‹ Éléments d'archéology chrétienne (volume 3)Chapitre 8 sur 378 · Nostecta fovebimus ossa Violis et fronde fréquent · texte numérisé non relu

Nostecta fovebimus ossa Violis et fronde fréquent

Titulumque et frigida saxa Liquide spargemus odore.

Prudence, Cathemer., X. {P. L., t. LIX, col. 888).

2. Parfois le chrétien lui-même est appelé « vase du Christ », comme dans cette acclamation d'une ancienne inscription : DioNisi • VAS • >P.

INTRODUCTION

présomption dans les traces encore visibles du culte dont certaines mémoires ont été autrefois l'objet.

Le culte des martyrs, nous l'avons dit, fut universel dès les premiers siècles, mais aucune Eglise ne fut plus démonstrative que l'Église romaine dans les hommages rendus à ses saints. Leurs cryptes étaient magnifiquement ornées ; on entretenait devant leurs tombeaux des i lucernae», grands vases remplis d'huiles balsamiques dans lesquels plongeaient des mèches allumées ; les « loculi » voisins des leurs devenaient des sépultures privilégiées, ardemment ambitionnées et achetées souvent à très haut prix. C'est à cela que font allusion les expressions que nous lisons sur certaines inscriptions :

— € Depositus ad martyres », — « Ad sancta martyra »,

— « Emptum locum rétro sanctos quem multi ciipiunt et rari accipiunt. »

Cette dévotion devint même excessive et blâmable, à cause des prétentions qu'elle faisait naître, et du dommage qui en résultait souvent pour les monuments eux-mêmes. La belle inscription du diacre Sabinus, qui voulut par humilité être enseveli près de la porte delà basilique de St-Laurenf. « Elegi sancti janitor esse loci », donne une très juste leçon à ceux qui ambitionnaient ainsi de se rapprocher des martyrs plus par leur corps que par leurs œuvres :

NIL . IVVAT . IMO . GRAVAT • TVMVLIS • HAERERE .PIORVM SANCTORVM • MERITIS ^ OPTIMA • VITA • PROPE • EST

CORPORE . NON • OPYS-EST • ANIMA • TENDAMVS -AD-ILLOS Q.VAE.BENE.SALVA.POTESTl2rCORPORIS.ESSE SALVS

Les manifestations déplorables de cette indiscrète dévotion se reconnaissent en effet dans plusieurs cryptes des catacombes à côté des marques d'une piété très légitime : telle peinture a été brisée, telle crypte déformée, pour permettre de placer de nouveaux tombeaux près des saints.

Dans les angles de quelques chambres, près des arcosoles, se voient encore ce qu'on appelait les « tables des huiles ». Ce sont des colonnes grossières, taillées dans le tuf, sur lesquelles on plaçait les « lucernae » qui brûlaient devant les

lO GUIDE DES CATACOMBES ROMAINES.

tombeaux. Cette table est souvent un indice qu'un martyr a reposé là, indice qui devient plus probable encore s'il se trouve dans une crypte ornée de marbres, et s'il est accompagné de « graffiti » des anciens visiteurs. Ainsi, dans une chambre du cimetière de Domitille, l'acclamation aux Saints SPIRITA SANCTA, inscrite près d'une table, fait-elle supposer que là reposent des martyrs inconnus.

Dans celui de Saint-Calixte, on voit, au-dessus d'un arcosole, une peinture du IIP siècle qui fut coupée au IV^ pour ouvrir un « loculus ». Evidemment cet acte de vandalisme prouve un grand désir d'ensevelir le défunt près du corps qui reposait dans l'arcosole. Or une autre peinture de la même crypte fut aussi coupée pour creuser une niche destinée à mettre les huiles. De ces faits nous avons le droit de conclure que celui qui attirait ainsi l'attention et la vénération des fidèles, à une époque déjà éloignée de sa mort, ne pouvait être qu'un martyr.

Enfin un dernier exemple, emprunté au cimetière de Saint-Sébastien et à la région voisine de la crypte où saint Philippe Néri venait se recueillir dans la prière. On a découvert en cet endroit, il y a quelques années, un i cubiculum » avec un arcosole au-dessus duquel se trouve une peinture assez singulière. Elle représente le bon Pasteur placé au centre, accompagné de l'agneau et de la mystérieuse figure de l'Orante près de laquelle brille l'étoile, symbole du ciel où l'âme a été accueillie ; de l'autre côté, se trouve la figure très rarement usitée d'un robuste athlète en repos, qui signifie,dans le langage symbolique ancien, la force du chrétien et ses victoires. En comparant ce groupe avec d'autres peintures et avec la célèbre vision des Actes de sainte Perpétue, on peut conjecturer, non sans fondement, qu'un autre martyr de la persécution de Dioclétien avait reposé dans le « cubiculum >> de St-Sébastien.

Ces tombes de martyrs inconnus ont été retrouvées en très grand nombre déjà dans les catacombes, et bien d'autres encore pourront réapparaître. Les reliques des martyrs furent vénérées dans les catacombes jusqu'aux translations du

INTRODUCTION. II

VIII^ et du IX^ siècle. Après cette époque on ne visita plus que les cryptes attenantes aux grandes basiliques suburbaines : les autres, peu à peu ensevelies sous les ruines, tombèrent pour des siècles dans le plus complet oubli.

Le premier qui, dans les temps modernes, tourna son attention vers les cryptes primitives des martyrs, fut S. Philippe Néri. Il passait de longues heures, quelquefois des nuits entières, dans les souterrains de la voie Appienne, méditant l'histoire, admirant les vertus des Sixte, des Cécile, des Sébastien, ces héros du pontificat, du patriciat et de la milice, de Tarsicius, le martyr de l'Eucharistie, et de tant d'autres, victimes, comme eux, des persécuteurs. Ce fut en s'inspirant des souvenirs de ces martyrs, dont le sang avait transformé Rome de maîtresse d'erreur en disciple de la vérité (i), qu'il conçut le projet d'une réforme de la Rome chrétienne, profanée depuis un siècle par le nouveau paganisme de la Renaissance.

Philippe vivait encore, et depuis bien des années il conduisait ses disciples aux catacombes de Saint-Sébastien, les seules qui fussent alors fréquentées, quand survint par hasard, en mai 1578, la découverte sur la voie Salaria d'une vaste région sépulcrale contenant de longues galeries, des chapelles ornées de fresques, des tombeaux encore intacts et de nombreuses inscriptions. Les érudits les plus distingués se hâtèrent d'y descendre, et parmi eux, César Baronius, le disciple préféré de Philippe, qui écrivait alors sous l'inspiration du Saint le grand ouvrage des Annales ecclésiastiques. Il est permis de supposer que celui-ci y conduisit à son tour le maître bien-aimé dont il connaissait l'ardente vénération pour la mémoire des martyrs.

Grand fut l'étonnement de tous à cette apparition inattendue qui révélait tout à coup l'existence de cette cité des morts dont le souvenir était perdu depuis si longtemps. « Ce

I. « Isti sunt viri per quos tibi Evangelium Christi Roma resplenduit, et quae eras magistra erroris, facta es discipula veritatis. » S. Léon, Servi. 82 {P. L. , t. LIV, col. 422).

jour-là, dit J,-B. de Rossi (i), naquirent la science et le nom de Rome souterraine. »

L'imagination eut naturellement une grande part dans les premières descriptions qui furent faites de ces régions mystérieuses ; on les prit pour des lieux de refuge dans lesquels les premiers chrétiens vivaient cachés pendant les persécutions, et l'on crut que les tombes dont elles étaient remplies appartenaient toutes à des martyrs. Ces erreurs étaient inévitables au début des travaux archéologiques ; elles furent promptement dissipées par l'exploration successive de quelques cimetières et surtout par l'œuvre d'un autre contemporain de saint Philippe, Antoine Bosio, qui consacra près de quarante années à l'étude des catacombes.

La publication de la Roma sotterranea de Bosio fixa les premières théories sur l'histoire et l'interprétation de leurs monuments ; les exagérations dues à l'enthousiasme et à l'inexpérience des débuts diminuèrent ; et l'archéologie chrétienne eût fait en peu de temps de merveilleux progrès, si les successeurs du véritable fondateur de cette science eussent suivi sa méthode et ses enseignements. Malheureusement, ceux qui vinrent après lui, quoique très érudits, n'apportèrent pas à cette étude l'application sérieuse et la sévérité d'analyse dont le premier avait donné, eu égard aux temps, un si grand exemple.

Aringhi, Boldettî, Bottari eurent des torts très graves, et si l'on ne peut leur refuser un certain mérite à cause des notions qu'ils nous ont transmises et des monuments qu'ils nous ont conservés, il n'en est pas moins vrai que leurs œuvres, comparées à celle de Bosio, marquent une période de décadence. Durant cette période, les catacombes furent explorées dans le but presque exclusif d'en retirer des reliques, mais sans aucun critérium scientifique. Alors se formèrent de fausses opinions sur les monuments des héros de la foi ; et leurs plus mémorables souvenirs, les cryptes historiques

I Rotn. sott., t. I, p. 12.

INTRODUCTION. I3

dans lesquelles ils avaient reposé, restèrent oubliées, cachées sous les ruines accunnulées par le temps et les barbares anciens ou modernes.

Une nouvelle ère pour les études archéologiques s'ouvrit, dans la première moitié du XIX^ siècle, avec les travaux du P. Marchi : n'eût-il fait autre chose, ce savant jésuite aurait toujours la très grande gloire d'avoir été le guide et le maître du nouveau Bosio, J.-B. de Rossi. Inspiré, autant par l'amour de la science dont il fut l'honneur, que par une piété enthousiaste envers les martyrs, de Rossi se consacra dès sa jeunesse à l'étude de leur histoire et à la recherche de leurs glorieux tombeaux. Nouveau Filocalus (i), il trouva dans le pape Pie IX un autre Damase ; et de nouvelles études, de nouvelles fouilles, suivies de nombreusesdécouvertes, conduisirent promptement aux résultats les plus importants et les plus décisifs.

Si Bosio et ses successeurs n'avaient pu, malgré tant de travaux, retrouver aucune des cryptes historiques, c'était uniquement parce qu'ils n'avaient pas connu la méthode à suivre dans cette recherche. Bosio,en presquequarante années d'explorations, avait seulement découvert par hasard la crypte des saints Abdon et Sennen, dans le cimetière de Pontien ; par hasard aussi le P. Marchi reconnut la sépulture du martyr saint Hyacinthe, dans le cimetière d'Hermès. Il était réservé à M. de Rossi de retrouver le fil d'Ariane qui devait le conduire, dans l'obscur labyrinthe des nécropoles souterraines, jusqu'aux sanctuaires autrefois vénérés.

Ce fil d'Ariane fut pour lui l'étude approfondie de l'histoire des catacombes, et celle des « Itinéraires » ou guides des anciens pèlerins, composés quand les monuments des martyrs se maintenaient encore dans leur premier état de conservation. Il établit comme critériums sûrs, pour retrouver les cryptes célèbres, les restes des oratoires construits au-

I. A la demande de S. Damase, Furius Dionysius Filocalus composa pour ses inscriptions de nouveaux caractères, d'une élégance et d'une grandeur incomparable, qui sont désignés aujourd'hui sous le nom de « caractères damasiens ». Cf. Notions générales, p. 226.

dessus d'elles, les escaliers monumentaux qui descendaient de ces oratoires dans les souterrains, les ouvertures des lucernaires, destinés à donner de l'air et de la lumière aux chapelles assez vastes pour qu'un grand nombre de personnes pût s'y réunir, les « graffiti » laissés par les pieux visiteurs sur les parois et près des portes des cryptes elles-mêmes, enfin les peintures byzantines qui, exécutées à une époque où l'usage de la sépulture souterraine était depuis longtemps abandonné, prouvaient que les tombeaux ainsi ornés avaient été pendant les siècles suivants l'objet de soins continus et d'une particulière vénération. De Rossi concentra aussi ses études sur les précieuses inscriptions dites « damasiennes », placées par le pape saint Damase sur les tombeaux des martyrs illustres et presque toutes dictées par lui. Avec leurs débris, retrouvés çà et là, il recomposa ces inscriptions d'après les copies fournies par les antiques Syllogae^lQs complétant par d'ingénieuses restitutions, et démontrant que le fragment le plus infime peut être d'un grand secours pour la reconstitution topographique des cryptes ; enfin, il ajouta à toutes ces investigations l'exploration infatigable des recoins les plus cachés des catacombes. Les efforts se concentrèrent principalement sur les points les plus dévastés qu'avaient évités les anciens explorateurs, car le jeune archéologue affirmait avec certitude que les tombes vénérables devaient précisément être cachées sous les décombres précipitées par les grandes ouvertures des escaliers et par les lucernaires. Le succès répondit pleinement à son attente et à celle des érudits qui l'aidaient et l'encourageaient. Ces fouilles, continuées pendant quarante années, nous ont rendu les monuments les plus précieux ; et tandis qu'au temps de Marchi on connaissait à peine trois cryptes historiques, nous en possédons maintenant plus de quinze.

Il serait superflu de démontrer à quelle hauteur ces découvertes ont porté la science de l'archéologie sacrée et quels progrès elles lui ont fait faire. Mais leur importance ne s'arrête pas là. La religion et l'histoire en ont profité encore plus ; car si les cryptes, ornement des catacombes romaines,

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sont autant de centres restitués à la piété, leurs antiques parois, leurs marbres mutilés sont comme un livre ouvert, dans lequel nous lisons en caractères monumentaux le récit authentique et glorieux de la lutte trois fois séculaire d'où le christianisme est sorti triomphant pour s'étendre partout et dominer le monde.

Aux persécutions du premier siècle de l'Église se rapportent les insignes découvertes faites aux cimetières de Domitille et de Priscille. Dans le premier, on a retrouvé les mémoires de Nérée et d'Achillée, et celle des premiers Flaviens chrétiens immolés par la cruauté soupçonneuse de Domitien. Le second nous a rendu, avec de nombreux souvenirs d'une époque voisine des temps apostoliques, la tombe d'Acilius Glabrion, l'illustre consul martyr de l'an 95. De la même époque date l'hypogée de Nicomède sur la voie Nomentane, dont l'exploration a été récemment achevée.

Aux violences incertaines et illégales du I^"" siècle succède, inaugurée par Trajan,la persécution régulière qui ne cessera plus jusqu'à Constantin. Nous avons comme mémoire des cruautés d'Hadrien les tombes d'Hermès et du tribun Quirin. La persécution, plus féroce encore, de l'empereur philosophe qui ordonna les massacres de l'an 164 et de l'an 177, se reflète dans les cryptes mémorables de deux héroïnes : Félicité, la nouvelle mère des Machabées, et Cécile, l'ornement et la gloire du patriciat chrétien ; et aussi dans celle de Janvier, le fils aîné de Ste Félicité.

L'auguste sépulture des papes sur la voie Appienne nous raconte les persécutions du IH^ siècle : nous pouvons lire sur ses marbres les inscriptions contemporaines d'Antère, victime de Maximin, de Fabien, immolé sous Dèce, de Corneille, mis à mort au temps de Volusien ; et sur ses murs, des invocations au pape Sixte H, assassiné avec ses diacres près de l'autel, aux jours sanglants de Valérien.

Cette dernière époque nous est encore rappelée, sur la voie Tiburtine, par la crypte d'Hippolyte, dont Prudence nous dépeint les ornements et la splendeur dans une de ses plus belles poésies.

l6 GUIDE DES CATACOMBES ROMAINES.

Près de la basilique de la triomphante martyre de la voie Nomentane, peut-être immolée, elle aussi,durant cette période, nous est réapparue la sépulture de sa sœur de lait, Émérentienne, baptisée dans son propre sang sur la tombe d'Agnès.

La voie Flaminienne nous a restitué son unique sanctuaire, la crypte de Valentin, décapité sous Claude II, monument si célèbre qu'il a donné son nom à la colline sous laquelle il s'étend ainsi qu'à la porte voisine.

La persécution de Dioclétien fut le dernier acte de cette longue tragédie ; elle nous a laissé, avec de nombreux tombeaux de martyrs anonymes, ceux de Pierre et Marcellin sur la voie Labicane, du pape saint Marcellin sur la voie Salaria, de Caïus et d'Eusèbe dans la catacombe de Calixte, de Marc et de Marcellien près de la voie Ardéatine.

Magnifique ensemble de monuments, qui doit s'augmenter encore, car d'innombrables cryptes restent à explorer: chaque voie antique, chaque cimetière en renferme plusieurs dans ses ruines. Bientôt, il est permis de l'espérer, ces glorieux trophées de nos ancêtres dans la foi seront rendus à la science et à la piété ; la Commission d'archéologie sacrée poursuit sa tâche avec zèle, et les explorations annuelles dirigées par elle ont toujours amené d'importantes découvertes.

Le présent volume a pour objet la description détaillée des catacombes romaines ; nous ferons connaître la situation topographique de chacune d'elles, ses martyrs, ses monuments.

Les documents à consulter pour cette étude ont été indiqués dans l'Introduction générale de mes Éléments d'archéologie chrétienne i^). Les principaux sont : les anciens calendriers, les martyrologes, les Actes des martyrs, le Liber pontificalis et les anciens Itinéraires. Ces Itinéraires, écrits en partie sur place et par des témoins oculaires, ont une importance singulière. Ils ont été composés pour guider les pèlerins ; aussi fournissent-ils des indications très détaillées sur l'emplacement des cimetières, à droite ou à gauche de telle voie, dans la direction du nord ou du sud ; sur les tombeaux

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