‹ Éléments d'archéologie chrétienneChapitre 52 sur 69 · VERS · texte numérisé non relu

VERS

Hauteur du dessin original- 80 centimètres; largeur: 87 centimètres.

Liège, en découvrit, dans le dépôt confié à ses soins, un dessin exécuté vers le milieu du XVIF siècle, que nous reproduisons ci-contre en phototypie. Ce dessin, — document de la plus haute importance pour l'histoire des autels, parce qu'il nous fait connaître d'une manière exacte la forme, inconnue jusqu'ici, de toute une classe de retables, — est le monument le plus ancien de son espèce et le seul qui fournisse des données aussi précises et aussi complètes sur cet objet.

Ce n'est pas ici le lieu de faire une étude approfondie du retable de Stavelot ; nous ne pouvons toutefois résister au désir d'en donner une courte description et d'appeler l'attention sur quelques particularités qu'il présente. Il se composait, comme on le voit, d'un corps inférieur rectangulaire et d'un couronnement semi-circulaire. Au centre du premier apparaissait un des pignons de la châsse de saint Remacle dans un portique à archivolte polylobée, au-dessus duquel s'élevait une abside en cul-de-four surmontée d'un fronton triangulaire. Deux anges, placés dans les écoinçons de l'arcade, semblaient soutenir ou indiquer l'archivolte sur laquelle on lisait, disposés sur deux Hgnes. les trois hexamètres latins :

O . FELIX . ANIMA . CVIVS . FRVITVR . PARADISO. CVIVS . SACRATOS . CINERES . GO[N]SERVAT . ET . OSSA . ANGELVS . ASSISTENS . TVMVLO . VIRTVSQ[VE] . SVPERNA . Les rampants du fronton triangulaire portaient les deux vers suivants : t SP[IRITV]S . INFV[N]DENS . T[ER]RIS . CELESTIA . DONA . FACTIS . ADQ.[UE] . FIDE . REMACLVS (l) VEXIT . AD . ASTRA . qui renferment l'explication du symbolisme des trois médaillons fixés sur le tympan du fronton. Dans le premier, plus grand et occupant le centre, on voyait la colombe, figure de l'Esprit saint, SP[IRITV]S S[AN]C[TV]S ; et dans les deux petits : i» la foi résultant du baptême, FIDES BABTISMVS, et 2° les œuvres de la foi, OPERATIO. Ces deux derniers médaillons seuls ont échappé à la destruction. Ils sont en émail champlevé, et font partie aujourd'hui du musée du prince de HohenzoUern-Sigmaringen, à Sigmaringen. En comparant leur grandeur réelle avec celle que leur donne le dessin, on est arrivé à établir, au moins approximativement, l'échelle de celui-ci. La proportion étant de 45 à 145, l'échelle est un peu moins de i/3. Voici calculées sur ce pied les principales dimensions du retable : hauteur 2^75, largeur 2^78; hauteur de la châ-sse ©'"77, largeur o"»32 ; hauteur et largeur des bas-reliefs o'°43.

(i) U (Audra'it Remaclvm.

Ces bas-reliefs, disposés au nombre de quatre de chaque côté du portique, et accompagnés chacun d'un hexamètre latin qui en détermine la signification, retraçaient, suivant l'ordre chronologique de la légende, les principaux épisodes de la vie de saint Remacle, évéque de Maestricht et premier abbé de Stavelot. La légende commençait par la rangée inférieure, à la gauche du spectateur. — I. Le premier bas-relief représentait saint Remacle, enfant, S[AN]C[Ty]S PVER REMACLVS, confié par son père, ALBVTIVS, et sa mère, MATRINIA, à saint Éloi, S. ELIGIVS : f TRADITVR . AVTENTIS . PVER . ELIGII . DOCVMENTIS . — IL Le roi Sigebert, SIGEBERTVS . RECX, remet la crosse épiscopale de Maestricht à saint Remacle, qui lui est présenté par saint Éloi : f RECX , AMAT . ELECTVM . DONO . DAT . HABERE . TRAIEG- TV[M]. — II L Vision du jeune saint Trudon, S. TRVDO, qu'un ange, AN- GELVS D[OMI]NI, avertit d'aller demander conseil à saint Remacle : tDOCTVS. DE . CELIS . PERAGIT . PIA . VOTA . FIDELIS . — IV. Saint Remacle entouré de ses chapelains, CAPELANI, et de toute sa maison, FAMILÎA EP[ISCOP]I, accueille saint Trudon : f QVEM . PLEBS . IGNORAT . BENE , NOTVM . PRESVL . HONORAT . — V. Le roi Sigebert, SIGEBERTVS RECX, par la remise symbolique d'un rameau, fait donation à saint Remacle du territoire de Stavelot; il est entouré de toute sa cour : CHVNIPERTVS . ARCHIEP[lSCOPV]S . GRIMOALDVS . MAIOR . DOMVS . DVCES . SIVE . PRINCIPES . FOLCOALDVS . BOBO . ADREGIS . FLODVLFVS . ABIGILVS . BETTELINVS . CARIOTVS, de témoins, TESTES, et de fidèles, FIDELES. Inscription : [RECX, mot omis par mégarde] LOCA . PONTIFICI . DEDIT . ET . IVBET . HEC . BENEDICI . — VI. Les idoles et l'autel de Diane, SIMV- LACHRA ARA DIANE, à Malmedy, MALMVNDARIVM, sontjdétruits Jet remplacés par une église dédiée à saint Pierre, TEMPLVM S. PETRI : f DVM . MALA . MV[N]DANTVR . LOCA . NOMINE . CONDECORANTVR . — VIL La forêt, SALTVS . ARDVENNE, est arrachée et l'on construit l'église de Stavelot, STABVLAVS : f Q.VO . NEMVS . ERVITVR . STABVLAVS . XPO [Christo) . ST k- BILITVR . — VIII. La mise au tombeau de saint Remacle, TRANSITVS . S[AN]CTI . REMACLI , en présence de ses ouailles, PLEBS . FIDELIVM : t TERRAE . PARS . FIT . HVMVS . PETIT . ETHERA . SP[IRITV]S . HVIVS.

Un médaillon rond renfermant le buste du Sauveur bénissant occupait le centre du couronnement ou partie supérieure du retable. Dans des lobes semi-circulaires, disposés en croix autour de ce médaillon central, se trouvaient les personnifications des quatre vertus cardinales : la prudence, PRVDENTIA, la force, FORTITVDO, la justice, IVSTITIA, et la tempérance,

TEMPERANTIA. Dans les angles formés par les bras de cette croix, on voyait, dans des médaillons en forme de segment de cercle, les symboles des quatre évangélistes. Le champ sur lequel se détachait ce groupe de médaillons était partagé en deux zones par une bande horizontale : dans la plus élevée, des anges en adoration se tournent vers le Christ. La zone inférieure symbolisait le paradis, arrosé par les quatre fleuves symboliques: le Phison, FISON, le Géhon, GION, le Tigre, TIGRIS, et l'Euphrate, EVFRATES, figurés par des hommes versant des urnes ; à la droite du Sauveur Enoch et Élie s'entretenaient assis sous l'arbre de la science du bien et du mal, LIGNVM . S[C]IEN- TI[S] . BONVM . ET . MALVM ; et à la gauche l'ange préposé à la garde du paradis (céleste?) y accueillait sous l'arbre de vie, LIGNVM VITE, le saint évêque Remacle.

Les deux bandes semi-circulaires concentriques qui terminaient le retable contenaient des inscriptions pleines d'intérêt. L'extérieure nous apprend la quantité d'or et d'argent employée dans la confection du retable, et le nom. de l'abbé qui le fit exécuter : HOC OPVS FECIT ABBAS WIBALDVS . IN QVO SVNT ARG[ENTI] . MERI . LX MARGE . IN DEAVRATVRA SVNT AVRI MERI . IIII . TOTA EXPENSA OPERIS . G . MARGE . DE QVA PVBLICE EXCO[MMVN]IGATV[M] EST . NE QVIS PRO TA[M] PARVA VTILITATE TAN- TV[M] LABOREM et EXPENSAM . ADNIHILARE PRESVMAT. Sur la bande intérieure on lisait la liste des possessions de l'abbaye : STABVLAVS . etc.

Il ne faut pas s'étonner de voir figurer ainsi, sur le retable, la liste des possessions de l'abbaye. « C'était l'usage, dit M. Demarteau, du temps de Wibald d'afiîcher, sous la garde de Dieu et des saints, dans l'endroit le plus fréquenté du sanctuaire, le dénombrement des biens d'une égfise. Dans certains monastères italiens, on ornait de la représentation en peinture de ces propriétés le porche de l'église ; dans d'autres on en détaillait la liste sur quelques tablettes de marbre fixées dans l'intérieur du temple ; dans d'autres, sur le bois ou le bronze des portes de ce temple, et ce dernier cas se trouve avoir été notamment celui du monastère du Mont-Gassin, dont notre Wibald fut quelque temps l'abbé, en 1147, lors de son séjour en Italie. » Le retable de saint Remacle à Stavelot, p. lo-ii. Les portes de l'abbaye de Saint-Clément à Casauria en Italie portent également la liste des possessions du monastère, et chaque nom de fief est accompagné de la représentation -d'un château crénelé. Voyez au sujet de l'usage d'inscrire les noms des possessions des abbayes dans un endroit apparent des églises abbatiales, la Revue de l'art chrétien, XXVI^ année (i883), p. 38.

Le retable était d'argent doré. Soixante marcs d'argent fin et quatre d'or le plus pur étaient entrés dans sa composition (i). Certaines parties étaient en émail champlevé. Les inscriptions étaient tracées en or sur champ bruni.

Le nom de l'orfèvre auteur du retable ne nous est pas connu d'une manière certaine. Il paraît cependant assez probable qu'on peut attribuer ce chefd'œuvre à Godefroid de Claire, dit le Noble, bourgeois de Huy, et que la correspondance échangée entre l'abbé Wibald et un orfèvre dont le nom commençait par la lettre G se rapporte à la confection de ce retable (2).

Voyez sur le retable de Stavelot : 1° Dessin authentique du retable en argent doré que Vabbé Wibald fit faire pour l'abbaye de Stavelot^ par D. van de Gasteele, dans le Bulletin des commissions d'art et d'archéologie, XXI, 1882, où nous avons publié, sous forme de lettre, une première étude sur le retable; 2° Le retable de saint Remacle à Stavelot, par Joseph Demarteau, dans \q Bulletin de V Institut archéologique liégeois, "^Vll, 1883. La lecture du travail si consciencieux de M. Demarteau et un examen attentif des nouveaux documents qu'il apporte au débat nous ont donné la conviction que le retable d'or massif que les auteurs des Délices du païs de Liège, Martène et Durand, et d'autres écrivains affirment avoir admiré, au siècle dernier, sur l'autel principal de l'abbaye de Stavelot, et qui représentait des scènes de la passion et de la résurrection du Sauveur est tout différent du retable dont nous nous occupons; c'était très probablement un devant ou parement d'autel, exécuté par les ordres et grâce à la générosité de Wibald et converti en retable à une époque assez rapprochée de nous, peut-être au moment où périrent les bas-reliefs du retable de Saint-Remacle, et où l'on fixa, derrière l'autel, le couronnement semi-circulaire, c'est-à-dire à la fin du xvi® ou au commencement du xvii^ siècle. Le parement en vermeil, représentant la descente du Saint-Esprit, qui ornait la tombe ou massif de l'autel principal au siècle dernier, n'était probablement qu'une œuvre de la renaissance.

L'autel principal des cathédrales ainsi que des collégiales qui ne possédaient pas de grandes reliques resta généralement dépourvu de retable jusqu'au Xive siècle. Au XII^ et au XIII^ siècle, on plaçait parfois, dans ces édifices, des retables sur les autels secondaires du transept et des chapelles absidales. Ces retables étaient peu élevés et n'avaient qu'une faible épaisseur; on ne pouvait poser au-dessus ni crucifix, ni chandeliers. On conserve, dans le trésor de l'église de Saint-Denis près de Paris, un retable de ce genre datant du XIF siècle, en cuivre repoussé, doré et émaillé. Il provient d'une église de Coblence sur le Rhin, et a été reproduit en gravure dans ViOLLET-LE-Duc, Dictionnaire du mobilier, I, pl. VIIL

B. Autels portatifs. Ils présentent ordinairement, comme ceux de la pé-

(1) On évalue le marc à une demi-livre. On aurait donc employé environ quinze kilogrammes d'argent et un d'or.

(2^ Cette correspondance a été publiée : dans Martène et DuraiNd, Amplissima col' lectio. II, p. 269, et 2» dans Jaffé, Bibliotheca rerum germanicarum, I, p. 194.

riode latine, la forme d'un parallélogramme rectangulaire, et se composent d'une plaque de marbre ou de pierre, enchâssée dans un ais de chêne et garnie d'une bordure d'or ou d'argent de manière à ne laisser visible que la partie supérieure de la plaque. La plaque, qui constituait proprement l'autel, était de porphyre, de jaspe, d'onyx, de cristal de roche, de pierre noire et même d'ardoise. Quelquefois aussi elle consistait dans une pierre précieuse uniquement à cause du souvenir historique qui s'y rattachait, par exemple dans un fragment des dalles arrosées du sang de saint Thomas deCantorbéry.

Les reliques, dont la présence est de rigueur dans tout autel, se trouvaient entre la plaque de marbre ou de pierre et l'ais en bois ; quelquefois celui-ci était creusé en forme de récipient. La plupart des autels portatifs sont peu épais (fig. 479 et 480) ; quelques-uns seulement, qui renferment des reliques considérables, ont la forme d'un coffret supporté par des pieds peu élevés (fig. 481). Les lames en métal formant bordure sont souvent couvertes de filigranes, de pierreries, de rinceaux gravés ou de figures émaillées.

On renfermait souvent les autels portatifs dans des coffrets de bois recouverts de cuir estampé et orné de plaques de métal découpé, gravé ou émaillé, portant les armoiries du personnage pour lequel l'autel a été exécuté.

Les autels portatifs restèrent en usage jusque vers la fin du XI 11^ siècle et présentèrent toujours la même forme. Il n'y eut guère que l'ornementation qui varia selon le goût de chaque siècle.

Beaucoup d'autels portatifs de la période romane ont été conservés jusqu'à nos jours. En voici un (fig. 479) du trésor de Saint-Servais à Maestricht.

Fig. 479-

Autel portatif du trésor de Saint-Servais à Maestricht (xii^ siècle), ne ÉD. 28

Fig. 480

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