CHAPITRE IV
Aristote, de cet homme, le plus merveilleux des animaux, au zoophyte le plus infime. Cuvier ayant un vaste champ à parcourir n’a consacré nécessairement à l’homme qu'une faible place; mais combien il en a tiré parti ! Les faits et les idées premières s’y pressent compactes. Un peu moins conservateur, il eût été le plus clairvoyant des anthropologistes.
Son admirable mémoire sur la Vénus hottentote en fournit la preuve. Abandonnant son attitude habituelle, en 'présence des faits, il laisse échapper des appréciations que ne récuseraient pas aujourd’hui MM. Huxley, Yogt et de Mortillet. Exemples : « Ses mouvements saccadés avaient quelque chose de brusque et de capricieux qui rappelait ceux du singe... Son oreille avait du rapport avec celle de plusieurs singes... Je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable aux singes que la sienne... Elle avait une façon de faire saillir les lèvres tout à fait semblable à ce que nous avons observé chez l’orang-outang... Son humérus est perforé comme dans le genre chien, chez quelques carnassiers et singes... Les caractères du bassin rapprochent d’une façon insensible les négresses et les Boshimanesdes femelles des singes... Ses énormes masses graisseuses (sa stéatopygie) offrent une certaine ressemblance avec celles qui surviennent aux femelles des mandrills etpapions, etc., etc. » Cuvier ici comme toujours ne s’élève pas au-dessus de la description, mais sous ce rapport personne ne le surpasse (1).
Dans l’Introduction à son Régne animal , Cuvier donne sa définition et ses opinions sur l’espèce, le point central vers lequel convergent toutes les dissidences entre les écoles diverses de naturalistes et toutes leurs discussions de principes : « L’espèce est la réunion des individus descendus les uns des autres ou de parents communs et de ceux qui leur ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux.» Son critérium, c’est l’accouplement; on ne peut garantir une espèce qu’autant qu’on a soumis ses individus aux épreuves voulues; les variations dans le sens de l’espèce sont maintenues dans des limites étroites; les variétés sont des subdivisions de l’espèce ; l’espèce remonte à l’origine des choses. Ce sont les bases sur lesquelles s’affirment les classiques du commencement de ce siècle et le terrain incontesté sur lequel se maintinrent également les polygénistes ; ce fait est important et ne doit pas être perdu de vue. Les idées de Lamarck publiées un peu auparavant furent sans influence sur les discusssions des monogénistes et des polygénistes . La définition de Cuvier était acceptée des deux côtés.
Jamais cependant Cuvier n’intervint dans cette discussion ; il la dominait en restant à l’écart. Le véritable défenseur de la doctrine de l’unité à cette époque et au delà, celui que les monogénistes invoquaient et que copie le plus volontiers le Dictionnaire d' anthropologie de la Nouvelle encyclopédie théologique , de l’abbé Migne, Paris, 1853, est Prichard.
(1) G. Cuvier, Mémoire sur la Venus boshimane , formant l'introduction à illisL nat. des animaux , de Fréd, Cuvier et Ét. Geoffroy Saint-Hilaire, 2 vol. in-4. Paris, 1824.
HISTORIQUE. — PRÎCHARD. 81
«lames Cowies lericiiar«i naquit en Angleterre en 1786 et mourut en 1848. Sa première œuvre est sa thèse inaugurale parue en 1808 sous le titre de De Hominum varietatibus. Sa dernière est une adresse anniversaire comme président de la Société ethnologique de Londres. Sa thèse, considérablement agrandie, fut réimprimée en un volume en 1812 sous le titre de Recherches sur l'histoire physique de l'homme. Une 2e édition en 2 volumes parut en 1826 et fut traduite en français. La 3°, sous le titre de Recherches sur l'histoire physique de V humanité en 5 volumes, non traduite en français, parut en 1836-37 (1).
Prichard était médecin praticien et linguiste. Sans être naturaliste à proprement parler, il s’inspire, au point de vue anthropologique, de Blumenbach, auquel il dédie la dernière édition de son livre, de même que Blumenbach s’était inspiré de Linné.
Chef du monogénisme orthodoxe dans la première moitié du dix-neuvième siècle comme l’avait été Linné dans le dix-huitième siècle, la différence qui existe entre eux montre le chemin parcouru en un siècle à peine. Après avoir refusé à Galilée au seizième siècle que la terre soit ronde, l’Église se soumit; après avoir professé avec Linné que toutes les espèces proviennent de l’arche de Noé, elle concéda avec Prichard que cette version est démentie par l’observation et que les animaux ont pris naissance en divers lieux. Que concédera- t-elle avant la fin de ce siècle? Au lieu de se traîner à la remorque de la science, ne ferait-elle pas mieux de progresser avec elle ? Sa dignité comme son intérêt bien entendu le lui dicte. A vouloir arrêter un courant on arrive à être entraîné par lui.
Voici l’argumentation de Prichard :
Deux doctrines, dit-il, sont en présence sur l’origine de l’homme :
1° Celle des autochtones qui explique facilement toutes les différences humaines, des cheveux laineux du nègre aux cheveux tombants et lustrés de l’Esquimau, du visage aplati du Kalmouck aux fesses stéatopyges des femmes boshimanes ; les diversités de langues remontant aux temps les plus reculés, comme si elles s’étaient formées d’une façon indépendante ; les différences morales, intellectuelles et ethnographiques (mœurs et coutumes) ; et enfin ce fait étrange que chaque fois qu’un hardi navigateur a mis le pied sur une terre nouvelle, il y a trouvé des hommes possédant une civilisation à eux, une histoire, et n’ayant aucune connaissance de nous.
2° Celle de l’unité de l’humanité telle que l’enseigne l’Écriture et que la professait Linné.
Voyons les animaux d’abord. Linné, remarque Prichard, s’est dit : Les individus d’une même famille se multiplient incessamment sous nos yeux de génération en génération; une seule graine de tabac donne jusqu’à 40,000 pieds ; si l’on remonte en sens contraire, les membres de cette
(1) James-Cowles Prichard, Researches into the physical history of mankind , 5 vol. London, 3e édit. 1836.
Topinard. — Anthropologie. 6