ICONOGRAPHIE DE LA PÉRIODE OGIVALE
Le nimbe.
Le nimbe resta en usage, comme signe iconographique, pendant toute la durée de la période ogivale. Crncifère, il appartient exclusivement aux personnes de la très sainte Trinité; simplement circulaire, il est l'attribut caractéristique des saints; voyez ci-dessus, 1, pp. 451 svv. Sa forme resta généralement la môme que précédemment; il ne subit de modifications que dans certaines contrées, et seulement vers la fin de la période ogivale. En Italie et en Grèce, par exemple, le nimbe crucifère fut assez souvent remplacé, au XV® siècle, par celui en forme de triangle dans la représentation des trois personnes divines (fig. 1), sans doute pour signifier Fig. 1. Fig. 2. Fig. 3. Fig. 4.
Nimbe triangulaire. Nimbe en casquette. Nimbe en perspective. Aigrette,
le dog(ne de la très sainte Trinité, dont le triangle fut un des symboles les plus fréquents au moyen âge. Ce qui est plus étonnant et plus difficile à expliquer, c'est que, vers la fin du xv° et au commencement du xvi% des artistes instruits ont donné à Dieu Te Père le nimbe carré et le nimbe en losange. Vers cette même époque, le nimbe s'alourdit et s'appesantit. " Il se matérialise, dit Didron, de large qu'il était encore, il devient plus étroit et surtout plus épais. Jusqu'à cette époque, même au xiv^ siècle, on l'avait considéré comme une auréole, comme une lumière qui s'échappait de la tète, et l'on avait exprimé cette idée parfaitement avant
le x\f siècle, plus grossièrement avant le xv®; mais enfin on avait eu l'intention de figurer une lumière. Au xv"" siècle, au contraire, on n'est plus sensible qu'à la forme du nimbe, on en perd le sens, et on le regarde comme une coiffure. On condense encore cette auréole, on solidifie et on éteint cette lumière, et on en fait une large cocarde, une espèce de casquette qu'on pose sur la tête d'un saint, sur la tête de Dieu lui-même, et qu'on penche quelquefois sur leur oreille tantôt à gauche, tantôt à droite. ... A la cathédrale d'Amiens, sur les stalles, qui sont de 1508, un jeune Jésus enseignant dans le temple porte sur l'oreille un de ces nimbes épais et ouvragés qui ressemblent à une casquette. Le dessin suivant (fig. 2) est tiré des mêmes stalles et montre Jésus montant au temple, où il est conduit par saint Joseph et Marie. Le nimbe, comme on le voit, est réellement une coiffure ; le plat extérieur est orné comme on orne le plat d'une casquette de drap. " Iconographie chrétienne , p 79.
En Italie, cependant, le nimbe est moins lourd et moins pesant au xv® et au xvi*" siècle; il se spiritualise même en certaine façon. On le place alors en perspective, comme dans l'exemple de la fig. 3, emprunté à la Dispute du Saint- Sacrement de Raphaël; ou bien on lui donne la forme de rayons et d'aigrettes (fig. 4).
« Enfin , dit Didron , comme toutes choses , le nimbe s'évanouit. A la fin du xvi® siècle, non-seulement les saints, non-seulement les apôtres et la Vierge, mais les anges, mais Dieu le Père et Jésus-Christ furent dépouillés de cet attribut caractéristique. Quand le nimbe par hasard apparaît encore, illuminant quelque statue ou figure, c'est que l'artiste, luttant contre la mode, a fait de l'archaïsme. -Une foule de monuments qui datent de cette époque et se prolongent jusqu'à la nôtre nous montrent sans nimbe les personnages divins, angéliques ou sanctifiés. " Iconographie^ p. 83.
De même que le nimbe, Xauréole se transforme au xv® siècle. Sa circonférence disparaît et son champ seul reste. Ce champ est strié de rayons droits ou flamboyants, et quelquefois alternativement droits et flamboyants.
§ 2. — Représentations de la très sainte Trinité.
A l'époque ogivale, on se servit encore quelquefois du baptême de Notre-Seignenr pour figurer la très sainte Trinité; voyez ci-dessus, I, p. 456.
Comme on l'avait déjà fait pendant la période romane, on donna encore, pendant la période ogivale, la forme humaine aux trois personnes divines, ou du moins aux deux premières, car le saint Esprit continua à être fréqiiemraent symbolisé par une colombe. Représentées de cette manière, elles sont entièrement semblables jusque vers la fin du XIV* siècle. Plus tard le Père devient un vieillard, le Fils un homme de trente à trente-cinq, et le saint Esprit un adolescent de douze à dix-luiit ans. Au Père on attribue alors un globe, une croix de résurrection au Fils, et un livre à l'Esprit saint. Enfin, encore vers la même époque, on représente le Père, et même quelquefois le Fils, en pape ou en empereur afin d'exprimer en quelque sorte matériellement leur suprême puissance. Figurés en pape, ils portent la tiare et la chape; en empereur.la couronne et le manteau impérial. De plus, la tiare, au lieu d'être, comme celle du Souverain Pontife, formée de trois couronnes, en porte pour le moins quatre ou cinq. Les difi'érences d'âge et de costume que nous venons de signaler s'observent également, pour Dieu le Père, lorsque, assis sur un trône, il tient des deux mains les extrémités de la traverse horizontale d'une croix à laquelle est attaché le Sauveur de la manière décrite ci-dessus, I, p. 457.
Au xiii'' siècle, on introduisit une nouvelle représentation anthropomorphique des trois personnes divines. Au lieu de les figurer isolément, on plaça, sur un corps unique, une triple tête ou trois têtes soudées ensemble. L'Église a toujours réprouvé ce type, qui ne peut être justifié ni par les saintes Écritures, ni par la tradition. Le célèbre Abélard parait en être l'auteur.
On rencontre aussi, au moyen âge, deux symboles de la très sainte Trinité consistant en figures géométriques. Ce
sont : a) le triangle, et h) trois cercles enlacés. A l'époque de la renaissance, on aimait à inscrire dans le triangle soit un œil, soit le nom de Jéhovah.
§ 3. — Le crucifix et le crucifiement.
Avec le xiii® siècle commence, pour la représentation du Christ en croix, l'époque que nous avons appelée ci-dessus, I, p. 460, époque de la souffrance ou de la réalité. Auparavant, en donnant au Sauveur sur la croix une attitude calme et sublime, on se proposait de symboliser le triomphe de Jésus-Christ et d'exciter, dans le cœur des fidèles, des sentiments de sainte adaiiration et de vénération profonde ; maintenant on s'efforcera, en le représentant en proie aux jjIus atroces souffrances, de faire naître dans l'âme la compassion et la tendresse affectueuse. Cependant, la transition entre ces deux manières si différentes de représenter le Sauveur en croix ne fut pas brusque : pendant quelque temps les christs de l'une et de l'autre classe furent simultanément en vogue; ce n'est qu'après le milieu du xii® siècle que les christs souffrants l'emportent définitivement sur les autres et finissent par être seuls reçus.
Fier 1. Fig, 2.
Scène du crucifiement d'après deux ivoires du musée de Tournai, (xiiie-xive siècle). (Milieu du xive siècle).
Fig. 3.
Lorsque la scène du crucifiement est ainsi représentée, le corps du Sauveur se courbe ou plutùJt se tord disgracieusement; les bras ne sont plus dans une position horizontale, car les épaules descendent sensiblement au-dessous du point d'attache des mains, de manière à rendre, trop naïvement peut-ôtre, les effets naturels produits par un corps humain suspendu au moyen de clous ; les pieds superposés s'écartent
disgracieusement, souvent môme on affecte de croiser les jambes; enfin la tête du divin Crucifié, mourant ou sans vie, est presque toujours inclinée sur l'épaule droite, c'est-àdire dans la direction de la place où l'on voit sa sainte Mère, et aussi quelquefois la personnification de l'Église (figg. 1,2 et 3).
C'est en Allemagne que cette pose triviale du Christ sur 1^ croix a été le plus goûtée; en France, où elle fut aussi très répandue an xiv° siècle, elle ne prévalut cependant jamais totalement; on y rencontre, même au xiv*" siècle, mais surtout vers la fin de la période ogivale, des crucifiements dans lesquels le corps du Christ se distingue par des formes allongées et d'une maigreur extrême, choses par lesquelles l'artiste semble avoir eu l'intention de vouloir grandir et spiritualiser, en quelque sorte, le corps de THomme-Dieu.
Dans les crucifiements peints et sculptés du xv*" et du XVI*' siècle, la croix du Sauveur et celles des larrons, lorsque ceux-ci sont représentés, sont souvent très hautes et d'un faible équarrissage. Ensuite, la traverse horizontale de la croix du Christ a une grande longueur tandis que le sommet qui porte le titre dépasse à peine le point d'intersection des II. 30
Crucifiement du xve siècle, d'après un ivoire du musée de Tournai.
deux traverses. Cette disposition particulière fait que l'aspect de cette croix se confond presque avec celui de la croix en forme de tau.
Dès les premières années du xiii^ siècle, on commença, timidement d'abord, à supprimer le suppéda7ieum et à attacher à la croix, au moyen d'un seul clou, les deux pieds superposés du Sauveur; mais, après quelque temps, l'usage des trois clous devint presque aussi commun que celui des quatre, et aux xiv® et xv® siècles, il fut le seul connu. Toutefois, de grands peintres italiens, tels que Giotti au xiv* siècle, et Fra Angelico au xv^, ont conservé le siippédaneum, en y fixant les pieds croisés du Christ.
Le périzonhwi, qui consistait pendant la période romane ou dans une espèce de jupon ou dans un voile ample et large couvrant le corps depuis les hanches jusqu'aux genoux, conserve généralement cette dernière forme. Il diminue cependant mais d'une manière peu sensible, et se drape davantage, quelquefois même jusqu'à laisser flotter légèrement un de ses pans. « Du goût des draperies flottantes, observe très judicieusement M. Grimouard de Saint-Laurent, et de la passion du nu, au moment de la renaissance, sont venus ces voiles roulés depuis, de manière à ne remplir leur office que le moins possible, c'est-à-dire assez, si l'on veut, pour la décence, mais trop peu pour le respect. «
Au XIII® siècle, le divin Crucifié porte encore le nimbe. La couronne d'épines, presque inconnue auparavant, paraît de temps en temps au xiv^ siècle; ce n'est qu'au siècle suivant qu'on la rencontre fréquemment.
Au XIII® siècle, la scène du crucifiement fut encore quelquefois reproduite avec tous les personnages et accessoires historiques et allégoriques qui l'accompagnaient précédemment et que nous avons fait connaître ci-dessus, I, pp. 468 et suiv.; le plus souvent, cependant, on n'en conserva que quelques-uns. Ceux qui se rencontrent ordinairement sont la sainte Vierge et saint Jean, le soleil et la lune. Les deux larrons, l'Église et la Synagogue apparaissent très rarement.
a) La sainte Vierge et saint Jean. Pendant la période romane, la sainte Vierge et le disciple bien-aimé sont représentés dans une attitude calme; ils lèvent ordinairement les bras vers le Sauveur ou se voilent la face en signe de douleur. Au XIII® siècle, et même pendant une partie du xiv^, ils gardent cette attitude ferme et digne, telle que la montre notre fig. 1, qui reproduit un ivoire du musée de Tournai datant de la fin du xiif ou du commencement du xiv® siècle. Plus tard, le geste qu'on leur attribue exprime déjà une douleur vulgaire et naturelle; voyez la pose de la sainte Vierge sur l'ivoire du musée de Tournai reproduit par notre fig. 2 et qui semble remonter au milieu du xiv° siècle.
Au XV® siècle, et quelquefois déjà au xiv®, les artistes chrétiens visent de plus en plus à produire, dans l'âme du spectateur, des sentiments d'attendrissement et de compassion. A cet effet ils représentent la sainte Vierge s'évanouissant entre les bras de deux saintes femmes qui la soutiennent (fig. 3). Les exemples de ceiie pâmoison, comme, on l'appelle, se rencontrent en Italie dès le xni® siècle.
b) Le soleil et la lune. Pendant la période ogivale, le soleil est figuré régulièrement par un disque rayonnant, et la lune par un simple croissant (fig. 1 et 2). Sur la couverture de l'évangéliaire des Sœurs-de-Notre-Dame, à Namur, dont nous avons parlé ci-dessus, p. 387, un carboncle en cabochon, de forme plus ou moins ovale, occupe la place du soleil, et une perle échancrée celle de la lune.
c) VÉglise et la Si/naçoçue. Comme nous l'avons dit ci-dessus, 1, p. 494, l'Eglise et la Synagogue sont personnifiées par deux reines après le milieu du xii^ siècle. L'Eglise porte la couronne sur la tête, qu'elle lève avec une expression de fierté ; le plus souvent, elle tient d'une main un calice, de l'autre une croix à longue hampe ou un petit modèle d'église. La Synagogue, au contraire, a une couronne renversée à ses pieds, et tient un étendard dont la hampe se brise entre ses mains ; elle laisse échapper les tablettes de la Loi, et a les yeux voilés par un bandeau ou par un dragon qui s'enroule autour de son front.
d) Les larrons. Les larrons, que nous n'avons rencontrés que dans les plus anciens crucifiements (voyez ci-dessus, I, pp. 465 et sv.), reparaissent de temps en temps pendant la période ogivale. Leurs membres sont repliés sur eux-mêmes jusqu'à la contorsion ; et leurs mains ne sont pas clouées sur la croix mais ^ liées sur le dos de manière à laisser passer,
yj ]1 *> entre les mains et le dos, la traverse horizon -
T , .. , , taie de l'instrument de leur supplice. Larron (xive siècle) • » ^
§ 4. — La sainte Vierge.
a) La sainte Vierge avec VEnfant Jésus. Pendant la période ogivale, le groupe historique de l'adoration des mages (voyez ci-dessus, I, p. 480) se retrouve assez souvent sur de petits diptyques ou triptyques en ivoira, où l'on voit, en même temps, le crucifiement et d'autres scènes empruntées à la vie de Notre-Seigneur. Dans cette représentation les mages portent toujours la couronne royale.
Le groupe poétique occidental (voyez ci-dessus, I, p. 481) fut très répandu pendant toute la durée de la période ogivale.
Au XIII® siècle, on rencontre encore fréquemment la sainte Vierge assise sur un siège ou un trône, tenant sur ses genoux l'Enfant Jésus, qui bénit de la main droite et de la gauche porte un livre ou la boule du monde. Une des plus belles statues de ce genre est celle de l'église de Saint-Jean à Liège. Pendant les siècles suivants, le groupe assis est très rare en dehors des scènes historiques.
Déjà souvent au xiii^ siècle, et plus tard presque toujours, Marie est clehout et porte l'Enfant sur le bras gauche. Pendant une bonne partie de la période ogivale, sa pose est plus ou moins cambrée. Voici (fig. 1) une belle statuette de la sainte Vierge avec l'Enfant sur le bras, datant du xiii® siècle et conservée, à Paris, au musée du Louvre; elle est en ivoire et a été achetée à la vente du prince Soltykoff pour la somme de 15,960 francs. Sa hauteur, avec le socle, est de 41 centimètres.
Que la sainte Vierge soit représentée assise ou debout, elle est toujours couronnée. Dans les plus anciennes images, la couronne consiste en un simple bandeau orné de cabochons ou de perles précieuses (voyez ci-dessous, fig. 3); plus tard, elle prend la forme de la couronne royale.
Au xiii° siècle, Marie écrase parfois du pied la tête d'un dragon ou de tout autre animal fantastique (statue de la Sainte- Vierge, à Saint- Jean, à Liège).
Quant aux caractères que présentent les images de la sainte Vierge assise ou debout aux différents moments de la période ogivale, on peut, avec Didron, qui les peint un peu trop au vif peut-être, les résumer dans les termes suivants : - Il semble qu'à partir du xiu® siècle, époque où le groupe poétique est définitivement en faveur, la manière de le figurer devrait se dégager de plus en plus de la réalité pour monter à l'idéal le plus sublime. Il semble qu'au XIII® siècle, au moment tjtaïuctte de la sainte Vierge où l'on cherche à se détacher de avec l'Eafant.ivoire du xiiie siècle. |.ygj.Q-j.g^ l^ poésie, naissante à
peine, devrait s'essayer timidement et croître avec les années et grandir du xiv^ au xv% au xvi* siècle. C'est le contraire qui a lieu. Jamais le groupe de la Vierge tenant Jésus n'a été plus idéal qu'au xiii'^ siècle; on touche à peine au xiv% qu'il descend de son trône poétique pour tomber dans la réalité d'abord, dans la vulgarité ensuite, et enfin dans la grossie-
reté. A la liu du xii'^ siècle, au commencement du xiu% on peut dire que la Vierge ne tient pas l'Enfant; ce motif serait trop humain, et Marie ressemblerait trop à une mère qui porterait son fils; mais elle l'a devant elle. Jésus tient un globe, le monde, à la main gauche, et il bénit de la main droite. L'Enfant est, en outre, complètement habillé; il est âgé, quoique petit; c'est le Dieu-Homme, plutôt que l'Homme-Dieu. A la fin du xiii'' siècle, Marie commence à devenir une mère qui tient son Enfant comme font toutes les mères. L'Enfant commence à prendre un âge naturel, à quitter son âge symbolique. Jésus est habillé encore, il bénit, il tient un livre ou un globe ; mais le vêtement est moins ample et plus court, le livre est moins gros, le globe est plus petit. Le vêtement est presque celui des enfants d'alors; le livre tend déjà à ne plus être le gros Evangile, mais à devenir un abécédaire où ce petit garçon va apprendre à lire. Le globe va devenir une boule, une pomme agréable à manger, une belle cerise qui tentera la bouche, presque une petite bille pour jouer. A la fin du xiv'' siècle, l'Enfant €st déjà tout nu, comme le nourrisson d'une bourgeoise quelconque ; il embrasse sa mère, motif charmant et adorable, mais humain, mais anti-symbolique; il lui sourit, il la caresse, il joue avec son voile, il commence déjà à lui boire au sein... Le Créateur du monde n'est plus au xv^ siècle, qu'un écolier qui cherche à s'amuser. On amuse le Fils de Dieu, comme le fils d'un bourgeois, et on lui donne le caractère, je ne dirai pas méchant, mais inquiet, mutin, taquin, déraisonnable d'un enfant de cinq, six ou sept ans. Si on lui met un oiseau en main, cet oiseau est un chardonneret, un pinson, un moineau; il tourmente la pauvre bête, il va jusqu'à la faire souffrir, il lui serre les pattes, il lui arrache les plumes; rarement, presque jamais, lui voit-on caresser le petit animal. » Annales archéologiques y I, pp. 216-219.
b) Scènes empruntées à la vie de la sainte Vierge. Nous nous contentons de signaler les trois principales :
U Annonciation est presque toujours figurée de la même manière. Marie est agenouillée sur un prie-Dieu au moment
Fif
de l'apparition de l'ange. Entre elle et l'ange, se trouve uu vase contenant un lis fleuri. Assez souvent Gabriel porte une tige de cette fleur ou un sceptre; quelquefois il tient en main une banderole avec l'inscription : Ave Maria. Un rayon lumineux tombe sur la tète de la Vierge, ou le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, repose sur elle.
La mort de la sainte Vierge est ordinairement représentée
de la manière suivante :
Marie est couchée sur un lit et entourée de son divin Fils et des apôtres. Jésus porte, sur le bras, l'àme de Marie, figurée par un petit enfant.
Les apôtres tiennent souvent en main un livre comme signe iconographique. Voici tig. 2) un exemple de cette manière de figurer la mort de la sainte Vierge, que nous Mort de la sainte Vierge, empruntons à un ivoire du
d'après uu ivoire du musée de Tournai, xv'^ siècle, COUServé au mU-
(^^' ^^^'^^«•) sée de Tournai.
Le couronnement de la sainte Vierge se fait tantôt par Jésus seul (voyez fig. 3, à la page suivante) tantôt par les trois personnes de la très sainte Trinité; d'autres fois on voit Marie, la couronne en tête, assise sur le même trône que son divin Fils, qui la serre contre son cœur.
« Nous laisserions incomplète l'histoire iconographique de Marie, dit l'abbé Crosnier, si nous ne parlions ici de l'arbre de Jessé qu'on rencontre si souvent à partir du xu'' siècle. Jessé endormi sert en quelque sorte de racine à la tige mystérieuse qui sort tantôt de sa poitrine, tantôt de sa bouche, tantôt de son cerveau; les branches se détachent de cette tige et portent à leur extrémité un des ancêtres du Sauveur; au sommet, une fleur épanouie sert de trône à Marie, quelquefois seule, d'autres fois tenant entre ses bras son divin Enfant. Souvent l'arbre de Jessé se complique; entre chaque branche
VIIMOItCKCH se
Couronnement de la sainte Vierge; ivoire de la dernière moitié du xiiie siècle.
Hauteur O^as.
N. B. ('e superbe groupe, aujourd'hiui au musée du Louvre, à Paris, a été acheté, en 1801, à la vente du prince Soltykoff pour la somme de 31,50(1 francs.
est placé un prophète avec un phylactère portant la prophétie dont il est l'auteur, et qui se rapporte à la venue de Jésus-Christ. Il regarde le sommet de cet arbre et montre du doigt celui sur lequel doit se reposer l'Esprit-saint. En Orient, on ne se contente pas seulement d'intercaler les prophètes au milieu des branches, on y joint le devin Balaara, et les sages de la Grèce avec leurs sentences. Le xv* et le xvi^ siècle ont produit un grand nombre d'arbres de Jessé.» Iconographie chrétienne, P^éd., p. 139.
§ 5. — Les apôtres et les évanqélistes.
Jusqu'au xiu' siècle, les apôtres, à l'exception de saint Pierre et de saint Paul, n'avaient aucun attribut caractéristique au moyen desquels on pouvait les distinguer les uns des autres. On les représentait tous d'une manière uniforme, c'est-à-dire tenant un livre ou un rouleau à la main. Depuis le xiii° siècle, ils sont généralement caractérisés par les instruments présumés de leur martyre; mais, comme le genre de supplice qu'ils ont subi n'est pas très bien précisé pour tous, il est parfois difficile de déterminer avec certitude le nom de quelques-uns d'entre eux. Voici cependant les caractéristiques qui les distinguent ordinairement :
Saint Pierre porte les clefs ou parfois la croix renversée, instrument de son supplice ; saint Paul, l'épée avec laquelle on lui trancha la tête ; saint Jean, le calice empoisonné duquel s'échappe la mort sous la forme d'un dragon; saint André, la croix en forme d'X, qui porte son nom ; saint Jacques le Majeur, le glaive ou, plus souvent, le bourdon et le costume de pèlerin orné de coquilles; saint Philippe, une croix à longue hampe ; saint Barthélemi, un large coutelas dont on se servit pour l'écorcher, ou quelquefois aussi une croix ; saint Mathieu, une hache, une épée ou une lance; saint Jude, une croix ou un livre; saint Jacques le Mineur, un bâton à foulon; saint Thomas, une grosse pierre et parfois en même temps une lance; enfin saint Mathias, une hachette ou un glaive.
Une autre manière assez usitée pour figurer les apôtres c'est de leur mettre en main, à chacun, un des douze articles du Credo écrits sur des phylactères.
Les évangelistes continuèrent d'être représentés de la même manière que précédemment, c'est-à-dire soit sous la forme humaine, soit par les symboles des quatre fleuves du paradis, soit par quatre figures ailées. Nous avons indiqué ci-dessus, p. 311 et sv., le changement qui s'opéra, au xiv* siècle, dans la place occupée par les animaux symboliques lorsqu'ils ornent les quatre angles d'un carré ou d'un rectangle.
§ 6. ■ — Sujets divers.
11 serait impossible d'indiquer, même sommairement, tous les sujets traités par les peintres et les sculpteurs chrétiens du moyeu âge. Nous ne nous occuperons que de deux ou trois principaux, que l'on rencontre le plus souvent.
a) Le jugement dernier. Cette scène se rencontre principalement : 1° au commencement de la 'période ogivale, sculptée dans les tympans des portes principales des cathédrales, des abbatiales, des églises paroissiales et même des chapelles; 2° vers la fin de la même période, dans la nef principale des églises au-dessus de l'arc triomphal.
Pour donner une idée exacte de la manière dont ce sujet est représenté dans les grandes cathédrales françaises du XIII® siècle, nous empruntons à Viollet-le-Duc la description du jugement dernier, que l'on voit à la porte centrale de la cathédrale de Paris : « Ce jugement, dit-il, est un des mieux traités. Le linteau est entièrement occupé par des personnages de divers états sortant de leurs tombeaux, réveillés par deux anges qui, de chaque côté, sonnent de la trompette. Tous ces personnages sont vêtus; on y voit un pape, un roi, des guerriers, des femmes, un nègre. Dans la zone supérieure, au centre, est un ange qui pèse les âmes ; deux démons essayent de faire pencher l'un des plateaux de leur côté. A la droite du Christ sont les élus, tous vêtus de longues robes et couronnés. Ces élus sont représentés imberbes, jeunes et souriants; ils regardent le Christ. A la gauche le démon pousse une foule d'âmes enchaînées portant chacune le costume de leur état. Les expressions de ces personnages sont rendues avec un rare talent : la terreur, le désespoir se peignent sur leurs traits. Dans la partie supérieure est, au centre, le Christ assis, demi-nu, qui montre ses plaies; deux anges, debout, à droite et à gauche, tiennent les instruments de la Passion; puis sont placés à genoux, implorant le Sauveur, la Vierge et saint Jean. Les voussures du côté des damnés sont occupées, à la partie inférieure, par des scènes de l'enfer, et, du côté des élus, par un ange et les patriar-
ches, paniii les(|ucls on voit Abrahuiii tenant des ùmes dans son giron; puis des élus groupés. Cette sculpture remarquable date de 1210 à 1215; elle était entièrement peinte et dorée. Nous trouvons le môme sujet représenté à la cathédrale de Chartres, à Amiens, à Reims, à Bordeaux. >» T)ictonnaire de V architecture, VI, p. 150. L'enfer est presque toujours figuré par une gueule énorme de monstre vomissant des flammes, au milieu desquels les démons, armés de crocs, plongent les damnés. Parfois cependant c'est une grande chaudière dans laquelle les démons précipitent les âmes des méchants; et, dans ce cas, un démon armé d'un soufHet entretient l'activité du feu allumé dans la chaudière. La scène du pèsement des dmes fait régulièrement partie du jugement dernier; elle est presque toujours représentée de la môme manière. L'archange saint Michel tient la balance; dans un des plateaux se trouve une âme humaine figurée par un enfant nu, tandis que l'autre, qui est censé contenir le
Fis. 1.
Saiat Michel pesant les âmes, d'après une gravure sur boia de 1502.
poids que doit avoir l'àme du juste pour être admise en paradis, est tiré et sollicité par le démon pour que la balance penche de son côté. Cette scène, dont le but était évidemment d'inculquer aux illettrés l'idée du compte que nous aurons à rendre à Dieu après la mort, se retrouve dans les miniatures des manuscrits, et même dans les gravures sur bois dont sont ornés quelques livres imprimés vers la fin du XV® et au commencement du xvi® siècle. Voyez, à la page 475 (fig. 1), la reproduction d'une gravure sur bois qui orne une édition de Vies de Saints publiée à Strasbourg en 1502.
Dans les fresques du xv" siècle, le jugement dernier est figuré de la manière suivante : En haut, au milieu, on voit le Sauveur, souverain juge, ayant à sa droite un groupe de saints, à la tête duquel se trouvent la sainte Vierge et saint Pierre; et à sa gauche un groupe semblable conduit par saint Jean Baptiste et saint Paul. Dans le plan inférieur, à droite, les anges vont recevoir les élus; à gauche les démons cherchent leurs victimes. A la hauteur et tout près de la bouche du Christ, une branche de lis, posée horizontalement du côté droit, et un glaive, posé de la même manière du côté gauche, symbolisent le sort réservé aux justes et aux pécheurs. Une peinture murale, correspondant exactement à cette description, a été découverte, il y a quelques années, à l'église de Braine-le-Comte, au-dessus de l'arc triomphal. On trouve des représentations analogues du jugement dernier sur ditFérents tableaux du xv® et du xvf siècle, entre autres sur celui de Roger Vander Weyden à l'hôpital de Beaune, celui de Memling à Notre-Dame à Dantzig, et celui de Pierre Pourbus conservé à l'académie de Bruges.
b) Messe dite de saint Grégoire. Ce sujet se rencontre souvent dans les tableaux et les miniatures du xv^ siècle. Le saint pape dit la messe, et Notre-Seigneur lui apparaît vivant, debout sur l'autel et entouré des instruments de la Passion. Il porte les stigmates aux pieds et aux mains, et laisse quelquefois échapper son sang par la plaie du côté.
c) Sibylles. A la re))résentation des prophètes on a souvent associé les sibylles parce qu'elles sont censées avoir prédit la naissance, la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Les sibylles ne comptent pas parmi les saints, mais nous devons les signaler à cause de l'association dont nous venons de parler. Au xiii^ siècle, on commença à les figurer timidement sur quelques monuments ; c'était alors la sibylle du Dies irae qu'on avait principalement en vue. Au xiv^ -siècle, on a reproduit dix sibylles dans le pavement de la cathédrale de Sienne. Pendant les siècles suivants (xv^xvii*^, elles devinrent très communes et leur nombre complet fut porté à douze; on les voit alors aux portails des églises, sur les vitraux et dans les miniatures et les peintures.
Saint-Etienne d'Auxerre nous les montre dès le xiii" siècle; on les trouve au xv® et au xvi® siècle, dans les cathédrales d'Amiens, d'Auch, de Beauvais, de Sens, à Saint-Ouen de Rouen et àNotre-Dame de Brou près de Bourg en Bresse. En Belgique, on en rencontre deux, celles d'Erythrée et de Cumes, sur le coté extérieur de deux volets peints par les frères Van Eyck et conservés au musée royal de peinture, à Bruxelles. Ces volets proviennent du célèbre retable de Saint-Bavon, à Gand, représentant l'adoration de l'Agneau.
Ou figure les sibylles de trois manières principales : a) d'abord en leur faisant porter une banderole ou un cartouche contenant un de leurs oracles touchant le Sauveur (fresques d'Amiens, sculptures de Saint-Etienne à Sens, et tableau de Van Eyck); h) en leur donnant des attributs distinctifs en rapport avec les mêmes oracles (vitraux d'Auch, sculptures de Clamecy); c) enfin, on réunit parfois les deux caractéristiques précédents (fresques d'Auxerre).
Les douze sibylles sont : 1° La sibylle de Perse, persica, qui tient en main une lanterne parce qu'elle a annoncé la venue du Messie ; assez souvent un soleil brille au-dessus de sa tête. 2° Celle de Libye, Ubi/ca, porte une torche allumée et prédit le Sauveur comme Jumière du monde. 3^ Celle de Delphes, delphica, a en main une couronne d'épines, parce qu'elle a prophétisé les humiliations de Jésus-Christ. 4° Celle
de la Mer Rouge ou d'Erythrée, erythraea, une des plus célèbres, avait prédit la ruine de Troyes. C'est la prophétesse des vengeances divines; elle porte une épée nue. 5** Celle de Cumes, cumana, également très connue, tient une crèche, parce qu'elle a annoncé la naissance du Christ dans une étable. & Celle de Samos, samia, porte une couronne d'épines comme celle de Delphes, et un roseau, parce qu'elle a prédit les circonstances de la Passion. 7° La Cimmérienne, cimmeria, prophétisa le crucifiement, et, pour cette raison, porte une croix de passion. 8° Celle de Tivoli, tiburtina, tient en main une verge, comme ayant annoncé la flagellation du Sauveur. 9° Celle de Phrygie, phrygia, porte une croix de résurrection, au haut de laquelle flottent trois flammes rouges. 10° Celle de l'Hellespont, hellespontica, a comme attribut un rosier fleuri ou bien aussi une croix, parce qu'elle a annoncé quelques circonstances de la Passion. 11° Celle d'Europe, europaea, tient un glaive, parce qu'elle a prédit le massacre des innocents, 12° Enfin, la sibylle Agrippa porte la verge comme celle de Tivoli.
Avant de terminer, nous ferons observer : 1° que, lorsqu'il s'agit de déchiffrer des bas-reliefs, des peintures ou des ciselures anciennes retraçant des scènes empruntées à la vie d'un saint, on recourra avantageusement à la Légende dorée de Jacques De Voragine, dont une traduction en 2 vol. in- 12°, a été publiée à Paris, en 1854 ; 2° que, pour trouver le nom d'un saint dont on connaît les attributs distinctifs, le guide le plus sûr est l'ouvrage du père Cahier, intitulé : Caractéristiques des saints dans Fart populaire, Paris 1867, 2 vol. petit in-folio, ornés d'un grand nombre de gravures.