CHAPITRE XXXII
et les autres, permettant de les comparer directement. La méthode des projections est la seule correcte en principe, il faut la suivre pour les longueurs qui l’exigent.
Cette méthode est la seule qui permette de reconstituer le canon total du corps pour un individu ou une moyenne d’individus. Elle donne des portions de la hauteur totale de la figure, se projetant toutes dans un même plan postérieur. Que le sujet soit mesuré debout, adossé à un mur, ou couché sur une table, c’est la même chose. Donc toutes les parties doivent être prises dans leur situation naturelle, les unes par rapport aux autres, pour aboutir, comme dans les arts mais avec une rigueur toute scientifique, à pouvoir dire que la tête est comprise tant de fois dans le corps, telle autre unité, la main ou le pied, tant de fois dans le bras, l’avant-bras, etc.
Une autre raison pour s’en tenir exactement à la méthode des projections directes ou indirectes, c’est que les points de repère ne permettent pas, en général, d’avoir la longueur réelle des os, mais seulement la longueur entre les parties de ces os accessibles par l’extérieur. Ce ne sont point les proportions exactes du squelette que le vivant donne, mais les proportions des formes des masses engendrées par les chairs, muscles, etc., qui se groupent autour des leviers osseux. Dès qu’il en est ainsi il n’y a plus de raison de se gêner; à défaut du point de vue anatomique on prend le point de vue morphologique, l’homme tel qu’on le voit, droit et faisant face à l’observateur, au repos, les deux pieds à terre, les deux bras tombants. C’est ainsi que doivent être formulées les proportions morphologiques du corps, la taille = 100, chacune de ses parties se profilant sur le plan postérieur en centièmes de la taille. Ainsi le fémur est très oblique en bas et en dedans, tandis que la cuisse paraît verticale; c’est par ses dimensions verticales seules que cette cuisse entre dans la taille. La symétrie des deux moitiés du corps est la corollaire forcée du principe. Lorsqu’une cuisse est écartée, sa longueur apparente n’est plus la même que dans l’attitude régulière. Si l’on compare la tubérosité externe du fémur en bas à l’épine iliaque antérieure et supérieure du bassin, on verra leur distance diminuer à mesure que la cuisse s’écarte. D’où le précepte en chirurgie, lorsque pour une coxalgie on veut comparer la longueur des deux membres ou des deux cuisses, de placer les deux rigoureusement symétriques dans le lit en commençant par faire passer une règle de bois ou une ficelle tendue par la fourchette du sternum, l’ombilic et le milieu de la racine de la verge, et prolongeant cette ligne jusqu’au delà des pieds.
Le même motif doit faire interdire la mensuration de l’humérus et du membre supérieur dans son entier, dans la position étendue horizontale. La distance entre l’acromion et un point quelconque du membre supérieur diminue de plus en plus lorsque le membre étant tombant, on le relève progressivement. Je me rappelle la physionomie de M. Ranke
PROCÉDÉS ANTHROPOMÉTRIQUES. 1115
lorsque je lui dis que les Instructions de Berlin se trompaient en prescrivant cette mesure ; tandis que je parlais et avant que je ne m’en aperçusse, il avait rapidement abaissé et étendu le bras et constaté une différence de 2 ou 3 centimètres entre les deux.
Dès que le principe général de l’unité des mesures à prendre, afin de pouvoir reconstruire en chiffres, puis dans un dessin la figure entière de l’homme, est admis, il n’y a plus à tergiverser, il faut le pousser jusque dans les détails : ainsi rapporter le diamètre transverse du bassin, la longueur du pied au même étalon, à la taille aujourd’hui, au tronc un jour peut-être. La méthode des projections s’en suit, dans toutes les conditions où il n’y a pas de raisons majeures de commodité pratique pour s’en écarter.
C’est exclusivement par projection que Quételet, les Américains delà guerre de la sécession et les Instructions de l’Association britannique ont procédé ou recommandé de procéder pour toutes les mesures verticales du corps, y compris celles des membres inférieurs. L’expédition de la Novara se sert en diverses circonstances du fil à plomb qui implique le système des projections; MM. Junka et Weisbach également, dans leur « Anthropométrie » de 1878, quoiqu’ils parlent des longueurs du corps mesurées avec le ruban « suffisamment tendu ». Les Instructions de la Société d’anthropologie de Paris n’en admettent pas d’autres. Pour ceux qui savent combien Broca s’efforcait de rapporter, de subordonner même toutes les mensurations du corps à celles du squelette qui se prête mieux à l’autre méthode, sa décision dès l’origine a un grand poids. La résolution absolument indépendante des Américains dans le même sens a également une grande valeur.
Nous acceptons en somme le principe des Instructions de la Société d’anthropologie de la nécessité de mesurer les segments du corps dans leur attitude naturelle sur le vivant et par la méthode des projections. Aucun système ne conduit aussi logiquement à la reconstitution des proportions se complétant les unes les autres. En défalquant une hauteur d’une autre, on obtient de suite celle que l’on veut, avec l’avantage que la partie restant concorde avec le tout et qu’en réduisant chacune en centièmes de la taille, on a un canon qui se tient, sans excès ni perte çà ou là. Les erreurs de mensurations disparaissent même dans la concordance générale.
Mais il y a des objections à lui adresser, et peut-être y a-t-il mieux à faire, sans toucher au principe, en acceptant çà et là quelques compromis avec la méthode directe et certains procédés détournés qui simplifient les opérations.
Décrivons d’abord la manière générale de procéder et les instruments les plus appropriés. Deux manières se présentent, l’une dans laquelle le plan contre lequel sont prises les hauteurs est en arrière et fixe; l’autre dans laquelle le plan est remplacé par une tige verticale plus ou moins large qu’on dresse sur l’un quelconque des côtés du sujet.