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CHAPITRE II

Nous devons considérer l'exposé des institutions et des organisations militaires pendant le règne de Louis XV comme un complément du chapitre I" : aussi nous le traiterons avec moins de détails.

§ 1". Admiiiistralion. — Le régent institua, à la place du ministère de la guerre, un conseil de la guerre, présidé par le maréchal de Villars que ses talents, sa longue expérience et l'ascendant d'un nom récemment illustré par un succès (Denain) qui avait sauvé la France, plaçaient alors au premier rang. Ce conseil ne fit rien de remarquahle, si ce n'est quelques ordonnances sur le casernement et les hôpitaux ; il prit, le 15 avril 1718, une décision pour supprimer les étapes dont l'usage existait depuis longtemps. On entendait alors par étape les vivres fournis, au lieu de gîte, aux troupes en route, par les habitants et à leurs frais, soit en nature, soit en argent. Ainsi le mot étape signifiait réellement subsistance de militaires en route; depuis, par une application plus étendue, il s'est pris dans le sens de lieu d'étape. L'ordonnance de 1718, rendue par le conseil de la guerre, supprima ces fournitures de vivres et augmenta la paie ; dès lors , les précédents désordres reparurent, le soldat prenant de force ces fournitures chez l'habitant. Aussi la suppression des étapes ne dura pas longtemps; leur usage était trop nécessaire, et l'expérience les fit rétablir en 1727. Le conseil de la guerre exista de 1715 à 1718.

Un des ministres de la guerre de la fin du règne de Louis XV, le duc de Choiseul, introduisit dans la constitution de l'armée française plusieurs améliorations que nous devons signaler ; il enleva aux capitaines la propriété et l'entretien

32 PRÉCIS DES INSl ri LIIONS WILITAIHES.

de leurs compagnies, créa des quartiers-maitres (trésoriers) pour administrer les régiments et régularisa la comptabilité militaire. Celte mesure habile permit d'adopter les manœuvres aux allures vives pour la cavalerie, adoption à laquelle les capitaines propriétaires se seraient sans doute opposés, parce qu'elle devait augmenter la consommation des chevaux. L'intelligent Choiseul réussit également à extirper l'abus des passe-volants, soldats fictifs, inscrits au contrôle de la compagnie et tués à chaque action pour reparaître sous d'autres noms. En 1762, il fixa par ordonnance la première composition des cadres, calculée de manière que chaque corps pût recevoir sans inconvénient une augmentation d'effectif; en 176/i, il fit consacrer, par une autre ordonnance, le principe que les services militaires auraient un droit à l'admission à la retraite, tandis qu'auparavant cette admission résultait d'une faveur.

Ces détails relatifs à l'administration générale une fois posés, indiquons successivement les modifications apportées sous Louis XV aux institutions de Louis XIV, en suivant l'ordre précédemment adopté.

§ 2. Recrutement. — Le racolage sert encore à recruter les armées, et quantité de fours subsistent; mais Louis XV prend le parti d'établir des milices régulières et permanentes. Les ordonnances y relatives remontent aux années 1726 et 17Zi3; elles sont graves et sévères; interdisent les engagements volontaires; fixent à quatre ans la durée du service et prescrivent de tirer au sort entre les hommes non mariés âgés de seize à quarante ans : c^est un premier pas vers la conscription. On obtient ainsi des régiments de milices qui sont plus tard fondus dans les régiments de ligne.

Plusieurs auteurs ont avancé que dans l'établissement de ces milices les remplacements étaient interdits. Oui, sans doute en principe, mais dans la pratique on en toléra. Ainsi, en 17ii3, Paris fut taxé à 1,800 hommes de milice à fournir; la désignation s'en fit à l'hôtel des Invalides , par un tirage au sort; le lieutenant général de police autorisa les bons

KÈGNli DE LOUIS XV. 33

sujets qui liraient un billet noir, c'est-à-dire qui tombaient au sort , à donner un homme à leur place. Dès lors , des hommes s'exposèrent publiquement en vente, fait qui frappa les esprits, car on lit dans un ouvrage contemporain (1) : (( On aura sans doute de la peine à croire un jour que les hommes fussent exposés sur les places comme les hôtes le sont au marché; cependant rien n'est plus vrai : on les examinait de la tète aux pieds, on les faisait marcher, on regardait à leur âge, on les toisait, on les marchandait, et on les achetait : jamais la traite des nègres ne s'est faite avec plus de similitude à la côte de Guinée. » Nous avons reproduit ce passage , parce qu'il donne l'origine la plus claire du remplacement.

§ 3. Hiérarchie. — La hiérarchie reste la même que sous le règne de Louis XIV, pour les grades d'otlicier; la catégorie des bas officiers s'augmente d'un grade, celui de fourrier. En 1762, chaque compagnie reçoit un fourrier ayant rang de dernier sergent, subordonné au quartiei -maître, et succédant à l'ancien sergent, qui était chargé des écritures de la compagnie, et que Ton désignait sous le nom de sergent d'affaire». En 1765, le fourrier devient le premier sergent de la compagnie, commande les autres sergents et obtient un sou de haute paye par jour : c'est dès lors un véritable sergent-major, mais il ne reçoit ce titre qu'en 1782.

§ h. Avancement. — Le précédent mode d'avancement suhsisle. Choiseul parvient pourtant à faire accorder une part d'avancement au mérite.

§ 5. Elal-inajor. — Nous n'avons aucun changement à signaler pour les officiers de l'étal-major d'une armée et poulies commissaires des guerres, si ce n'est que ces derniers prennent l'uniforme en 1756.

Les travaux topographiques se perfectionnent sous ce

(1) Histoire du comte de Saxe, dressée sur les mémoires de M. d'Alcnçon, son gouverneur, petit iu-12. Londres, 1753, t. II, p. IG.

règne. Le duc de Choiseul, d'après La proposition de M. de Boiircet, organise le corps des ingénieurs géographes sous le nom iï ingénieurs géographes du Roi, le compose d'une trentaine de membres, el le disperse pour faire des reconnaissances et des cartes en France, en Corse, en Amérique. Plusieurs ordonnances, et notamment celle de 1768, constituent l'état-major des places et arrêtent son cadre comme il suit :

Gouverneurs des places 24 1

Lieutenants du Roi 229

Commandants 170

Majors 132

Aides-majors 123

Sous-aides-majors (anciens capitaines des portes).. 77

Total 992

Ce cadre indique le grand nombre des places fortes qui protégeaient nos frontières, places pour la plupart créées ou améliorées par Vauban. Une position dans l'état-major des places équivalait à une retraite, et était la récompense de bons et fidèles services de guerre

5^ 6. Infanterie. — Une des premières mesures" adoptées par Louis XV après sa majorité fut l'institution de compagnies de cadets. Déjà, sous Louis XIV, on avait fait un essai semblable, mais il n'avait pas duré; le petit-fils du grand roi le renouvela en 1726 en établissant six compagnies de cadets à Metz, pour attirer des provinces les jeunes gentilshommes que la pauvreté de leur famille privait d'éducation. Ordinairement l'admission aux cadets menait à l'obtention d'un emploi de sous-lieutenant d'infanterie. Cette institution formait un acheminement vers la fondation de l'Ecole militaire, qui eut lieu peu après.

Jusqu'en J7/i0 Louis XV conserva l'infanterie sur le pied (ju'elle avait sous son prédécesseur, sauf toutefois l'augmentation d'un régiment par suite de la création de Royal-Corse, régiment à un seul bataillon, levé en 1739 à la première occupation de l'île de Corse par les Français, et comptant

ilans son effectif 39 ofliciers et 600 bas officiers et soldats. L'infanterie fut ensuite successivement augmentée et diminuée. La principale organisation date de 17/19; elle portait le nombre des régiments français à 81 et celui des régiments étrangers à 29; mais entrer dans le détail de cette organisation et des suivantes nous entraînerait trop loin.

Les compagnies de grenadiers des régiments supprimés en 17/19 furent réunies en un corps spécial nommé régiment des grenadiers de France, qui prit rang d'après la date de création des grenadiers en 1667, fut composé de !x brigades •de 12 compagnies chacune, et eut un officier général à sa tête. Ce régiment, dans lequel les soldats tenaient à honneur d'arriver, se recrutait dans les compagnies de grenadiers des autres régiments. Pour ne pas amoindrir la force de ces compagnies, on le supprima en 1771,

Il ne faut pas confondre les grenadiers de France et les grenadiers royaux, institués en 17Z|9 au nombre de onze régiments, avec les compagnies de grenadiers des régiments de milice. Ces compagnies existaient depuis 174/1, et avaient déjà été distraites de leurs bataillons, dans les campagnes de 17/i5 à 17/i8, pour former des régiments provisoires : leur formation définitive en régiments fut la récompense du courage et de l'intelligence que montrèrent en face de l'ennemi ces paysans improvisés grenadiers.

L'institution de l'infanterie légère date du règne de Louis XV, A la fin de 17/i2, un simple domestique nommé Fischer réunit près de Prague quelques-uns de ses camarades et repoussa les attaques des pandours autrichiens. Il déploya avec son petit corps tant de bravoure et une si grande entente des choses de la guerre, que ce corps obtint, le !«»• novembre 17/i3, par la protection du comte de Saxe, de prendre rang dans l'armée sous le nom de chasseurs de Fischer. A la fin de la guerre, Fischer avait sous ses ordres /iOO chasseurs à pied, 200 chasseurs achevai et quelques ouvriers, II se fit un nom illustre dans la guerre de Sept-Ans. C'est à lui que remonte l'origine des chasseurs à pied et des chasseurs ù cheval. — En 1760, on créa deux corps de chasseurs à pied

36 PRÉCIS DES ii\STrn"iio>s militaires.

composés chacun de cinq compagnies dont une de grenadiers. Chacun de ces corps devait être joint à un régiment de hussards à l'imitation du corps de Fischer.

Outre le corps mixte des chasseurs de Fischer et autres corps semhlahles, tels que celui des arquebusiers de Grassin et celui des fusiliers de La Morlière (1) créés en lllih et 17/15 , on vit figurer dans l'armée française des légions composées, les unes, de chasseurs à pied et à cheval, les autres de hussards ou de chevau-légers. Il y en eut jusqu'à six dans la guerre de 1756 ; leur force était de 2,000 hommes, dont le tiers seulement de cavalerie.

La formation de l'infanterie reçut sous Louis XV un grand perfectionnement ; elle se fit à rangs serrés. Voici comment ce changement fut amené. Le maréchal de Saxe, en sa qualité d'étranger, remarqua mieux que les généraux français les défauts de nos institutions et de notre tactique. A l'égard de cette dernière, il proposa d'introduire dans nos troupes à pied \epas emboîté et cadencé, démontrant que ce pas exerce une grande influence comme diminuant les inconvénients du flottement et comme allégeant la fatigue de la marche. « Les tons, disait-il, ont une secrète puissance sur nous, disposent nos organes aux exercices du corps, les soulagent dans ces exercices. On danse toute une nuit au son des instruments, mais personne ne résisterait à danser pendant un quart d'heure seulement sans musique. » Le vainqueur de Fontenoy ne se méprenait pas sur la puissance du tact et de la cadence qui permettent aux hommes d'occuper des espaces minima dans le rang et dans la file, et par suite à une troupe de marcher en conservant la forme primitive de son ordonnance. L'adoption du pas emboîté constitue l'un des plus grands progrès tactiques accomplis depuis un siècle. Sa première conséquence fut de pouvoir faire l'exercice, de manœuvrer et de marcher à rangs serrés, ce qui eut lieu peu de temps avant la mort du maréchal de Saxe (1750). Auparavant on faisait l'exercice à rangs ouverts.

(I) Ce corps comprenait 700 hommes à pied et 300 hommes à cheval.

ni'XNE DR LOUIS XV. 37

iMaurice de Saxe conseilla également d'adopter roxeiciee prussien pour tous les régiments. De cette manière, chafjue régiment n'eut plus un mode d'exercice différent, ce qui était un inconvénient majeur pour des corps destinés en temps de guerre à opérer ensemble. La conséquence de cette adoption fut la formation définitive et réglementaire de l'infanterie sur trois rangs.

Du temps du maréchal de Saxe, il n'y avait qu'une compagnie d'élite par bataillon, celle des grenadiers. Dans l'ordre de bataille, cette compagnie prenait la droite du bataillon, tandis qu'un piquet d'élite encadrait la gauche. Ce piquet, dont on sentait d'autant plus la nécessité pour renforcer le tlanc gauche que l'ordonnance s'était amincie, sera employé jusqu'à la création de bi seconde compagnie d'élite. La force du bataillon variait alors de 600 à 700 hommes, divisés en 16 sections.

Pour terminer ce qui concerne l'infanterie pendant le règne de Louis XV, nous mentionnerons que le maréchal de Broglie introduisit en 1761, dans l'armée qu'il conuTiandait, le feu à volonté comme s'adaptant bien à notre caractère national par la liberté d'agir qu'il laisse aux fantassins.

§ 7. Cavalerie. — L'organisation administrative et tactique de la cavalerie ne différait en rien de ce qu'elle avait été sur la fin du règne de Louis XIV, si ce n'est qu'il existait il régiments de hussards (à h escadrons) au lieu d'un, et qu'on réduisit, en 1766, sa profondeur à deux rangs. On persistait à lui faire exécuter des feux, tandis que Frédéric II avait déjcà renoncé aux feux de la cavalerie comme contraires à la véritable destination de cette arme. A cette époque, en France, le poids porté par le cheval, tout compris, montait à plus de 300 livres, poids que n'atteint pas aujourd'hui la charge d'un cheval de carabiniers.

Nous devons remarquer qu'au milieu du xviii" siècle on n'était pas encore arrêté sur la signification vraie du terme cavalerie légère. Ainsi le régiment des cuirassiers avait le n" 7, et le corps des carabiniers le n" 12, parmi les corps de

cavalerie légère. On ne connaissait pas surtout la dénomination de cavalerie de ligne, comme quelques auteurs l'ont insinué : cette expression est toute moderne.

§ 8. Artillerie. — Les corps de l'artillerie et du génie furent réunis, vers la fin de 1755, sous le nom de Co)-ps royal de l'artillerie et du génie. Le nouveau corps comprit :

631 officiers,

320 ingénieurs répartis dans les places, 5,300 sous-officiers et soldats.

Total 6,271

Cet amalgame ne donna pas les résultats qu'on en attendait, et force fut de séparer les deux armes, ce qui eut lieu en 1758. « Cette séparation, a dit Servan (1), rendit l'émulation aux deux corps. » L'artillerie fut alors organisée en 10 brigades, plus un état-major de 224 officiers et 6 compagnies de mineurs. Le 31 août 1765, le corps de l'artillerie reçut une nouvelle organisation. On en forma 7 régiments qui prirent le nom des villes où leurs écoles furent établies, savoir : La Fère, Metz, Besançon, Grenoble, Strasbourg ^ Auxonne, Toul. Chacun de ces régiments comptait 20 compagnies, dont 14 de canonniers, Ix de bombardiers et 2 de sapeurs. Il y avait en outre, dans le corps de l'artillerie, ô compagnies d'ouvriers et 6 compagnies de mineurs.

On changea la forme des pièces d'artillerie et de leurs affûts par l'adoption, en 1765, du système Gribeauval : on se servit de pièces attelées ; mais le roi de Prusse alla plus loin en inventant lartillerie à cheval.

§ 9. Génie. — Après la séparation des corps de l'artillerie et du génie, opérée en 1758, le Corj)s des ingénieurs fut fixé à 300 ; en 1762, on le porta à 400, savoir :

Directeurs des fortifications 20

Ingénieurs en chef 90

Ingénieurs ordinaires 290

Total 400

(1) le soldat citoyen, 1780, p. 275.

Il ne prit qu'en 1776, deux ans après la mort de Louis XV, le titre de Corjis royal du génie.

§ 10. Maison uiililaire du Roi. —Comme sous Louis XIV, sauf pour l'eirectif, qui est un peu plus faible.

§ 11. ËlaMIssements. — La construction des casernes remonte au règne de Louis XV. Précédemment le logement des gens de guerre se trouvait à la charge des habitants, ce qui constituait une lourde charge pour ces derniers, et pesait également sur les soldats presque toujours entassés dans des chambres peu saines. Au mois d'octobre 1724, le roi toléra dans les villes et au choix des municipalités le casernement à la place du logement individuel chez l'habitant. Alors plusieurs villes, surtout sur les frontières, construisirent à leurs frais des bâtiments pour recevoir les troupes ; de grands seigneurs en bâtirent aussi de leurs deniers. Ainsi firent le roi Stanislas, à Nancy, et l'évèque de Coislin à Metz pour la caserne qui porte encore son nom. Le ministre de la guerre, comte d'Argenson, fit construire en 17ii5, dans l'intérieur de Paris, la première caserne où fut logée une partie du régiment des gardes françaises. Onze autres casernes furent entreprises dans la capitale en 1764. En attendant la construction des casernes, on s'appliqua, dans la plupart des cités, à loger les troupes dans des bâtiments loués à cet effet.

La création de VEcole royale militaire appartient aussi au ministère de d'Argenson. L'édit d'institution est du 22 janvier 1751. L'Ecole, créée pour donner une éducation gratuite aux enfants de la noblesse française, principalement aux orphelins qui ont perdu leur père à la guerre, doit recevoir 500 élèves. On construit aussitôt dans la plaine de Grenelle, à proximité des Invahdes, un hôtel avec dépendances destiné au nouvel établissement. En attendant, l'École s'installe provisoirement au château de Vincennes; au mois de juillet 1756, elle est transportée à Paris dans les bâtiments qui viennent d'être achevés. On y admet les élèves de huit à treize ans ; on leur apprend l'écriture, le dessin, les mathé-

matiques, l'histoire, le latin, l'allemand, l'italien, la physique, l'équitation, l'escrime ; à partir de quinze ans, on leur donne, en outre, des leçons sur l'art de la guerre et sur les ordonnances. L'objet des exercices militaires auxquels les élèves se trouvent assujettis n'est pas seulement de les former, mais aussi de les mettre en état d'instruire et de former euxmêmes de bons soldats, et c'est pourquoi le règlement prescrit aux officiers qui les commandent de leur rendre raison de tout ce qu'on leur fait faire. Les élèves sont groupés par compagnie : chaque compagnie se compose d'un élève capitaine, d'un élève lieutenant, de deux élèves sergents, de trois élèves caporaux, de trois élèves appointés, de quarante élèves fusiliers et d'un certain nombre d'élèves surnuméraires. L'obtention de chacun des grades susmentionnés constitue une récompense pour les bons élèves ; il y a aussi d'autres moyens de récompenser les autres élèves suivant leur mérite, en leur accordant telle ou telle épaulette. Ainsi une épaulette d'argent sur l'épaule droite forme le privilège des élèves assez bons, tandis que l'épaulette ponceau et argent se donne aux élèves passables, l'épaulette rouge aux élèves médiocres, et l'épaulette de bure aux mauvais élèves. On habille également de bure les élèves qui gâtent ou déchirent leurs habits. Comme à l'époque de la création de l'Ecole royale militaire le trésor public était pauvre, on dota l'Ecole pour son entrelien du produit des droits sur les cartes à jouer, qui se trouva insuffisant, et auquel on fut contraint d'ajouter, en 1757, celui d'une loterie spéciale connue sous le nom de loterie de l'Ecole royale militaire. L'Ecole jouissait d'ailleurs des mêmes exemptions d'impôts et de droits fiscaux que l'hôtel des Invalides. De dix-huit à vingt ans d'âge, les élèves de l'Ecole militaire en sortaient officiers. Telle est l'origine de l'Ecole impériale spéciale militaire existant aujourd'hui à Saint-Cyr : nous verrons, dans les prochains chapitres, les transformations que subit cette première Ecole sous les divers gouvernements qui succédèrent à celui de Louis XV.

§ 12. Armées. — Pendant le règne de Louis XV, l'effectif

RÈGNK DE LOLIS XV. !{ l

total de l'armée française ne dépasse jamais 400,000 hommes, chiffre qui correspond à l'année 17/|2.

Une nouvelle l'raction s'introduit dans nos armées, la fliv/'sio)î, que le maréchal de Brogiio essaye dans les dernières campagnes de la guerre de Sept-Ans (1762-1763).

Le caractère principal de nos armées durant cette période, c'est le grand nomhre d'abus et de vices qui s'y sont glissés : le jeu, le luxe, l'indiscipline, en forment les principaux. Les officiers veulent bien se battre et se faire tuer, mais ils ne veulent pas souffrir avec la troupe ; de là leur peu d'assiduité à leur poste et le décousu du commandement. Les colonels, presque tous grands seigneurs, sont jeunes, dissipés, sans expérience; chaque officier cherche à les flatter, et les choses vont au plus mal.

Pour remédier à tant d'inconvénients, on ne trouva rien de mieux que d'établir des camps d'exercice à l'instar du fameux camp formé en 1698 à Compiègne par Louis XIV et souvent imité par les Prussiens; mais cette mesure devint illusoire. Les camps formés en 1727 sur la Sarre, la Moselle et la Meuse ne furent que des camps de plaisance où l'on fit assaut de luxe et de dépenses.

La passion pour les galants emblèmes tenta même de s'introduire dans les exercices. Ainsi, par exemple, Chevert, étant aide-major du régiment de Beauce, traça dans une revue d'inspecteur, avec les pelotons de son régiment, les mots VIVE LE ROI , et fit exécuter un feu de réjouissance à ces lettres vivantes. On admira beaucoup ce tour de force. Chevert, qui devint lieutenant général, malgré sa modeste origine, et dont la statue décore aujourd'hui l'une des places de la ville de Verdun, était un officier de mérite; mais il lui fallait sacrifier au goût de son temps.

Le comte de Saxe vint en 1720 prendre du service en France comme maréchal de camp ; il reçut successivement les grades de lieutenant général, de maréchal, de maréchal général. L'éclat de ses talents et la gloire qui jaillit de ses victoires (Fontenoy, Raucoux, Lauffeld) pallièrerU momenlanément l'indiscipline de nos soldats, la mollesse de nos offi-

OBDRE DU HERITE HILITAIBE.

(Croix de chevalier.)

ciers et la faiblesse du royaume, qui en était la conséquence inévitable. Après lui les désordres reparurent plus que jamais, parce qu'aucune main n'eut la force de leur opposer une digue, et de cruelles défaites atteignirent nos armées.

§ 13. Inslilutions honorlGqiies. — Louis XV institua, le 10 mars 1759, Y Ordre du Mérite militaire pour récompenser les services des officiers protestants des régiments suisses et étrangers (1) au service de la France, que leur religion empêchait de pouvoir prétendre à la croix de chevalier de Saint- Louis ; il fallait aussi dix ans de service ou une action d'éclat pour en obtenir la décoration, dont voici la figure :

C'est à cette même année que remonte le premier règlement (en date du 12 janvier 1759) prescrivant l'emploi des épaulettes. On mettait ainsi un terme aux dépenses considérables du costume brodé des officiers, et l'on étabhssait sur l'habit un signe extérieur simple et utile pour distinguer le grade de près comme de loin. Un autre règlement du 10 décembre 1762 fixa la forme des épaulettes. Ce nouvel insigne fut mal reçu par les officiers, qui l'appelèrent longtemps la guenille de Choiseid, du nom du ministre qui ordonnait d'en faire une partie intégrante de la tenue, sans se douter assurément que plus tard leurs successeurs seraient très fiers de le porter.

(1) C'est seulement Louis XVIII qui, par uue ordonnance du 28 novembre 1814, a étendu la faculté de pouvoir obtenir la croii du Mérite militaire à tous les ofûciers français ne professant pas la religion catholique. A la même époque, le ruban primitivement hleu du nouvel ordre devint celui de l'ordre de Saint-Louis.

PLAQLE DE VETERANCE.

L'ordonnance du 16 avril 1771 institua le médaillon (plaque (1) ovale de drap rouge ou de couleur pareille à celle du revers, encadrée de cuivre, présentant deux épées de cuivre en sautoir, cousue sur l'habit du soldat au côté gauche de la poitrine) , espèce de décoration roturière accordée aux hommes de troupe après vingt-quatre ans de service sous les drapeaux, remise avec cérémonie devant le corps assemblé sous les armes et accompagnée d'un brevet ministériel et d'une haute paye : le récipiendaire jurait fidélité au Roi et à l'État, et promettait de ne servir aucune puissance étrangère sans autorisation.

A la suppression du corps des grenadiers de France, on établit [h août 1771) comme compensation les chevrons, témoignage de l'ancienneté de service et signe d'un droit a la haute paye. Le chevron simple s'obtenait après huit ans de service, le chevron double après seize ans, le triple chevron après vingt-quatre ans, pour les bas-officiers comme pour les caporaux et les soldats.

§ lli. Méthode de guerre. — On fait encore la guerre d'après la méthode employée sous Louis XIV, toutefois avec moins d'entrain et souvent même avec moins d'intelligence. Notre plus grand général de cette époque, Maurice de Saxe, croyait nos scA&diis mauvais manœuvriers en plaine et bons seulement pour les affaires de postes. Cette opinion venait chez lui de l'indiscipline et de la mollesse de nos troupes à cette époque, vices qui résultaient en partie des habitudes efféminées du siècle. Il est fâcheux qu'il ait conçu cette opinion, qui aura réagi sur ses conceptions stratégiques,

(1) Cette plaque de vétérance (on lui donnait aussi ce nom) devait durer trois ans ; le corps renvoyait les vieilles au ministre, qui en fournissait de nouvelles.

d'aillant plus qu'il considérait la mobilité comme la source normale du succès à la guerre.

Parmi les recommandations du maréchal de Saxe restées sans effet de son vivant, mais suivies après sa mort, nous devons citer celle de ne pas entrer méthodiquement en campagne au printemps, comme la routine en avait consacré l'usage depuis un temps immémorial, à l'imitation de ce qui se passait aux temps féodaux, où l'on forçait au service militaire, sans aucune paye, les gens de la campagne pendant quarante jours, et où il était alors naturel de les distraire de leurs occupations avant les travaux des champs (l).

(1) Maurice de Saxe avait aussi conseillé de couper les cheveux aux soldats, usage également propre, sain et commode, qui ne commença à prendre faveur qu'en 1804, au camp de Boulogne.

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