STYLE LATIN
L'architecture gréco-romaine parvint à son apogée pendant les deux premiers siècles de l'ère chrétienne. A partir du iii^ siècle elle tomba en décadence, en s'éloignant de la noble simplicité du style classique. Les édifices élevés par Dioelétien et ses successeurs portent l'empreinte du mauvais goût résultant de l'oubli des règles et des bons principes. On y voit, par exemple, des arcades entrecoupant un entablement, des colonnes sans destination utile appliquées contre les ■ murs, élevées les unes au-dessus des autres sur des piédestaux bizarres, et surmontées d'architraves ou de corniches interrompues.
Au IV'' siècle, l'architecture dégénéra encore davantage. On se mit alors à construire des édifices nouveaux aux dépens des anciens. «Les progrès de la décadence, dit M. De Caumont, devinrent de plus en plus sensibles sous le règne de Constantin ; on orna l'arc de triomphe élevé par le sénat et le peuple romain, en mémoire de la victoire remportée par ce prince sur Maxence, avec des colonnes, des statues et des bas-reliefs arrachés à l'arc de Trajan. Les artistes du temps ne purent coordonner convenablement ces différents morceaux de sculpture, et il régna de l'irrégularité dans leur assemblage. La plupart des autres monuments élevés sous Constantin se distinguent par les défauts qu'on remarque dans ceux de l'époque de Dioclétien, et en outre par une grande pesanteur dans les principaux membres des ordres." Cours d' antiquités , IV, p. 15.
Tel était l'état de l'architecture au moment où furent
construits les monuments chrétiens de la période latine. Quelques-uns de ces monuments, plus ou moins transformés à des époques postérieures, existent encore de nos jours dans l'Europe méridionale : en Italie, en Espagne, et dans le midi de la Erance. En Belgique et dans les contrées avoisinantes, les plus anciens édifices ne remontent guère au delà du ix® siècle. Il faut toutefois excepter la basilique chrétienne de Trêves; ce monument, dont il reste encore des vestiges très importants dans la cathédrale actuelle, date de la première moitié du iv^" siècle.
Après avoir étudié d'abord la forme et l'origine des basiliques chrétiennes , nous traiterons ensuite des édifices religieux s'éloignant de la forme basilicale, et enfin nous ferons connaître les caractères du style latin.
BASILIQUES CHRÉTIExNNES.
Pour bien comprendre les questions qui ont trait aux basiliques chrétiennes, il est indispensable de posséder des notions exactes sur les basiliques profanes des anciens.
Les basiliques profanes étaient de vastes édifices élevés sur le forum ou aux environs des places publiques. Elles servaient de lieu de réunion aux marchands ainsi qu'aux personnes s'occupant d'affaires; et les magistrats y rendaient la justice; en un mot, elles avaient la même destination que nos bourses commerciales et nos palais de justice. La basilique profane avait en plan la forme d'un
rectangle fermé par des murs sur les quatre côtés et régulièrement divisé en trois nefs par deux rangées de colonnes. La largeur totale de l'édifice était, autant que possible, comprise entre la moitié et le tiers de la longueur, et la largeur de la nef principale F devait avoir trois fois celle de chacune des nefs latérales E et G, à moins que la forme de l'emplacement n'o- Plan d'une basilique bligeât d'abandonner ces proportions. Trois profane. portes, Correspondantes aux nefs, étaient
ouvertes dans la façade. L'extrémité de la nef principale opposée à la façade était terminée par un hémicycle ou abside semi-circulaire, portant le nom de tribune (i), où, sur des bancs adossés à ]a muraille, siégeaient les juges pour entendre les plaidoiries et prononcer la sentence. Cette partie était séparée du reste de l'édifice par une grille ou clôture à claire-voie, appelée cancellam.
Quelques basiliques moins considérables se composaient d'une seule nef. On en trouve cependant aussi de grandes, comme celle de Trêves, qui n'avaient qu'une nef (2). Enfin quelques-unes ont jusqu'à cinq nefs, formées par quatre rangs de colonnes. La basilique Ulpienne, élevée par Trajan, et dont les ruines existent encore à Rome, était de ce nombre.
Dans les basiliques à trois ou à cinq nefs, il y avait souvent des galeries au-dessus des nefs latérales. Ces galeries étaient séparées de la nef du milieu par un deuxième ordre de colonnes superposé à l'entablement de l'ordre inférieur. D'après les règles établies par Vitruve, les colonnes de l'ordre supérieur ne pouvaient avoir que les trois quarts de la longueur de celles de l'ordre inférieur. Entre les
colonnes supérieures se trouvait une cloison, appelée ^Z^^- Ze/^?/^ , qui , selon le même auteur , devait avoir les trois quarts de la hauteur des colonnes. Cette cloison était destinée à isoler les galeries supérieures, afin que les personnes qui s'y trouvaient ne fussent pas exposées à la vue des marchands occupant le rez-de-chaussée : JJti supra basilicae oontignniionem ambulantes ab negotiatoribus ne
Coupe de lu basilique profcine sur BD. • • , ^
(1) Du mot tribune est dérivé le nom de tribunal donné aux cours de justice.
(2) Vojez le plan et différentes vues de la basilique de Trêves dans Schayes, Histoire de far chit., 2e édit., 1, p. 85 et suiv.
Nous avons donné à la page 145 le plan, et nous donnons à la page 14G et ci-dessous deux coupes d'une basilique profane.
e.CVILLOU
Coupe de la basilique profane sur ABC.
d'après la description que nous a laissée l'architecte Vitruve, qui vivait à Rome du temps de l'empereur Auguste.
La couverture de toutes les basiliques, grandes ou petites, consistait en une simple charpente, posée à nu ou revêtue à l'intérieur d'un plafond divisé en caissons décorés de rosaces ou d'autres ornements sculptés. A l'extérieur, la charpente était couverte de tuiles, de plaques de marbre ou de bronze.
Les basiliques chrétiennes furent construites sur le modèle des basiliques profanes; seulement, au lieu de les élever le long des places publiques, on les fit précéder d'une cour carrée, afin de les éloigner du bruit et du tumulte de la rue. Elles avaient, comme les basiliques profanes, la forme d'un rectangle plus ou moins allongé, et se composaient de trois parties principales : la cour ou atrium, le vaisseau ou nef, vao-r, et le sanctuaire, p/j^a ou û&aTciou.
En entrant dans la basilique chrétienne , la première partie qu'on rencontrait était Vatrimn, appelé aussi paradisus ou hiifluvium . \j atrium consistait en une cour entourée de galeries couvertes C (voyez le plan de la page 150); les entrè-colonneraents des portiques étaient clos par des cancels peu élevés pour que, comme nous l'apprend
S. Paulin de Noie « chacun pût facilement s'y appuyer et contempler les eaux qui jaillissaient de la fontaine pratiquée au milieu du cloître » (Natal. S. FelicisJ. En effet, au centre de l'atrium se trouvait une fontaine ou réservoir, cantharus^ lahrum, nymphaeum, p/iiala, où les fidèles se lavaient les mains et le visage avant d'entrer dans la maison du Seigneur (i). L'atrium des grandes basiliques était souvent précédé, du côté de la rue ou de la place publique, à! wvi porche A, ou bien d'un portique ou péristyle en forme de colonnade, qui portait le nom de narthex extérieur. \jQnarthex intérieur D. s'ouvrait au fond de l'atrium. C'était une sorte de vestibule de l'église proprement dite, formé par le portique transversal adossé à la façade de la basilique. Quelques savants prétendent que le narthex intérieur n'était pas un portique faisant partie de l'atrium mais bien de la nef même, et qu'une simple cloison, et non pas le mur de la façade le séparait de l'intérieur de la basilique. Cette opinion ne peut se concilier ni avec l'assertion des auteurs anciens disant que le narthex est hors de Vérjlise, ni avec les monuments anciens qui existent encore et dans lesquels, comme à la basilique de Saint-Laurent-horsles-raurs, à Rome, le narthex forme une espèce d'avant-corps adossé à la façade principale de l'église.
Cette première partie de la basilique était occupée, pendant l'office, par ceux auxquels les lois ecclésiastiques défendaient de prendre part aux assemblées des fidèles. Dans l'atrium se tenaient les pénitents du premier degré, appelés pleurants, lugentes, T^poT/Aaiov-s; ; dans le narthex, les pénitents du second degré ou écoutants, audientes, a/pow^voi (2), les
(1) C'est dans ces ablutions que nous trouvons l'origine de l'usage de l'eau bénite à l'entrée des églises. Le cardharm des anciennes basiliques a été remplacé par les bénitiers, placés près des porches ou attachés aux piliers à l'entrée des églises.
(2) Pour l'intelligence de tout ce qui se rapporte aux stations des pénitents dans les basiliques, il est essentiel de connaître la discipline ancienne de l'Eglise, en matière de pénitence canonique. Vers le milieu du nie siècle, l'Eglise établit quatre degrés de pénitence, savoir : !« 'rpoTx)v«'j'7iv,^e/aOT, les pleurs ; 2o a>ipoaTiv, auditionem, l'audition; 3o MTio-n-cf.iavj, mbstrationem, lasubstratiou; 4o o-uTrainv, consislentiam, la consistance. •— Les pleurants se tenaient au dehors de l'église,
catécliumènes du premier ordre (i), les lépreux et les énergumènes, en un mot, tous ceux qui étaient exclus de toutes les parties de l'office, à l'exception du sermon. Au vi^ siècle, on commença à placer dans le narthex les baptistères, qui jusque là s'étaient trouvés en plein air.
L'atrium et le narthex n'avaient pas les mêmes proportions relatives dans toutes les basiliques. Leur grandeur dépendait de l'espace dont on disposait pour bâtir. Quelquefois même on les supprimait totalement.
Du narthex on entrait, par une, trois ou cinq portes, dans le vaisseau , w.o,-, de la basilique. Le vaisseau symbolisait l'Eglise du Christ, dont les apôtres et leurs successeurs sont les pilotes (2) ; il était communément divisé en trois nefs par deux rangs de colonnes. Cependant on trouve des basiliques chrétiennes, comme on en trouve de profanes, entièrement dépourvues de colonnes, ou bien partagées en cinq nefs par quatre rangs de colonnes. La basilique de Saint-Paul-horsles-murs, à Rome, appartient à cette dernière catégorie.
La porte du milieu E, appelée opaiat rrulat , portae pulchrae, speciosae oxi ref/iae, donnait dans la nef principale, les autres E' conduisaient du narthex dans les collatéraux ou bas côtés. Le collatéral droit était réservé aux hommes, et celui de gauche aux femmes. Lorsque les basiliques avaient des galeries au-dessus des bas côtés (comme par exemple celles de Sainte- Agnès et deSaint-Laurent-hors-les-murs,à Rome), ces galeries étaient occupées par les femmes.
A l'entrée de la nef du milieu se trouvait d'abord la place des prosternés ou pénitents du troisième degré E, et des
et priaient ceux qui entraient dans le lieu saint d'intercéder pour eux auprès du Seigneur et des prêtres ; \cs écoulants étaient autorisés à entrer dans le temple ,pour entendre les instructions; \ki% iirosternés se trouvaient à l'intérieur de la nef, se prosternaient pendant quelques parties principales de l'oflice divin, et sortaient, comme les autres pénitents, à un moment donné ; les consistants pouvaient demeurer à l'église pendant toute la durée de l'office, mais ils étaient «xclus de la participation des sacrements.
(1) Il y avait plusieurs ordres de catéchumènes. Voyez ci-dessous, p. 159.
(2) Voyez l'explication de ce symbolisme dans les Constitutions apostoliques, liv. II, ch. 57.
Plan de la basilique de Saint- Cléaient, à Rome.
A. Porche ou vestibule.