‹ Éléments d'archéologie chrétienneChapitre 16 sur 69 · ORIGINE DES CATACOMBES · texte numérisé non relu

ORIGINE DES CATACOMBES

La sépulture des chrétiens a été de tout temps un acte religieux, accompagné des prières de l'Église. Mais c'est surtout chez les premiers chrétiens que l'ensevelissement des corps des martyrs et des fidèles était considéré comme un des plus stricts devoirs que les vivants avaient à remplir envers leurs frères trépassés.

Vers le milieu du III^ siècle, du temps de saint Cyprien, les prêtres de Rome, s'adressant au clergé de Garthage, insistent sur cette obligation : Ceux qui sont chargés, écrivent-ils, d'ensevelir les martyrs et les fidèles manquent gravement si par leur faute les corps des chrétiens viennent à être privés de sépulture. Saint Ambroise enseigne qu'il est permis de briser, fondre et vendre les vases sacrés dans le but de subvenir à l'ensevelissement des restes mortels des fidèles. Pour procurer même aux plus pauvres une sépulture convenable, on avait formé des associations dont les membres payaient chaque semaine leur obole ; la somme recueillie était affectée à la célébration des funérailles de ceux qui manquaient de ressources.

Ce respect pour les morts était basé sur la foi vive du dogme de la résurrection de la chair ; il avait pour motif, non pas une importance exagérée que les fidèles attachaient aux restes mortels de leurs frères, mais la pensée que ces corps appartiennent à Dieu, et qu'un jour ils doivent être rendus à la vie, transformés, glorieux et immortels.

Les premiers chrétiens abhorraient la coutume des païens qui brûlaient les cadavres et les profanaient par des cérémonies superstitieuses. Dès qu'un chrétien avait rendu le dernier soupir, ses proches parents lui fermaient les yeux et la bouche. On lavait ensuite le corps et, pour le préserver de la corruption, on l'oignait avec de la myrrhe et d'autres aromates. L'onction faite, on enveloppait le cadavre d'un linceul qui s'attachait avec des bandelettes, soit pour que les aromates adhérassent plus parfaitement aux chairs, soit pour empêcher le contact du corps avec l'air extérieur. Très souvent on étendait une couche de chaux sur toute la surface du corps. Cet enduit faisait, autour du cadavre, une sorte de cercueil artificiel qui empêchait l'odeur résultant de la putréfaction de s'échapper au dehors.

L'esprit de charité et d'union qui régnait parmi les premiers fidèles, et en vertu duquel ils se considéraient tous comme frères en Jésus-Christ, les porta dès le principe à se créer des cimetières communs, entièrement distincts des cimetières païens.

C'est dans les honneurs rendus aux restes mortels des défunts, dans les sentiments de fraternité qui animaient les premiers chrétiens et dans le désir de soustraire les tombeaux aux regards et aux profanations des gentils, que BOUS trouvons la raison de l'existence des cimetières souterrains ou catacombes.

Beaucoup de pays convertis au christianisme offraient, dès les premiers siècles de notre ère, des nécropoles souterraines, portant le nom de cryptae, et quelquefois aussi celui d'ai^enaria ou arenariae. On en voit encore aujourd'hui à Rome, à Naples, à Chiusi, à Milan, à Fûnfkirchen en Hongrie, à Malte et à Alexandrie d'Egypte (i). Il en existait autrefois en Sicile, à Messine et à Syracuse ; en Espagne, à Saragosse et à Séville ; dans les Gaules, à Lyon, à Saint-Maurice (Suisse), à Cologne et à Trêves.

Nous ne nous occuperons que des catacombes de Rome, parce qu'elles sont les principales, les mieux explorées et les plus illustres par les souvenirs historiques qui s'y rattachent. En effet, on peut les appeler, sans exagération aucune, le berceau du christianisme.

La première question touchant l'origine des catacombes romaines qui se présente à notre examen est celle-ci : Ces catacombes sont-elles l'œuvre exclusive des chrétiens"! Ont-elles été creusées par eux principalement pour y ensevelir les corps des fidèles; ou bien, comme certains auteurs l'afïirmaient autrefois, ne doit-on y voir que d'anciennes carrières, latomiae, ou des sablonnières abandonnées, arenariae, pratiquées par les païens dans le but d*en extraire le sable et d'autres matériaux utiles pour les constructions ; sablonnières dont les chrétiens se seraient emparés pour en faire leurs cimetières, et y tenir leurs assemblées religieuses pendant les persécutions?

A cette question capitale nous répondons qu'à l'exception de quelques petites parties d'anciennes sablonnières appropriées par les premiers fidèles pour en faire des lieux de sépulture, toutes les autres excavations souterraines de la campagne de Rome ont été creusées par les chrétiens seuls, et cela dans le but prémédité d'y ensevelir leurs morts et d'y pratiquer leur culte dans certaines parties plus spacieuses, disposées à cet effet.

Nous n'ignorons pas que, pendant plus de deux siècles, l'opinion qui ne voit dans les catacombes que des carrières et des sablonnières utilisées par les fidèles a été admise par un grand nombre de savants. Mais cette opinion

{\) Voyez la description d'une catacombe découverte à Alexandrie, dans le Bullettino di ^rcheologia cristiana, publié par le chevalier de Rossi, 1865, pp. 57-64.

est complètement abandonnée de nos jours, depuis que le P. Marchi et les deux frères de Rossi ont soumis à un examen scientifique et approfondi la question de l'origine des catacombes. Nous exposerons rapidement les raisons décisives que ces savants allèguent pour prouver que les chrétiens seuls ont pratiqué la plupart des excavations souterraines et cela avec l'intention préméditée d'en faire des lieux de sépulture et de prière. Leur assertion s'établit par deux arguments principaux : l'un est tiré de la constitution géologique du terrain, et l'autre de la structure ou des formes architectoniques des souterrains eux-mêmes.

10 Avant de développer le premier argument, il sera utile de faire bien connaître la constitution du sol de la campagne romaine, c'est-à-dire les différentes roches, les terrains divers qu'on y trouve.

Le sol de la ville de Rome et des environs est couvert, à une assez grande profondeur, de roches volcaniques ; çà et là on rencontre aussi des couches de sable marin et fluviatile. On ne connaît guère que deux ou trois cimetières traversant des gisements de cette dernière nature ; la plupart sont creusés dans le sol volcanique. Les roches qui composent ce sol portent le nom de tuf. On distingue trois espèces principales de tuf : le iuf lithdide, le tiif granulaire et le tuf friable; ce dernier n'est autre chose que du sable volcanique. Le tuf lithoïde, appelé aussi pépérin, est une véritable pierre, roussâtre et légère, très propre à être employée dans les constructions monumentales. Les anciens le nommaient lapis ruber ou saxum quadratum. Le tuf granulaire est moins cohérent ; c'est un mélange de petites pierres et de matières sablonneuses ; il tient le milieu entre le tuf lithoïde et le tuf friable. On appelle pou^^olane la matière sablonneuse que renferme le tuf granulaire et friable.

Les païens n'exploitaient que le tuf lithoïde et le tuf friable : celui-ci pour l'employer dans la préparation du ciment, celui-là pour en tirer des moellons. Ils négligeaient entièrement le tuf granulaire, parce que d'un côté il n'avait pas assez de consistance pour être employé comme pierre dans les grandes constructions, et que, de l'autre, il était trop adhérent pour être facilement réduit en poudre et utilisé dans la préparation du ciment.

11 résulte de ces considérations que, dans l'intérêt de leur industrie, les païens, propriétaires des sablonnières et des carrières, devaient rechercher les gisements de tuf lithoïde friable, ou et de préférence y faire leurs extractions.

Si les catacombes, comme on l'a prétendu autrefois, étaient d'anciennes carrières ou d'anciennes sablonnières, elles auraient dû suivre nécessairement les veines de tuf hthoïde ou friable ; et ceux qui les auraient exploitées se

seraient efforcés d'en extraire la plus grande quantité possible de matériaux utiles. Or, que voyons-nous dans les catacombes? Les chrétiens laissent constamment en place les couches les plus recherchées par les païens : les roches de tuf friable, à cause du défaut d'adhérence qui les rendait impropres à l'usage auquel ils destinaient leurs excavations ; et celles de tuf lithoïde, parce que, à raison de leur dureté, elles eussent exigé un travail trop long et trop pénible. Ils montrent une préférence marquée pour les roches composées de tuf granulaire ; car, outre la facilité que celles-ci offrent pour y pratiquer des galeries, l'action de l'air leur donne en peu de temps une solidité approchant de celle de la pierre, de sorte qu'on peut creuser dans leurs parois des niches sépulcrales, sans devoir craindre les éboulements.

2« L'examen des formes architectoniques des catacombes nous fournit aussi une preuve concluante pour établir qu'elles ont été creusées par les chrétiens, principalement pour en faire des lieux de sépulture. Ce sont partout des galeries étroites, profondes et s'entrecoupant à angle droit. Les moins larges, qui ne sont pas rares, ont de 55 à 70 centimètres; leur largeur ordinaire est de 75 à 90 centimètres ; il en est peu qui aient un mètre, et celles qui atteignent i mètre 20 centimètres ou un mètre et demi sont extrêmement rares. Bien souvent elles sont situées à différents niveaux, et passent les unes au-dessous des autres. Leur structure démontre clairement que le but que poursuivait le fossoyeur était de trouver le plus d'espace possible pour ouvrir des niches funéraires. Leurs parois sont verticales, tandis que celles des sablonnières décrivent une demi-ellipse conjointement avec la voûte. Cette dernière forme ne se prêtait en aucune manière pour recevoir des niches, car, dans les sablonnières, les galeries avaient une très grande largeur (deux ou trois mètres), suivaient les couches les plus utiles et les plus productives, et, par là, décrivaient le plus souvent des courbes. Le principe qui guidait les propriétaires païens était le suivant : Extraire le plus de matériaux au moins de frais possible.

On pourra juger de la disposition relative des différents étages dans les catacombes par la coupe d'une partie du cimetière de Saint-Calliste, que nous donnons à la page suivante (fig. 56) d'après les planches publiées par le commendeur de Rossi.

Les fossoyeurs chrétiens (i) rencontraient-ils par hasard des veines de tuf

(1) On appelait fossoyeurs, /o55or£'5, ceux qui étaient chargés du soin des sépultures dans les catacombes. Il paraît prouvé maintenant que, dans la primitive Église, les fossoyeurs étaient rangés parmi les clercs, et formaient un ordre à part, comme les acolythes et les exorcistes. Us avaient même le pas sur les portiers qui constituent encore aujourd'hui Tordre le moins élevé des ordres mineurs. Voyez de Rossi, Roma sott., III, pp. 533-542,

Coupe d'une partie du cimetière de Saint-Galliste.

1 Plan ou étage supérieur.

2 Deuxième plan.

3 Troisième plan.

4 Quatrième plan.

5 Cinquième plan.

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