CIMETIÈRES A FLEUR DU SOL
Dans les localités où les conditions géologiques et hydrauliques du sol ne permettaient pas l'excavation de galeries souterraines, les sépultures chrétiennes furent établies, dès le principe, à fleur de terre en plein air. L'Afrique et certaines contrées de l'Italie centrale, par exemple l'Ombrie, n'ont jamais connu que des cimetières de ce genre, et l'on en a découvert également en bien d'autres endroits : dans le nord de l'Italie, à Milan, à Brescia et à Vérone; en France, à Arles, à Vienne et à Reims; en Allemagne, à Cologne et à Trêves. Près de cette dernière ville on en connaît même plusieurs.
Ces cimetières, désignés communément sous le nom d'areae, étaient, de même que les catacombes, situés hors de l'enceinte des villes, car les lois romaines défendaient sévèrement les inhumations à l'intérieur des murs. Ils existaient dans les mêmes conditions de légaUté que les catacombes, et l'on pouvait y élever aussi les petits édifices funéraires appelés cellae memoriae. La loi romaine, qui proscrivait et persécutait les chrétiens vivants, respectait toutefois leurs tombeaux après la mort. Voyez ci-dessus, pp. 49- 5o.
On déposait les cadavres soit dans de simples fosses, parfois revêtues à l'intérieur de briques et de tablettes de pierre, soit dans des auges de pierre
ou des coffres en maçonnerie enterrés sous le sol. Les parois des tombes les plus riches étaient, en certaines circonstances, crépies de mortier ou de stuc, et décorées de peintures à fresque semblables à celles des galeries et des chambres sépulcrales des catacombes. « Pendant les premiers siècles, dit le commandeur de Rossi, l'art chrétien fut cultivé partout avec le même zèle e^ le même amour, mais pas toujours avec la même liberté, comme le prouvent éloquemment des tombeaux (à fleur du sol) découverts, à Milan par Biraghi près de l'église de Saint-Nazaire et sous le pavement de la basiUque de Fausta; un autre trouvé, en i855, à Brescia et décrit par Odorici; un autre encore découvert, en i85o, à Vérone et publié par Brunati. Tous ces tombeaux consistaient dans des coffres construits en maçonnerie sous le pavement ; leurs parois resserrées étaient décorées de figures et de symboles peints à fresque en couleurs. Ni à Rome, ni dans aucun autre lieu où les niches sépulcrales furent creusées dans les parois des cimetières souterrains, on n'a jamais vu des peintures ainsi cachées à l'intérieur des tombeaux. A défaut de chambres souterraines où ils pouvaient peindre leurs symboles d'une manière apparente, les fidèles de Milan, de Brescia, de Vérone et qui sait de quels autres lieux encore, se sont contentés de les retracer à l'intérieur des tombeaux et de les ensevelir avec ceux-ci. Les peintures symboliques reproduites sur les parois des tombes mentionnées ci-dessus sont toutes attribuées à l'époque des persécutions par les savants qui les ont illustrées. Mais, supposé même qu'elles ne fussent pas toutes de cette époque, elles constitueraient toutefois des vestiges, et en quelque sorte, la continuation d'un usage qui n'a pu prendre naissance aux jours de paix, lorsque les inscriptions et les symboles de la foi chrétienne triomphaient en plein jour. » Roma sotterranea, I, p. loo.
Un tombeau géminé, découvert au mois de janvier 1881, à deux mètres environ au-dessous du niveau actuel du sol, dans l'ancien cimetière romain de la ville de Tongres (i), nous semble pouvoir être classé dans la catégorie des tombeaux chrétiens à fleur du sol, antérieurs à la conversion de Constantin. Il présente, en effet, la plus grande ressemblance avec ceux du nord de l'Italie dont parle M. le commandeur de Rossi dans les lignes que nous venons de transcrire. Maçonné avec de grandes briques plates de fabrication
(1) Le cimetière romain de Tongres était situé du côté occidental et à l'extérieur de la ville. Il longeait le côté gauche de la grande chaussée conduisant de Tongres à Bavay, cl touchait à l'enceinte même de la ville, dont les murs inférieurs, jusqu'à un ou deux mètres au-dessus du niveau actuel du sol, existent encore. L'emplacement du cimetière dépend aujourd'hui de la petite commune de Goninxheim.
Fi§- 137- Nord.
Sud.
Plan du tombeau géminé de Tongres.
Échelle : 0^02 par mètre.
belgo-romaine, il se compose de deux fosses ou tombes juxtaposées et orientées. Le dallage est en briques ou en tuiles, et la couverture consiste pour l'une des tombes en briques, et pour l'autre en grandes pierres rectangulaires d'environ dix centimètres d'épaisseur. Chaque fosse mesure dans oeuvre 2™o5 de longueur, o'^ôS de largeur et o™45 de hauteur. Les murs ont o'"43 d'épaisseur, le mur mitoyen et les deux côtés étroits de chaque fosse pré-
sentent, vers leur milieu, une échancrure de o™25 de long sur o™3o de haut. La fig. i3y donne le plan du tombeau; les parties échancrées sont marquées par des hachures.
Les parois verticales sont crépies et décorées de fresques. Les quatre longs côtés ont chacun cinq compartiments rectangulaires , seul, le côté septentrional en compte six. Les quatre petits côtés, c'est-à-dire ceux qui avoisinent la tête et les pieds des cadavres, sont partagés en deux espaces, également rectangulaires. Tous ces compartiments, encadrés de grosses lignes noires, renferment, en noir et en brun sur fond blanc, différentes peintures symboliques, telles que des festons, des guirlandes, des couronnes et la colombe répétée jusqu'à six fois, soit isolée soit avec le rameau d'olivier dans le bec. On y voit aussi, sous les festons, une inscription, qui paraît n'être qu'un sigle de trois ou quatre lettres, non encore déchiffrée jusqu'aujourd'hui. Nous donnons (fig. 143) le côté étroit AC, et (fig. i38, 139 et 140) les trois côtés
Fig. 138.
Paroi septentrionale du tombeau géminé de Tongres (fig. 137 AB).
F'ig. 139-
Paroi méridionale du mur mitoyen du même tombeau (fig. 137 EF).
Paroi méridionale du même tombeau (fig. 137 GH).
longs AB, EF et GH du tombeau. Voyez l'inscription dont nous venons de parler dans le premier compartiment, à la gauche du lecteur, de la fig. i38.
Outre les squelettes, on a découvert dans la tombe méridionale (fig. iSy EFGH) ; a) une monnaie en argent à l'effigie de Salonine (i), femme de l'empereur romain Gallien (f 268), b) quatre clous gisant près des pieds, c) une fiole de verre (fig. 141), placée dans l'angle au côté gauche de la tête (voyez le plan, fig. iSy, à la lettre I) et contenant un dépôt brun rouge, dont il serait difficile de déterminer la nature ; dans la tombe septentrionale (fig. 137 ABCD) ; a) une agrafe, b) un collier de perles d'or et de verre vert, bleu et violet, c) quatre bracelets de bronze, et d) un peigne d'ivoire à deux séries de dents, portant, sur le plat, une rangée de petits ornements circu-
Fig. 141. laires (fig. 142). La présence de ces objets prouve d'abord que
èle tombeau géminé renfermait les restes mortels de deux époux, et ensuite que la fosse septentrionale (fig. 187 ABCD), où l'on a trouvé le collier, les bracelets et le peigne, était la sépulture de la femme.
Fiole (1/5 de De quelle époque date le tombeau de Tongres? — La monla grandeur), j^^jg l'impératrice Salonine qu'on en a retirée ne permet pas
(1) La petite pièce, qui est dans un état de conservation parfaite, mesure 2 centimètres de diamètre. Elle porte sur l'avers la tête de l'impératrice avec la légende : SALON INA AVG., et sur le revers une femme en pied avec la légende : PVDICITIA.
Peigne d'ivoire, trouvé dans le tombeau de Tongres,
Fig. 142.
de reculer l'origine du monument au-delà du milieu du me siècle. Il est même possible que cette monnaie y fût déposée pour marquer la date de la sépulture. Quoi qu'il en soit, nous la croyons à peu près contemporaine du monument. Cette opinion, qui fait remonter la tombe de Tongres au dernier tiers du IIF siècle, nous semble d'ailleurs pleinement confirmée par les ca-
ractères des peintures dont elle est ornée et qui offrent la plus grande ressemblance avec ceux des fresques des catacombes romaines de la même époque. De plus, si, comme nous espérons le prouver, le tombeau est véritablement un tombeau chrétien, notre opinion présentera encore l'avantage d'attribuer ce monument à une époque où la religion chrétienne avait déjà fait, à Tongres, un grand nombre de prosélytes grâce aux prédications de saint Martin, évêque de Tongres, connu sous le nom d'apôtre de la Hesbaye.
Il nous reste à examiner une dernière question, mais la plus grave et la plus délicate de toutes celles relatives à l'intéressant monument qui nous occupe : Ce monument est-il un tombeau chrétien? — A cette question nous répondons que, selon nous, il a réellement une origine chrétienne. Notre intention n'est pas de nous livrer ici à un examen approfondi de tous les arguments militant pour ou contre cette opinion ; c'est là une discussion qui nous mènerait trop loin. Nous nous contenterons d'indiquer sommairement les raisons scientifiques qu'on peut invoquer en faveur de l'origine chrétienne du monument. Ces raisons les voici :
I . Nous trouvons d'abord une présomption en faveur de l'origine chrétienne du tombeau dans le fait de la non-crémation des corps des deux époux. En effet, l'incinération des cadavres resta généralement en usage chez les populations païennes de la Belgique, et notamment chez les Tongrois, pour le moins jusque vers la fin du IV^ siècle, comme le prouvent une multitude d'urnes funéraires, trouvées dans les parties avoisinantes du cimetière romain
de Tongres, à quelques pas seulement du tombeau que nous étudions, et renfermant, outre les cendres du défunt, des monnaies de Constantin et des empereurs qui lui succédèrent dans le cours du IV^ siècle.
2. Et qu'on ne nous objecte pas qu'à proximité du tombeau géminé on a découvert aussi plusieurs autres tombes consistant dans de grandes auges de pierre dépourvues d'ornements sculptés et contenant des squelettes de cadavres ensevelis sans avoir été réduits en cendres. Ce fait, loin de contrarier notre opinion, est bien plutôt de nature à la confirmer, puisqu'il semble difficile, pour ne pas dire impossible, d'expliquer la présence d'un petit groupe de sépultures de ce genre dans un espace étroit et resserré de l'ancienne nécropole tongroise, si ce n'est par l'existence, en cet endroit, d'un cimetière chrétien au milieu des monuments paiens. Ce cimetière, propriété de toute la communauté des fidèles, ou plutôt lieu de sépulture privé où le chef d'une famille chrétienne admettait les restes mortels de ses coréligionnaires, pouvait, sous la tutelle même des lois romaines, exister paisiblement au vu et au su de tout le monde, comme nous l'avons expliqué ci-dessus pp. 49-50.
3. L'argument principal, et à lui seul décisif, pour démontrer l'origine chrétienne du tombeau géminé de Tongres nous est fourni par les fresques dont les parois des fosses sont ornées. Les tombeaux païens ne présentent jamais des décorations de cette nature ; aussi n'a-t-on découvert jusqu'ici rien de semblable ni en Belgique ni sur les bords du Rhin, bien que, dans cette dernière contrée, les antiquités romaines de tout genre abondent et se rencontrent à chaque pas (i).
Nous devons donc chercher ailleurs des points de comparaison, et nous les trouvons dans les fresques chrétiennes des catacombes romaines et des sépultures à fleur du sol de l'Italie septentrionale. A Tongres comme en Italie, ce sont le même procédé technique, le même style, les mêmes motifs de décoration et les mêmes symboles. Le procédé technique employé est la peinture à fresque. Quant au style, on s'aperçoit, à première vue, que le peintre de Tongres a poursuivi un idéal concordant parfaitement avec les fresques des catacombes, qu'il avait sans doute vues plusieurs fois ; seulement, moins habile et moins exercé que la plupart des artistes de la capitale de
(1) Le docteur Hettner, conservateur du musée de Trêves, archéologue des plus versés dans la connaissance des antiquités romaines du pays rhénan, dit que la présence des fresques doit faire considérer le tombeau de Tongres comme un monument unique de son genre en deçà des Alpes. Korresponden:{blatt, 1882, p. 39.
l'empire, il n'a pu atteindre cet idéal, mais est resté beaucoup au-dessous du modèle qu'il avait conçu dans son imagination. Peut-être ce peintre, improvisé pour la douloureuse circonstance, n'était-il autre que l'évêque ou le missionnaire lui-même envoyé de Rome à Tongres (t) pour prêcher l'Évangile? Quoi qu'il en soit, malgré leur incorrection et leurs défauts, les fresques de Tongres font penser naturellement aux peintures des catacombes romaines qui, elles aussi, ne sont pas toutes des chefs-d'œuvre. C'est là l'impression qu'on éprouve spontanément et sans réflexion lorsqu'on voit pour la première fois le tombeau de Tongres. Cette similitude ne se borne pas seulement au style, au dessin, à la division du champ de la paroi en compartiments rectangulaires, elle s'étend aussi à la coloration. Enfin, les motifs de décoration de Tongres, qui consistent en festons et en guirlandes, semblent copiés servilement sur des ornements existant encore aujourd'hui dans plusieurs parties des cimetières souterrains de la ville éternelle. Pour s'en convaincre, il suffit de les comparer avec les reproductions chromolithographiques d'ornements presque identiques que le commandeur de Rossi a pubhées dans la Roma sotterranea, II, pl. 22; et III, pl. i3. La colombe portant le rameau d'olivier ou placée devant cet arbre est, comme nous l'avons dit ci-dessus, p. 96, un symbole très fréquent sur les monuments chrétiens primitifs de tout genre, qui signifie : Que ton âme repose en paix. En répétant jusqu'à six fois la colombe sur les parois du tombeau qu'il était appelé à décorer, l'artiste chrétien de Tongres n'aura fait que suivre ce qu'il avait vu pratiquer à Rome. La présence des colombes dans ces fresques fournit, à notre avis, une des plus fortes preuves en faveur de l'origine chrétienne de la double tombe.
Peut-être est-il permis de voir les restes du monogramme le plus ancien du nom de Jésus-Christ, dans quelques lignes droites s'entrecoupant et F" ^ conservées dans un des compartiments rectan-
gulaires près de la tête de la femme. Notre fig. 143 reproduit exactement ce qui reste de ces lignes.
Quant à la fiole et aux quatre clous trouvés dans la tombe de l'époux, nous ne voulons, pour Côte ctioit nord-ouest AC le moment, ni afïirmer ni nier qu'ils constituent du tombeau géminé de Tongres. ^^-j emblème du martyre.
(1) Venant d'Italie, l'évêque ou le missionnaire pouvait avoir eu connaissance de la manière d'enterrer les restes mortels des chrétiens en Ombrie et dans le nord de l'Italie, lie ÉD. 9
Telles sont, en résumé, les raisons principales sur lesquelles nous nous basons pour attribuer une origine chrétienne au tombeau de Tongres. Si, comme nous le pensons, elles sont décisives, ce tombeau est le plus ancien monument chrétien de la Belgique.
Le tombeau de Tongres a été transporté à Liège, où il se trouve actuellement exposé dans le musée diocésain.