première description scientifique de l’un d’eux n’eut lieu qu’en 1740 par Hunault, sur un crâne de Caraïbe.
Pour trouver une première application sérieuse de la crâniométrie, il faut arriver en 1764 à Oaubenton, le collaborateur de Cuvier; ce fut en faveur de la zoologie qu’elle se produisit. Le trou occipital, dit-il, est situé au milieu de la base du crâne chez l’homme, un peu peu plus en arrière chez le singent, non plus à la base, mais sur la face postérieure chez les
(1) « Recette véritable par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs trésors, » opuscule publié en 1563, in Œuvres de Bernard de Palissy , Paris, 1844, p. 93.
(2) Spigel, De humain corp. fabr ., édit. Van der Linden, Amstelod, 1645.
animaux venant après. Le crâne formant une sorte de globe arrondi, il en résulte qu’en se portant en arrière, le trou occipital se relève par son bord postérieur et finit chez les carnassiers et pachydermes par être vertical. De là une inclinaison du plan du trou occipital fournissant un excellent caractère distinctif. Mais à quoi rapporter ce plan prolongé pour se rendre compte de sa direction? Daubenton choisit arbitrairement une ligne allant du bord postérieur du trou occipital (opisthion de Broca) à la racine du nez. L’angle ouvert en avant que forme ces deux lignes mesure donc l’inclinaison du trou. Il est, disait Daubenton, de 3° chez l’homme, de 37° chez le Sapajou jaune et l’Orang d’Angola (Chimpanzé), de 47° chez le Maki, de 80° environ chez le chien et de 90° chez le cheval (1). Mais Daubenton n’a jamais dit comment il s’y est pris pour mesurer cet angle, et les crânes qu’il a figurés, penchés sur le côté, n’éclairent en rien à cet égard. Broca, ainsi que nous le verrons plus tard, a remédié à ce défaut et a donné à l’angle de Daubenton une valeur précise.
Cependant le crâniométrie ne date en réalité que de l’année 1770, lorsque Pierre Camper, l’un des savants les plus universels de son temps, exposa ses idées à l’Académie de dessin d’Amsterdam sur « les différences que présentent les proportions de la tête suivant les peuples et sur la façon de la reproduire par le dessin ». Mais du premier coup elle s’élève à une grande hauteur en se mettant au point de vue delà comparaison du vivant avec le crâne et instituant la seule méthode qui réponde à cette indication ; celle des projections. On ne connaît en général de Camper que son angle facial, et on le comprend fort mal. Son véritable titre à la reconnaissance des anthropologistes, c’est cette méthode à laquelle il fut conduit accessoirement par ses recherches comme zoologiste, et essentiellement par ses goûts artistiques et le désir de comparer les œuvres réalistes de son temps avec les œuvres classiques de l’antiquité.
Pierre Camper naquit à Leyde en 1722 et mourut à La Haye en 1789. Mathématicien, philosophe, artiste, médecin, zoologiste, géologue, zootechnicien et homme politique même, il était universel dans le domaine dessciences d’observation. Iln’a pas fait d’ouvrage de longue haleine, mais il a écrit sur tous les sujets. Nous ne citerons que les œuvres qui nous touchent : un mémoire magistral sur l’Orang outang en dix chapitres, le sixième consacré à la comparaison avec l’homme, une introduction et deux appendices ; un mémoire sur l’origine de la couleur chez les nègres ; un mémoire sur le beau physique dont nous aurons plus tard l’occasion de donner des extraits; et son célèbre mémoire non sur l’angle facial comme on le dit, mais sur la méthode des projections appliquée au crâne et au vivant.
Un trait le peint : Un de ses élèves prétendait qu’il n’y avait plus rien à étudier et que les matières à dissertation étaient épuisées : une opinion
(1) Daubenton, Mémoires sur les différences de la situation du trou occipital dans l'homme et dans les animaux. C. R. de l’Acad. des sciences. Paris, 1764.