Corbeaux et culs-de-lampe. Un support qui fait
saillie sur la paroi d'un mur ou d'une colonne s'appelle corbeau lorsqu'il a deux faces latérales parallèles et perpendiculaires au mur, et cul-de-lampe lorsqu'il présente toute autre disposition; voyez ci-dessus, I, p. 351. Les corbeaux et les culs-de-lampe portent le nom générique de consoles et de modiUoris.
Après le milieu du xiii® siècle, les modillons en forme de corbeau deviennent rares. Ils disparaissent complètement des corniches et ne sont plus employés que comme supports pour soutenir des balcons, des encorbellements, des entraits dé charpente ou des poutres-maîtresses de planchers, tandis que les culs-de-lampe restent très communs pendant toute la période ogivale, pour recevoir des statues adossées aux colonnes ou servir d'appui à des membres accessoires de l'architecture.
Les culs-de-lampe off'rent parfois une certaine ressemblance avec les chapiteaux, et sont, comme ceux-ci, toujours couronnés d'un tailloir. Ils en diffèrent néanmoins, le plus souvent, par leur genre d'ornementation. En effet, les sculptures des chapiteaux de la période ogivale reproduisent presque exclusivement des végétaux; ce n'est qu'exceptionnellement que l'on y trouve des figures d'hommes ou d'animaux ; voyez ci-dessus, p. 147. Sur les culs-de-lampe, au contraire, l'ornementation végétale ne se rencontre, pour ainsi dire, qu'au xiii^ siècle, et encore y est-elle rare,pendant les deux siècles suivants, elle disparaît de plus en
plus, et alors les culs-de-lampe !?ont régulièrement formés de personnages grotesques accroupis, d'animaux réels ou fantastiques, et, quelquefois aussi, de têtes humaines ou de figures d'anges et d'hommes portant des écussons et des phylactères ou banderoles; On trouve, à l'intérieur des halles à Louvain (premier quart du xiv*' siècle), de beaux culs-delampe à ornementation végétale ; à l'extérieur du même édifice, les retombées des nervures qui encadrent l'archivolte des portes sont portées par des monstres accroupis.
Voic"i quelques exemples de culs-de-lampe datant de la dernière partie de la période ogivale :
Fif?. 1.
FiV. 2.
Culs de-lampe à l'ancienne abbaye de Saint-Bavon, à Gand (xve siècle). Fie. 3. Fisr. 4.
Cul-de-lanipe de la Chapelle de S.-Éloi, dite des orfèvres, à Gand (xvc siècle).
Cul-de-lampe, à l'église de Sainte- Waudru, à Mons (xve siècle).
Souvent les culs-de-lampe, placés soit à l'intérieur, soit à l'extérieur des édifices, sont peints de couleurs vives ; les fonds sont rouges, brun-rouge ou bleu-ardoise ; et les feuil-
lages vert-clair, jaune-ocre ou or. On voulait parla peinture donner à ces supports une grande valeur décorative et les faire paraître comme un des membres principaux de l'architecture.
// Les sculpteurs, dit Viollet-le-Duc, pendant les xiv® et xv° siècle, choisissaient, de préférence, pour décorer les culs-de-lampe portant des statues, la représentation des vices opposés aux qualités des personnages qu'ils étaient destinés à recevoir, ou encore la figure de leurs persécuteurs, la scène de leur martyre. Beaucoup de nos anciennes statues d'église ayant été brisées pendant les guerres de religion ou à la fin du dernier siècle, les culs-de-lampe méritent donc d'être étudiés au point de vue de l'iconographie, car ils peuvent servir à désigner les statues posées audessus d'eux. Ainsi sous la statue de Saint-Pierre on voit souvent la figure de Simon le Magicien, sous celle de la Vierge le dragon à tête de femme. Le personnage est-il renommé à cause de sa continence, le cul-de lampe représente une scène de luxure : c'est un jeune noble qui cherche à violenter une nonne. Sous les pieds du Christ instruisant, dont la statue est accolée à l'un des piliers de l'ancienne cathédrale de Carcassonne, du côté gauche de l'entrée du chœur, est sculpté un magnifique cul-de-lampe qui nous parait représenter Judas après sa damnation. Un chien et une bête immonde le déchirent. Des feuilles de vigne couronnent cette scène. Quelques-uns de ces vices, trop naïvement rendus, ont fait supposer que les sculpteurs du moyen âge se plaisaient à placer sous les yeux du public, même dans les églises, des scènes un peu vives. Un faux zèle ou souvent une imagination trop facile à émouvoir ont mis ainsi sur le compte de ces artistes des méfaits qu'ils n'ont pas commis. Jusqu'au xiv® siècle on ne peut voir dans ces représentations que l'image d'un vice en opposition avec une vertu. D'ailleurs, avant cette époque, il y a une grande retenue dans la façon dont sont fiojurés ces vices. Plus tard, lorsque les arts du moyen âge tombèrent dans l'aff^éterie et l'imitation puérile de la nature, il nous paraît évident, sur-
tout si l'on se reporte aux mœurs du xv^ siècle, que les artistes ayant un vice à personnifier se complaisaient dans la représentation des scènes qui expliquaient ce vice aux spectateurs. Ces abus ont existé pendant les époques de la décadence, et les arts des deux derniers siècles ne laissent pas d'y tomber. « Dictionnaire de V architecture, IV, p. 498.
A l'hôtel de ville de Louvain on a figuré, sur les culs-delampe servant de supports aux statues, toute l'histoire de l'ancien et du nouveau Testament. On remarque que, dans ces sculptures, les personnages portent les costumes du xv^ siècle ; les sculpteurs et, en général, tous les artistes du moyen âge suivaient en cette matière les mêmes principes que les peintres verriers; voyez ci-dessus, p. 98.
17. Arcades cl tarcatures. Les grandes arcades ou archivoltes, bandées sur les piles des nefs et supportant la charge des murs supérieurs, se composent régulièrement de deux ou trois rangs de claveaux dans les édifices de la période ogivale. Leur profil varie aux difi'érents siècles ; voici quelques
Sections d'arcades ou d'archivoltes.
Fig. 1. Fis. 2. Fig. 3.
Sainte Gudule, à Bruxelles. N.-D.-aux-Donuuicains, S. -Marie-Madeleine,
(Milieu du xiiie siècle). à Louvain. à Tournai.
(1250 environ). (12(50 environ).
Fig. 4. Fig. 5. Fig. 6.
NefdeS.-K , i Malines. lluUcs de Louvain. Noire Dame, à Huy.
(1350 environ). (U2Ù environ). (1320 environ).
Fig. S.
S. -Jacques, à Louvain. Choeur de Saiut-Ronibaut, N.-D. au delà-de la Dyle, (xve siècle). à Malineâ (xve siècle). à Malines (xve siècle).
Fig. 10. Fig. 11. Fig. 12.
Saint-Michel, à Gand.
(1450 environ).
Notre-Dame, à Anvers, (xve siècley.
Saint-Paul, à Anvers.
(1550 environ).
exemples qui feront comprendre facilement les transformations successives subies par les archivoltes dans les monuments belges depuis le xiii*" jusqu'au milieu du xvi^ siècle. Les trois premiers exemples datent de 1250 environ, les trois suivants sont du xiv% 7 à 1 1 du xv'', et 12 du xvi^ siècle.
On voit par ces exemples, rangés par ordre chronologique, qu'au XIII® siècle (figg. 1 à 3), et même encore quelquefois au xiv^ (fig. 4), les arêtes de l'archivolte sont taillées en tores ou boudins inscrits dans l'épannelage carré des claveaux ; au xiv® siècle et pendant une bonne partie du XV® siècle, les tores ou boudins ne sont plus complètement cylindriques mais portent à leur partie la plus libre un nerf saillant ou un filet plat destiné à arrêter la lumière (figg. 5 à 9); vers la fin du xv*" siècle'et au commencement du XVI*, les boudins cylindriques reparaissent de nouveau (figg. 10 à 12).
Dans les monuments anglais du xiii® et du xiv^ siècle,
les archivoltes ou arcades se composent de moulures beaucoup plus nombreuses et plus fcuillées que dans les grands édifices contemporains élevés sur le continent.
Les arcatures sont très communes dans les monuments de la période ogivale et servent à décorer le nu des murs à l'intérieur et à l'extérieur des édifices. A l'intérieur on les rencontre principalement au triforium et sous les appuis des fenêtres des bas côtés; à l'extérieur sous les corniches, sur les façades, aux soubassements des grands portails et dans les galeries des cloîtres.
Les arcatures qu'on trouve sous les fenêtres basses de presque tous les grands monuments se composent d'une série de petites arcades aveugles, placées entre les appuis des fenêtres et le sol ou les bancs en pierre qui forment souvent une espèce de soubassement le long des murs des bas côtés. Pendant la période de transition et au commencement de l'époque ogivale l'archivolte des arcatures était généralement trilobée ; plus tard, c'est-à-dire après le premier quart du xiii^ siècle, on employa, le plus souvent, l'ogive équilatérale ou en tiers-point, simple (fig. 13) ou redentée (fig. 18). En Belgique et en Angleterre, on rencontre quelquefois, dans les édifices du xiif siècle, des arcatures d'une forme particulière (fig. 14), que les Anglais appellent shouldered arches, c'est-à-dire arcatures en forme
Fig. 13.
Arcatnres décoratives du xme siècle, ^Arcatures décoratives du xiiie siècle, à la cathédrale d'Amiens. au cliœur de l'église de S. -Martin, à Ypres.
N. B. En A on voit la tablette N. B. En M on vo't le profil de la
ou appui de la fenêtre. moulure de l'archivolte.
Fig. 15.
Arcatures décoratives du xve siècle,
au chœur de l'église métropolitaine,
à Mal lues.
d'épaule. Dans les monuments de la fin du xv" et du commencement du xvi* siècle , on voit reparaître assez souvent l'arc plein cintre ou surbaissé, ayant l'intrados décoré de redents
Au xiii^ siècle, les retombées des arcatures sont portées par des colonnettes plus ou moins engagées dans le mur (figg. 13 et 18). Au xiv*= et au xv^ siècle, les colonnettes sont remplacées par de simples nervures, parfois cylindriques comme le fût des colonnettes, le plus souvent cependant à section polygone, se rapprocliant beaucoup de celle d'un demi-meneau defenêtre (voyez ci-dessus les gravures
Tiff. IG.
Arcatures décoratives du xive siècle, à l'église métropolitaine de Malines.
Fier. 17.
(le la page 64) ; ces nervures s'amortissent, près du sol, sur les bases dont elles sont munies (figg. 15, 16 et 17). Vers la fin de la période ogivale, on supprima parfois les nervures, et alors les arcatures sont portées par des modillons (église de Saint-Jacques, à Liège).
En Belgique au commencement du xiv° siècle, et en France déjà » vers la fin du xiii® siècle, dit Viollet-le-Duc, les arcatures basses, comme tous les autres membres de l'architecture ogivale, s'amaigrissent ; elles perdent l'aspect d'une construction , d'un soubassement, qu'elles avaient conservé jusqu'alors, pour se renfermer dans le rôle de placages. Le génie si impérieusement logique qui inspirait les architectes du moyen âge les amena bientôt en ceci comme en tout à l'abus. Ils voulurent voir dans l'arcature d'appui la continuation de la fenêtre, comme une alléf/e de celle-ci. Ils firent passer les meneaux des fenêtres à travers la tablette d'appui, et l'arcature vint se confondre avec eux. Dès lors la fenêtre semblait descendre jusqu'au banc inférieur; les dernières traces du mur roman disparaissaient ainsi, et le système ogival s'établissait
dans toute sa rigueur L'arcade
basse, en se reliant aux meneaux des fenêtres, adopte leurs formes, se compose des mêmes membres de moulures, répète leur compartiments. Ce n'est plus en réalité que la partie inférieure de la fenêtre qui est bouchée, et par le fait, le mur forcé de se retraiter à Fenêtre et arcatures du l'intérieur au uu dcs vitraux, pour xvesiècle.à l'église de Saint- laisser la moitié des meneaux se dé- Pierre, à Louvain. ^ager en bas -relief, ne conserve plus
qu'une faible épaisseur qui équivaut à une simple cloison. Il était impossible d'aller plus loin. Pendant les xiv® et xv^ siècles, les arcatures basses conservent les mêmes allures, ne variant que dans les détails de l'ornementation suivant le goût du moment. " Dictionnaire de Varchitecturc, I, p. 96. La fig. 17, qui reproduit une fenêtre de l'église de Saint-Pierre dc*Louvain avec ses arcatures décoratives (xv^ siècle), fait comprendre clairement la disposition que décrit VioUet-le-Duc dans le passage que nous venons de citer. Les arcatures du bas côté méridional à l'église métropolitaine de Malines (fig. 16) appartiennent, en quelque sorte, à un système de transition : les meneaux de la fenêtre correspondent déjà aux nervures des arcatures, mais cellesci forment encore un soubassement indépendant et séparé de la fenêtre par l'appui même de celle-ci et par une moulure horizontale en forme de larmier.
Dans les édifices les plus soignés, les écoinçons (i) des arcatures étaient régulièrement ornés de sculptures, de peintures ou d'ajours trilobés ou quatrilobés, munis de vitraux peints, tandis que les murs, formant les entrecolonnements , recevaient des peintures décoratives. La cathédrale d'Amiens et la Sainte-C'hapelle de Paris offrent de superbes décorations de ce genre. En Belgique, il existe aussi quelques monuments des xm®, xiv*^ et xv^ siècles, décorés d'arcatures dont les écoinçons sont richement peints ou sculptés et dont les murs sont couverts de fresques. Nous citerons, pour les écoinçons sculptés : le transept et le bas côté méridional de l'église métropolitaine, à Malines (xiv^ siècle), la chapelle de Sainte-Catherine à Courtrai (xiv® siècle) et l'église de Notre-Dame du Sablon à Bruxelles (xv^ siècle); et pour les peintures murales : les chapelles de la Passion à la cathédrale de Tournai (xiii® siècle), et de Sainte-Catherine à Courtrai (xiv" siècle) et le chœur de l'église de Notre-Dame du Sablon à Bruxelles (xv^ siècle).
(1) On appelle écoinçon la partie comprise entre les extrados des archivoltes de deux arcatures voisines.
Voici les arcatures de la cathédrale de Tournai : les fûts des colonnettes et le fond des écoinçons sont peints en rouge orangé, et les entre-colonnements en bleu d'azur, tandis que
Fi-. IS.