L'ART DANS LES CATACOMBES
Lorsque le christianisme commença à répandre sa doctrine dans le monde, la puissance romaine avait atteint son entier développement. Les institutions, les lettres et les beaux-arts vivaient de la grandeur et de l'expansion acquises sous le règne d'Auguste. A Rome, les arts étaient à leur apogée. Après s'être inspiré, pendant plusieurs siècles, des traditions et des modèles de la Grèce, après avoir transplanté en Italie des artistes hellènes, l'art romain avait acquis toute l'originalité relative et la perfection auxquelles il pouvait prétendre. Rome avait un art national; et c'est entourés des créations de l'architecture romaine, de la statuaire et de la peinture classiques, que les disciples du christianisme formèrent leur goût, fixèrent dans leur esprit les premières conceptions de la forme et des conditions de la beauté dans les créations de l'art.
Il ne faut donc pas s'étonner si, malgré l'opposition absolue des doctrines spiritualistes du christianisme avec le polythéisme sensuel de l'antiquité classique, les néophytes de la nouvelle Église dussent nécessairement faire usage des formes d'un art au milieu duquel ils étaient nés et dont les œuvres leur avaient apporté tout l'enseignement esthétique qu'ils avaient reçu. Ils devaient fatalement se servir des formes de cet art, de même qu'ils faisaient usage de la langue et des formes littéraires qui préexistaient à l'avènement du christianisme et au moyen desquels s'était faite leur éducation. Il ne pouvait en être autrement ; et quoique l'art classique se fût maintes fois compromis et souillé au service des faux dieux, le chrétien qui voulait orner ses propres sanctuaires et catéchiser les fidèles, ses frères, devait bien s'accommoder du style et des formes de la statuaire et de la peinture qu'il avait
sous les yeux. Assurément une révolution complète, radicale, devait, dans le domaine des arts, répondre à la révolution accomplie dans le domaine de la foi, de la philosophie et de la morale. Mais, si dans les esprits les conversions se font rapidement, les évolutions dans le style des arts, — bien que la mission de ceux-ci soit de donner une expression sensible aux dogmes et d'aider à les faire pénétrer dans les esprits — ces évolutions ne se font, en général, que par étapes et avec lenteur.
Aussi n'y eut-il pas, dans l'origine, de différence appréciable, quant au style et à la conception des formes, entre les peintures des premières catacombes chrétiennes et les œuvres d'art qui, à la même époque, ornaient les édifices publics ou privés des Romains. Il y a seulement lieu de croire que ces dernières étaient traitées avec plus de soin ; qu'elles étaient exécutées plus généralement par des artistes en renom, travaillant à loisir et appelant au secours de leur imagination les études faites sur la nature et peut-être aussi les séductions du modèle vivant. Malheureusement, les monuments parvenus jusqu'à nous ne rendent pas la comparaison facile dans les différents arts. Si, en effet, les œuvres de la statuaire et de la sculpture classiques existent encore en grand nombre, les travaux de la plastique attribués avec certitude à des artistes chrétiens sont, au contraire, très rares et n'ont pas l'importance nécessaire pour servir de critérium.
Lorsqu'il s'agit de porter un jugement sur l'art des premiers siècles de l'Église, il n'est pas permis d'oublier que celle-ci vivait en butte aux contradictions, aux persécutions de toute nature. L'artiste pouvait, à la vérité, improviser son travail comme s'il récitait un acte de foi ; il ne pouvait que très exceptionnellement le parfaire comme œuvre d'art.
On ne peut trouver, dans les catacombes, les origines d'une architecture qui fut propre aux chrétiens ; on peut seulement reconnaître dans les cryptes et les oratoires des dispositions répondant aux besoins d'un culte nouveau. Cependant, en entrant dans ces temples creusés sous le sol, l'esprit du visiteur reste sous l'impression de la dignité alliée à la simplicité, de la tranquille majesté qui convient au sanctuaire chrétien. L'intérieur de la crypte des papes disposée par saint Calhste, décorée par saint Damase et restituée par M. le commandeur de Rossi, offre un bel exemple de ces temples, dont l'effet est rehaussé encore par les combinaisons économiques de la construction et par la sobre ornementation des détails.
Les créations de l'art des premiers siècles dans les catacombes, parvenues jusqu'à nous, ne présentent donc pas un caractère qui les différencie essentiellement de l'art profane de la Rome païenne.
L'art dont les œuvres marquent le plus dans les catacombes, c'est la peinture. On a pu dire, non sans vérité, que la peinture se convertit la première à l'Évangile (i). Au premier abord, elle semble n'avoir, en ornant les voûtes et les parois des cryptes, des chambres sépulcrales et des tombes arquées, qu'un but décoratif en vue. Mais, à ces motifs d'ornementation il ne tarde pas à se mêler l'intention bien sensible d'offrir un enseignement au néophyte et de rappeler au fidèle, sous une forme voilée, les vérités de la foi, les dogmes que lui a appris la parole du catéchiste, les faits mémorables de l'ancienne Loi et de l'Évangile. L'allégorie s'y montre et le symbolisme chrétien apparaît pour la première fois dans le langage imagé de l'art. Les nombreuses compositions peintes dans les catacombes décrites cidessus (pp. 66 et suiv.) donnent assez de détails pour qu'il devienne inutile d'insister sur leur signification.
Si l'on ne connaissait point les peintures des catacombes, on pourrait croire que la décoration de ces lieux affectés à la sépulture des martyrs et des chrétiens, ces cimetières creusés dans les profondeurs du sol aux époques de persécution et de souffrance, devait prendre un caractère de tristesse, peut-être même d'une sombre douleur. C'est le contraire qui existe. L'ornementation des catacombes semble respirer la sérénité et même une sorte de joie. Aux voûtes des sanctuaires souterrains et des chambres sépulcrales, l'on aperçoit des festons, des guirlandes de fleurs, parmi lesquelles se jouent des colombes aux couleurs chatoyantes, des génies ailés empruntés encore très directement à l'art classique et d'une nudité à peu près complète ; des danseuses agitant des thyrses, ou bien tenant à la main des corbeilles fleuries.
Souvent, sans doute, ces décorations, d'une donnée un peu banale, sont simplement empruntées aux motifs d'ornementation peints dans les habitations romaines. Le peintre, qui improvisait ces compositions à la lueur des flambeaux, n'avait guère le temps de s'ingénier à inventer des types nouveaux ni à parfaire son travail par une étude approfondie. Il voulait surtout, comme nous l'avons dit, faire acte de foi et rappeler, par ces décors d'un accent joyeux, que l'oratoire des fidèles et les tombeaux des saints ne sont, en réalité, que le parvis de la Jérusalem céleste.
Cependant, il s'en faut que toutes les formes de son art soient empruntées à la routine classique. Malgré de nombreuses et inévitables réminiscences,
(i) Cartier, Jésus-Christ dans l'art, p. 514.
l'art se purifie dans les sombres réduits où, pendant trois siècles, il semble enseveli avec les martyrs. Les catacombes deviendront l'école de la peinture chrétienne, et l'art baptisé apprend à exprimer, par des images nouvelles, des idées et des sentiments jusqu'alors inconnus. Pour la première fois il s'essaya à peindre la sainteté. La pureté de la foi, la vérité du dogme lui enseignent la gravité et l'austérité du dessin. Tout en donnant à ses orantes, aux yeux grands et profonds, le type un peu charnu de la matrone romaine, tout en leur conservant une beauté un peu matérielle, l'artiste sait déjà les animer d'une véritable piété. En voyant ces figures, les mains levées vers le ciel et animées d'une expression qui n'est déjà plus terrestre, on comprend qu'elles s'adonnent à la prière fervente, à la prière telle que l'entend le chrétien. Un art nouveau, un art qui n'a plus pour objet unique le service des passions, est né. L'artiste conçoit l'idéal de la beauté autrement que ne l'a fait jusqu'alors l'art classique. Son but suprême n'est plus de peindre dans l'homme la seule beauté physique animée par les sensations et les appétits de la chair.
S'il faut résumer en peu de mots le caractère de l'art aux catacombes, nous dirons que l'art chrétien primitif est, quant aux formes, la continuation immédiate de l'art classique, tel que l'avaient cultivé les Romains. Mais dès l'origine, la nouvelle doctrine s'affirme à la fois par le choix des sujets, par le symbolisme et par l'esprit qui pénètre déjà les formes transmises. Cependant, en ce qui concerne ces dernières, l'art chrétien suit la décadence de l'art romain, et ces deux arts semblent solidaires.
Toutefois, malgré cette décadence apparente, on ne peut méconnaître l'influence de l'esprit nouveau qui anime le monde. Le souffle qui régénère celui-ci, ne tarde pas à se faire jour.
Si, en général, les œuvres les plus anciennes des catacombes sont celles dont le style est le plus pur, et si, pendant quelques siècles, l'art chrétien va de conserve avec l'art classique, vieilli et sans force, il n'y a pas lieu de s'en étonner. La transformation qui s'opère conduit ce dernier à la barbarie, tandis qu'elle renferme, au contraire, pour l'art chrétien, le germe de la fécondité et d'un développement successif. Le travail de ce développement auquel participent les générations qui vont suivre, consistera à chercher, dans le domaine de l'art, la forme adéquate de la doctrine chrétienne destinée à régénérer la société. J. H.