‹ Éléments D'archéologie ChrétienneChapitre 54 sur 307 · LES PERSECUTIONS DU 1P SIECLE · texte numérisé non relu

LES PERSECUTIONS DU 1P SIECLE

§ ï. Persécution de Trajan.

ON pouvait attendre d'un prince comme Trajan plus de justice envers les chrétiens que n'en avaient montré Néron et Domitien. Et en effet, au commencement de son règne, il ne s'occupa pas d'eux. Mais quand, en n I, Pline le Jeune, gouverneur de la Bithynie, lui demanda des instructions sur la conduite à tenir envers les chrétiens, très nombreux dans cette province (*), l'empereur répondit par ce singulier rescrit: k Conquirendi non sunt ; si deferantur et arguantur, puniendi sunt : ita tamen ut qui negaverit se christianum esse idque re ipsa manifestum fecerit, id est, supplicando diis nostris, quamvis suspectas in praeteritum fuerit, veniam ex poenitentia impetret Sine auctore vero propositi libelli, nullo crimine locum habere debent : nam et pessimi exempli, nec nostri saeculi est. »

C'est le premier acte officiel que nous possédions. Le rescrit suppose, sinon une loi proprement dite, au moins une pratique déjà existante. Quel que fût le motif invoqué pour poursuivre les chrétiens, l'attitude des tribunaux équivalait en fait à la reconnaissance du principe qui devait être si souvent proclamé au temps de Tertullien : « Non licet esse vos » ( a ).

La lettre de Trajan donna à ce principe une valeur juridique ; elle constitua le droit à l'égard des chrétiens, jusqu'à son

ï. Bpist. x, 97, 98. Cf. J. Variot, Les lettres de Pline le Jeune, daus la Rev. des Questions historiques, t. XXIV, p. 80-153.

2. ApoL t IV {P. L. % t. I, col. 285). — Mommsen (Der Reliçiomfrevel nack roemischen Rechi, dans la Historische Zeitschri/t, t. LX1V, p. 389) nie qu'il y ait jamais eu de loi spéciale contre les chrétiens. D'après lui, les anciennes lois suffisaient pour les condamner. Ainsi, en refusant de jurer par le génie de l'empereur, ils offensaient la € majestas imperatoris », ils se rendaient coupables du crime de lèse-majesté; en professant une religion étrangère, .ils tombaient sous le coup des lois qui punissaient la forfaiture à la patrie, et des gouverneurs souvent trop zélés ne manquèrent pas de les leur appliquer. — Cf. Duchesne, Les origines chrétiennes ; c. ix.

abrogation par Pédit de Milan en 313. Les persécutions, désormais légales, devinrent plus régulières. Elles dépendirent le plus souvent des dispositions des gouverneurs de provinces ; aussi verra-t-on des persécutions affreuses en Gaule, en Espagne, en Afrique, tandis qu'à Rome, les chrétiens seront en paix ; et réciproquement la persécution pourra sévir à Rome, sans que les chrétiens soient inquiétés dans les provinces. Les détenteurs de cette autorité redoutable furent, à partir de Trajan, les < curatores civitatis », qui représentaient l'empereur dans chaque ville et prirent à peu près la place des autorités municipales.

A la persécution de Trajan se rattachent le martyre de S. Clément et celui de S. Ignace d'Antioche.

Les Actes apocryphes de S. Clément racontent qu'il fut condamné « ad metalla » (»), conduit en Crimée, mis à mort, jeté dans la mer Noire, une ancre au cou, et enterré dans une petite île voisine. Une Église se forma alors à Cherson. Le récit des Actes et l'antiquité d'une communauté chrétienne en Crimée ont été confirmés par la découverte de tombeaux, d'inscriptions, même d'une basilique ; c'est sur les monnaies des anciens rois du Bosphore qu'on trouve pour la première fois le signe de la croix, un siècle avant Constantin. Il est d'ailleurs certain que le tombeau de S. Clément ne fut pas primitivement à Rome ; les Itinéraires du VII e et du VIII e siècle ne le mentionnent pas comme celui des autres papes. Le corps fut transporté à Rome au IX e siècle, par SS. Cyrille et Méthode, dans une église où déjà se conservait le souvenir du saint, probablement parce qu'elle était construite sur l'emplacement de sa maison ( 2 ). Il existe en effet, Sous la basilique actuelle et sous l'ancienne basilique, à côté d'un temple de Mithra ( 3 ), une maison aujourd'hui inondée, qui rappelle celles de Pompei. La translation et la déposition du corps de S. Clé-

1, Sur ce supplice, cf. de Rossi, BulUttino, 1868, p. 17-95, 47; — 1879, p. 51-60 ; — 1894. p. 95.

a. € Memoriaro nominis ejus usque bodie Romae extrada, eedesk. custodit. v S. Jérôme, De vin 1»/., c. xv (/>. L., t. XXIII, coL 634).

3. Sur la propagation des mystères de Mithra dans l'Empire romain, cf. art. de Fr. Cumont, Hev. <C histoire et de littérature religieuses, 1897, p. 089 sq., 408 sq.

ment par SS. Cyrille et Méthode sont attestées par les peintures du X e ou du XI e siècle que Ton voit encore dans la basilique souterraine.

S. Ignace fut amené d'Antioche à Rome pour y être livré aux bêtes dans l'amphithéâtre Flavien. Nous possédons le texte de l'admirable lettre qu'il écrivait aux Romains pendant le voyage, « Obsecro vos, leur disait-il, ne intempestivam mihi benevolentiam exhibeatis. Sinite me ferarum cibum esse, per quas Deum consequi licet Frumentum sum Dei, et per ferarum dentés molar, ut punis panis Christi inveniar, Feris potius blandimini, ut mihi sepulcrum fiant, nihilque mei corporis relinquant ; ne, postquam obdormiero, gravis alicui fiam. Tune vere Christi discipulus ero, cum neque corpus meum mundus videbit Christum pro me supplicate, ut per haec instrumenta hostia inveniar > ( x ). Les chrétiens cachèrent d'abord son corps pendant quelque temps, probablement dans le titre voisin, qui était celui de St-Clément ; puis on le transporta à Antioche, où il resta en vénération.

Il est difficile de déterminer quelles furent, après celle de Trajan, les persécutions générales. On peut toutefois regarder comme telles celles d'Hadrien (entre 120 et 124), de Marc- Aurèle (164-179), de Septime-Sévère (202-211), de Maximin (235-237),de Dèce (249-251), de Valérien (257-260), de Claude etd'Aurélien (269-275), de Dioclétien (286-311). Même sous d'autres empereurs il y eut des chrétiens mis à mort ; mais ce furent des martyrs isolés.

§ IL Persécution d'Hadrien.

L'empereur Hadrien (1 17-138) fut un grand administrateur; pendant quatorze ans, il parcourut les provinces de l'empire romain, bâtissant presque partout des villes ou élevant des monuments. Quoiqu'il fût personnellement tolérant, la persécution contre les chrétiens continua sous son règne. Malheureusement elle ne nous est connue que par des documents légendaires.

1. Ad Rom. , iv (P. G. , t. V, col. 689). — Sur l'authenticité des Lettres de S. Ignace, cf. Duchesne, Les origines chrétiennes, p. 65-68 ; — Batiffol, Anciennes littératures chrétiennes, La littérature grecque, p. 13-17.

Un des premiers épisodes de cette persécution fut le martyre, à Brescia, àes SS. Faustin et Jovite et de leurs compagnons ; il arriva en Tan 118, quand l'empereur se rendit en Italie. On doit signaler aussi, à Milan, la mort de S. Calocère; à Rome, celle du pape S. Alexandre I er , de S. Hermès, et du tribun militaire S. Quirin.

- L'histoire de S. Alexandre I er est assez confuse ; elle a certainement été mêlée avec celle d'un autre évêque du même nom. Aussi trouvons-nous des indications contradictoires sur le lieu de son tombeau ; tantôt on le dit enterré au Vatican, tantôt sur la voie Nomentane. D'après toutes les vraisemblances, le pape Alexandre dut être déposé au Vatican près du tombeau de S. Pierre, et le monument dû 7 e mille de la voie Nomentane consacra la mémoire d'un autre Alexandre, d'un martyr local de la petite vilie de Nomentum.

Il règne aussi bien des obscurités dans l'histoire de S. Hermès. Il est impossible qu'il ait été préfet de la ville, comme ie prétendent ses Actes : son nom atteste une origine servile. C'était probablement un riche affranchi. Son existence du moins n'est pas douteuse. On a retrouvé sur la Via Salaria vêtus le cimetière qui portait son nom, la basilique souterraine érigée en son honneur, et un fragment de l'inscription commémorative qu'y plaça le pape Damase.

Le souvenir de S. Quirin s'est aussi conservé dans les monuments des catacombes. D'après ses Actes, il fut enseveli au cimetière de Prétextât ; et les Itinéraires nous montrent son tombeau dans la € spelunca magna » de ce cimetière. Or dans la crypte qui semble correspondre aux descriptions des pèlerins, on remarque une décoration architecturale qui est tout à fait de l'époque d'Hadrien. Ce détail confirme la chronologie des Actes, quoiqu'ils aient été rédigés sous une forme légendaire (*).

On peut encore attribuer à la persécution d'Hadrien le martyre de Sabine et Sérapie, qui habitaient 1' « oppidum vindenense » près de Terni. Sérapie fut décapitée en cet

i. Cf. de Rossi, BulUttino cCarcheol. crût., 1879, p. 7$.

endroit et enterrée par Sabine « jûxta aream Vindiciani », dans une propriété privée ( z ).

Hadrien fut très souvent en correspondance avec les gouverneurs des provinces au sujet des chrétiens ( a ). Lé document le plus considérable à cet égard est la lettré que l'empereur écrivait à C. Minucius Fundanus, proconsul d'Asie, en 124 ou 125. L'authenticité en a été contestée ; mais. à tort, car cette lettre est citée par SJustin,qui était contemporain ( 3 ). L'empereur y permet de poursuivre les chrétiens, à condition que les accusations soient sérieuses, qu'elles aient pour objet des infractions aux lois et ne soient pas la simple répétitiort des calomnies vulgaires. Les premiers apologistes profitèrent de cette lettre et d'autres semblables envoyées aux gouverneurs des provinces, pour commencer à élever la voix en faveur du christianisme et le défendre contre les imputations grossières dont on le chargeait. C'est ce que firent Quadratus, Aristide (4), et ensuite S. Justin.

§ III. Persécution de Marc-Aurèle.

Sbus le règne d'Antonin le Pieux, successeur d'Hadrien, les chrétiens n'eurent point à souffrir d'une persécution générale. Il y eut néanmoins des martyrs isolés, entre autres S. Polycarpe de Smyrne. La Lettre de l'Église de Smyrne sur la mort de Polycarpe est un document parfaitement authentique. Elle a été écrite l'année même du martyre (155), car elle parle au futur de l'anniversaire qu'on en devra célébrer, et de la vénération dont le tombeau était déjà l'objet ( 5 ).

A la même époque, c'est-à-dire vers la moitié du II e siècle, paraissent les Apologies de S. Justin ( 6 ). On en possède deux:

1. Cf. de Rossi, Bulltttino d'archeol. crist. t 1871, p. 93 ; 1876, p. 71-72.

2. Méliton, dans Eusèbe, H. E., iv, 26 {P. G., t. XX, col. 396).

3. S. Justin. Apolog. % 1, 68, 69 (P. G., t. VI, col. 432-433). Cf. Collewaert, Lerescrit d* Hadrien à Minucius Fundanus, dans la Revue d'histoire et de litt. relig. % 1903, p. 152 sq.

Page 1