CHAPITRE III
Il s'agil moins ici d'éludicr toutes nos institutions militaires que de faire comprendre ce qui a contrijjué à les saper: dans ce but , nous examinerons cinq points principaux de riiistoire militaire de la France, de 1774 à 1792, c'est-à-dire depuis l'avènement de Louis XVI jusqu'à l'établissement de la République, savoir : 1° l'imitation des usages prussiens; 2° la discussion sur Tordre profond et l'ordre mince; 3° les réformes du ministre de la guerre, comte de Saint-Germain; A" les opérations du conseil de la guerre ; 5° la suppression de rÉcole militaire et la création dans les provinces de collèges militaires.
§ 1". Imitation des usages prussiens. — Nous avons vu dans le précédent chapitre que, d'après l'avis du maréchal de Saxe , on adopta en France , sous Louis XV, l'exercice prussien comme le plus parfait qui existât alors. Jusque-là rien de mieux : il faut, en effet, savoir courageusement renoncer à ses usages militaires et adopter ceux des autres peuples, lorsqu'ils sont supérieurs à ceux que l'on pratique; dans les temps antiques, les Romains ont dû à l'observation constante de celle maxime de haute politique la conquête de la plus grande partie du monde alors connu, et l'expérience des siècles écoulés entre cette gigantesque nation et l'époque actuelle vient justifier pleinement cette ligne de conduite. Mais on alla jusqu'à introduire dans les troupes françaises la discipline allemande qui, comportant les coups de plat de '^abre et de bâton , se trouvait en opposition manifeste avec le caractère mobile, fier et impressionnable de la nation ; ce fut une première faute. On y joignit celle d'astreindre le soldat aux minuties de toute espèce en usage dans les troupes
prussiennes, minuties inutiles pour le service et vexatoires pour le soldat , auquel elles devinrent odieuses : de cette manière, on tomba promptement dans l'exagération du système de Frédéric II. Les faiseurs de l'époque, les officiers surtout qui avaient assisté aux manœuvres de Potsdam, exploitèrent habilement pour leur avancement cette disposition de l'opinion publique à calquer tout ce qui venait de Prusse, disposition que l'on baptisa bientôt du nom de jon/5somanie.
La prussomanie avait pour origine l'engouement immense des Français pour Frédéric, qui occupait tous les esprits, d'où une foule de discussions et d'ouvrages de mainte espèce sur la personne de ce monarque, plus connu assurément de nous que plusieurs de nos rois. Certes, la vie de Frédéric est assez bien remplie et assez riche de nobles exemples , pour que son étude soit fructueuse : comme militaire, comme politique, comme administrateur, ce monarque a dignement accompli sa mission et obtenu surtout, si l'on considère les cliétifs moyens dont il disposait, des résultats prodigieux; mais ce n'est pas tant à sa grandeur réelle qu'il doit sa renommée, il la doit aussi à ce qu'il vint à une époque stérile en rois doués de cœur et d'énergie, tellement que nos ancêtres, en applaudissant chacun de ses succès, stigmatisaient en réalité Louis XV pour sa voluptueuse et indifférente mollesse ^ il la doit également à son amour exclusif des Français et de leur langue, à son commerce assidu avec nos littérateurs, à ses ouvrages écrits en français , et il semble que la France reconnaissante ait voulu, par son enthousiasme, récompenser l'homme de génie qui lui faisait l'honneur de parler comme elle.
En Frédéric le Grand, considéré comme militaire, il existait deux hommes nettement caractérisés : il y avait d'abord l'homme des détails, le sergent, le Frédéric-Guillaume (1) qui tenait essentiellement à ce que les moindres détails de dis-
(1) Son père, Frédéric-Guillaume 1", second roi de Prusse, avait poussé l'exagération des minuties militaires jusqu'à la rendre nuisible. Consultez mes Études sur la Prusse, t. I", p. 185, 186.
RÈGNE DE LOUIS XVI. ft7
oipline, de tenue, de maniement des armes, fussent exécutes à la lettre , et cela parce qu'il était convaincu qu'avec ses flegmatiques Allemands , et surtout avec son ramassis de soldats étrangers, c'était Tunique moyen d'avoir une armée obéissante, une bonne armée ; il y avait ensuite l'homme aux grandes et vastes vues, l'organisateur économe, l'inventeur de bon sens, le tacticien habile, le stratégicien capable. C'était ce dernier homme qu'il fallait s'efforcer d'imiter, et non l'autre; malheureusement peu d'individus eurent en France l'intelligence assez ouverte ou plutôt assez attentive pour démêler en Frédéric ces deux natures, et l'opinion publique attribua exclusivement les succès de l'adversaire de 3Iarie- Thérèse à son amour des détails. Erreur funeste que le roi de Prusse lui-même n'eût pas commise, car il savait que, dans l'organisation militaire d'un pays, il faut avant tout tenir compte des tendances du caractère national, erreur d'autant plus funeste qu'elle eut pour résultat de désorganiser notre armée. Presque tous les écrivains contemporains s'élevèrent contre l'introduction dans nos régiments de la discipline et de la tenue prussiennes : Lloyd (1) la traita ^extravagante; Mottin de la Balme (2) s'éleva contre les règles monastiques et ridicules que la coquetterie des chefs imposa aux soldats; d'Arçon (3) signala tel officier, rude fustigeur, qui ne décolérait pas, quand ses hommes étaient trop sages, parce qu'il ne pouvait faire appliquer quelques milliers de coups de plat de sabre. Rien n'y lit. Heureusement la prédiction de Luckner (/i), « ils ont beau tourmenter leurs hommes, ils auront le bonheur de ne jamais parvenir à en faire des Allemands, » se réalisa. D'ailleurs, suivant l'expression de Lessac , « Topinion vainquit le pouvoir, et la loi fut étouffée par les mœurs. »
(1) Préface de V Histoire de la guerre d'Allemagne en 1 756.
(2) Tactique pour la cavalerie, p. xvi.
(3) Utilité des places fortes, p. 166.
(4) Général allemand, entré en 1763 au service du roi de France, et nommé maréchal en 1791.
hS PUÉGIS DES INSTITUTIONS MILITAIRES.
§ 2. Discussion sur l'ordre profond et l'ordre mince. —
Une discussion qui fit grand bruit vint, à la même époque (elle commença vers 1770), tendre également à la désorganisation de l'armée en jetant de l'incertitude sur la bonté de sa formation habituelle : nous voulons parler de la prééminence de Tordre mince ou de l'ordre profond, comme ordre primitif de bataille. Quelques partisans des anciens, disciples de Folard, voulaient qu'on adoptât l'ordre profond, sur 32 hommes de profondeur , et avaient même habilement donné à l'ordre qu'ils proposaient le nom d'ordre français{\). Ce n'était donc plus un ordre d'exception, comme la colonne proposée par Folard, mais un ordre habituel frangible accidentellement ; les auteurs de cet ordre professaient en outre, comme maximes, le mépris du feu, l'éloge de la baïonnette, l'eiitremèlement des armes.
Les partisans de l'ordre mince, ceux qui voulaient, pour l'ordre primitif de bataille, la formation mince, c'est-à-dire déployée , de laquelle on passerait à la formation profonde ou en colonne par des manœuvres, proclamaient la supériorité du feu sur l'action des armes blanches et des mouvements de front ou de flanc sur les marches en colonne et en masse, et posaient, comme principe, qu'en vertu de la différence de leur nature et de la diversité de leur manière de combattre, la cavalerie et l'infanterie ne devaient plus s'entremêler^ mais seulement se soutenir.
De part et d'autre on présentait son système d'une manière complaisante et exclusive.
On ne se borna pas à des démêlés théoriques, et après un essai fait à Metz en 1775, un camp fut spécialement formé en 1777 à Vaussieux, près de Bayeux, pour faire des expériences. Le commandement en fut confié au maréchal do Broglie, notre plus grande célébrité militaire du moment. Ayant à prononcer un jugement entre des propositions éga-
(1) 0 Si j'étais Français, je l'appellerais plutôt Vordre lurc, qui est celui de la peur et de la confusion, » a écrit le prince de Ligne dans ses Préjugés milituires; mais celle boutade de grand seigneur n'est pas une réfutation.
loiiieiil Iraiicliaiilos, ciilic dt'S préveiilioiis ("galenioiiL ONagérées, ce juge olliciel ne donna raison entière à aucnn des deux partis, à aucun des deux procédés (1).
La question fut résolue par l'Anglais Lloyd, lequel dit dans ses Mémoires que l'infanterie doit se ranger sur quatre rangs, et déclare positivement Vorcb'c profond incompatible avec l'usage des armes à feu; mais elle a été encore mieux résolue par les guerres de la Ré[)ul)lii]ue et de l'Empire, qui ont définitivement consacré la formation sur trois l'angs. N'estil pas plus naturel, en effet, que la formation primitive soit la plus simple, et l'ordre mince n'est-il pas plus simple, plus commode que l'ordre profond, qui s'obtient du reste aisément en passant de l'ordre déployé à l'ordre en colonne?
Cette fameuse discussion sur la prééminence de l'ordre profond ou de l'ordre mince agita fortement les militaires français sous Louis XYI, et mit en relief plusieurs talents remarquables parmi lesquels il faut citer :
1° Du côté de r ordre profond, M. de Ménil-Durand , officier du génie, créateur de l'ordre profond, et Johj de Maizeroy , lieutenant-colonrl d'infanterie et membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, connu par son Cours de tactique et son Traité sur Fart des sièges des anciens : tous deux écrivains érudits et travailleurs, mais lourds et infatués de leur système, surtout le premier, qui, n'ayant guère écrit que sur l'ordre profond, fut bien vite oublié, tandis qu'on lit encore les ouvrages de Maizeroy. L'ordre profond compte aussi parmi ses principaux avocats le baron de Bohan, officier de cavalerie, auteur de VExame?i antique du militaire français, ouvrage savamment écrit, contenant plusieurs propositions qui ont été admises, rédigé par un esprit mesuré, et l'ingénieur d'Airon, écrivain facile et néologue qui se lança dans la discussion un peu à l'aventure.
2° Du côté de l ordre mince ^ le comte de Giiibert, colonel
(1) M. le comte de Ségur s'avance trop dans ses Mémoires, lorsqu'il représeute le inarccbal de Broglie comme un parlisao déclaré de l'ordre profond,
du régiment d'ini'anlorie Royal-Corse, auleiir avant trente ans d'un traité estimé, VEssai général de tactique^ grand admirateur de Frédéric II, et à qui ses tragédies valurent un fauteuil à l'Académie française : écrivain brillant et lucide, malgré la fréquente enflure de son style, penseur fortement organisé qui n'eut pas de peine à primer ses lourds rivaux. Il en eut raison par la publication de la Défense du sijstèine de guerre moderne (1779), ouvrage d'un esprit supérieur mûri par l'expérience, dont la lecture instruit encore, . Mais la discussion du siècle dernier sur l'ordre profond et sur l'ordre mince n'est plus aujourd'hui qu'une question de ■ pure curiosité ; il suffit donc de nous y être arrêté un instant pour indiquer quel était à cette époque le mouvement des idées militaires.
§ 3. Rél'oriues du comte de Saiot-Germain. -— Louis XVI à son avènement se trouva, par la position du pouvoir monarchique tel que le laissait entre ses mains son aïeul Louis XV, dans l'obligation de faire de nombreuses réformes tendant à diminuer les dépenses, réformes dont une partie dut porter sur l'armée, qui coûtait alors, à ce que l'on suppute, le double de l'armée impériale, le triple de l'armée prussienne.
Le premier ministre de la guerre du nouveau souverain fut un ancien ami et compagnon d'armes du maréchal de Saxe, le maréchal du Muy, vieillard sexagénaire, estimé comme homme , comme administrateur, comme général. Animé d'excellentes intentions, il ordonna de recueillir et de classer toutes les ordonnances militaires existantes, créa des comités consultatifs pour l'infanterie et la cavalerie, et forma les régiments d'infanterie à deux bataillons, excepté les douze premiers qui en conservèrent quati'e. Malgré le licenciement de plusieurs corps amené par cette organisation, aucun officier ne perdit son état. Le maréchal institua comme commandant de bataillon, avec le rang de major, le premier capitaine de chaque bataillon, mais ce nouvel emploi ne dura pas ; il porta à sept le nombre des légions, corps mixtes de
RKCNK I>I': LOUIS XVI, 51
âOO combattants cliacuii, dont moitié environ ta cheval. Le comte du Muy mourut après six mois de ministère, laissant une armée qui présentait un effectif de 128,000 hommes. Un des historiens de Louis XVI, M. Droz, évalue à 60,000 le nombre des officiers de cette armée. Ce chiffre, malgré son exagération probable (1), indique la grande superfétation d'officiers qui existait alors, sans pour cela que les troupes en fussent mieux commandées, parce que la plupart de ces officiers songeaient bien plus à leurs plaisirs qu'à faire consciencieusement leur devoir.
Le comte de Saint-Germain remplaça (1775), comme ministre de la guerre, le maréchal dû Muy. Sa nomination fut accueillie avec enthousiasme ; car il passait pour l'ennemi des abus et s'était acquis quelque renom au service de l'empereur d'Allemagne, au service du roi de Danemark , qui l'avait créé feld-maréchal, et au service de France. Il arrivait avec un plan de réformes tout préparé, et poussé par Topinion publique, alors très favorable aux changements, il voulut le mettre aussitôt à exécution, sans s'éclairer au préalable par quelque temps dune administration calme et régulière, ce qui eût été plus sage.
Voici l'organisation qu'il donna à l'armée française en 1776 :
106 régiments d'infanterie, tous à 2 bataillons, à l'exception du régiment du Roi qui conserve k bataillons. Chaque bataillon comprend !x compagnies de fusiliers, et il y a 2 compagnies d'élite par régiment, 1 de grenadiers et 1 de chasseurs. Le complet de la compagnie de grenadiers est de 101 hommes, celui de chacune des compagnies de fusiliers ou de chasseurs de 116 hommes (2). L'eiTectif total de chaque régiment, y compris le tambour-major, monte à 1,1/16 hommes ^ le chiffre de toute l'infanterie, à 120,576 hommes. Il y a deux colonels par régiment, excepté dans les troupes suisses.
(1) Dans la cavalerie, il eiistait un commandant pour trois commandes^ mais il faut comprendre, sous l'expressioa de sommandant, les sous-officiers avec les officiers.
(2) Mémoires de Saint-Germain, i779, p. 84.
52 PnÉCIS DES INSTITITIONS MILITAIRES.
23 régiments de cavalerie propicmenl dite, l\ régimenls de hussards et2Zi régiments de dragons, tous de même composition et de même force, à 5 escadrons chacun, l'escadron formant compagnie et comptant 100 bas officiers ou cavaliers. Sur les 500 cavaliers du régiment, tous sont montés dans les hussards, 350 seulement le sont dans la cavalerie proprement dite, et 300 dans les dragons; d'où il résulte que le total général de celte cavalerie est de 25,500 cavaliers dont 17,250 montés.
Aux 51 régiments de cavalerie dont nous venons de parler, il faut joindre le corps des carabiniers, qui comprend 8 escadrons ; chaque escadron d'une compagnie, et chaque compagnie de 1/15 bas officiers ou cavaliers tous montés. Au total, 1,160 hommes et autant de chevaux.
M. de Saint- Germain supprima les légions, et forma de la totahté de leur cavalerie 2A escadrons de chasseurs, qu'il joignit aux 24 régiments de dragons; dans chaque régiment de dragons, ii y avait donc un escadron de chasseurs. Quant à l'infanterie des légions, elle fut répartie dans les régiments d'infanterie, à raison d'une compagnie par régiment, pour former la nouvelle compagnie d'élite désignée sous le nom de chasseurs.
Le ministre réformateur supprima également les régimenls de milices, et les remplaça par une force éventuelle inscrite dans les provinces et désignée par deux tirages successifs montant à 7/1,000 hommes, destinée à former des bataillons en temps de guerre pour garder les places. Il eût probablement organisé cette force, s'il fût resté plus longtemps au ministère.
Il fit principalement porter ses réformes sur la maison militaire du Roi et la composa comme il suit :
, l Gardes françaises 4,328 ) „„ ,
Infanterie., \ ^ , . 6,974
( Gardes suisses 2,646 j
( Gendarmes 942 |
Cavalerie.. ^ , , ^ ^. 2,369
\ Gardes du corps 1,427 i
Total 9,343
En ajoutaiil aux divers corps et elfeclifs qui précèdent 12,000 hommes pour l'arlillcrie et le génie, dont la composition avait su])i peu de modilicalioiis, on obtient le cliiiï'rc complet de 2/i2,000 hommes pour la totalité des forces l'rançaises dans Forganisation de 1776.
Cette constitution offre plusieurs avantages. Les régiments se trouvent dans chaque arme de même force et de même formation, ce qui régularise et simplifie le service ; ils ont plus de consistance, parce qu'ils comprennent un moindre nombre de balaillons. La compagnie monte comme effectif au double environ de ce qu'elle était sous Louis XIV, ce qui donne plus de relief à l'état de capitaine et permet une réduction dans les dépenses en diminuant le nombre des officiers. En outre, deux compagnies d'élite par régiment rendent possible de récompenser les bons soblats, quelle que soit leur taille.
Le comte de Saint-Germain organisa l'armée en divisions permanentes comme en Prusse, et supprima par suite les inspecteurs -, il partagea à cet égard la France en 16 divisions territoriales composées chacune, soit d'une portion de province, soit d'une ou plusieurs provinces, ainsi qu'il est indiqué ci-après :
n"' des divisions. noms des provinces qui les forment.
1" Picardie, Artois et Soissonnais.
2' Flandre.
3' Hainaut.
A* 1" des Évêchés.
5* 2* des Évêchés.
6* Lorraine et Champagne.
7' 1" d'Alsace.
8' 2' d'Alsace.
ge Comté et duché de Bourgogne.
10* Dauphiiié et Provence.
11* Languedoc et Roussillon.
12'^ Guyenne et Aunis.
13* Bretagne.
1 i' Normandie.
15' Division de l'intérieur.
IG* Division de la Corse.
ÔA PRÉCIS DES LNSTITLTIONS MILITAIRES
Parmi les autres amélioialions dues à M. de Saint-Germain nous devons citer : l'abolition de la peine de mort pour les déserteurs, la proscription de la vénalité des emplois, rétablissement des conseils d'administration , la création d'un adjudant bas officier par bataillon.
Ce ministre sollicita en vain le licenciement des carabiniers et la suppression de plusieurs grandes cbarges militaires, sinécures véritables. Tous les intérêts qu'il atteignit ou menaça par sa nouvelle organisation se liguèrent contre lui, ameutèrent les courtisans, le forcèrent à mutiler son plan primitif et ruinèrent son crédit; découragé, il fit demander au roi la permission de lui remettre sa démission (23 septembre 1777).
Le comte de Saint-Germain sut accomplir ses différentes réformes à l'aide seulement de 150 commis, et acheva en un an les immenses travaux qu'elles nécessitèrent. Ces réformes auraient probablement mieux réussi, si les principes élevés, mais tranchants et intempestifs deGuibert, fréquemment consulté par le ministre, leur avaient moins rigoureusement servi de base. L'éloge de la probité de Saint Germain se trouve résumé dans le fait suivant : il liquida toutes les dettes des ministres de la guerre , ses prédécesseurs , et laissa en caisse près de six millions.
Fort peu de changements relatifs à la constitution de l'armée méritent d'être signalés entre le ministère de M. de Saint-Germain et la Révolution.
En 1777 et en 1782, les ingénieurs géographes furent organisés militairement.
En l78Zj , on revint au système des légions d'infanterie légère ; en 1787, les chasseurs à pied et les chasseurs à cheval furent de nouveau séparés : les premiers formèrent 12 bataillons, les seconds 12 régiments.
En 1784 , on créa 2 nouveaux régiments de hussards , ce qui porta leur nombre à 6.
En 1791, on adopta l'artillerie à cheval, dont Frédéric avait le premier indiqué l'emploi.
Il nous faut en outre mentionner l'apparition, sous le mi-
nistère de M. de Ségiir, du règlement du 22 mai 1781 , qui réservait aux genlilsliommes la possession des grades militaires, et en excluait tout officier ne pouvant faire preuve de qualre degrés de noblesse (1). C'était encore une maladroite (2) imitation de ce qui se faisait en Prusse pour l'infanterie et la cavalerie; je dis imitation maladroite, |)arce que la situation politique des deux pays différait beaucoup, et que par suite ce qui, pouvait cHre une sage mesure dans l'un se trouvait nuisible dans l'autre. Le règlement de 1781 oubliait d'ailleurs les traditions de la monarcbie, puisque les ordonnances de presque tous nos rois ont reconnu que la profession des armes conférait la noblesse, puisque Louis XiV avait prouvé, par plusieurs avancements rapides, qu'il appréciait les bons officiers sortis du tiers-état, ou, comme on disait alors, de la roture.
§ II. Opéralious du Conseil de la guerre. — Le comte de Saint-Germain a publié, en 1779, des J/emo^Ves justificatifs de sa conduite au ministère ; il y recommande la formation d'un tribunal ou Conseil de la (luerre, établi près du ministre de la guerre, pour veiller à ce que les lois militaires ne soient ni altérées ni changées. Un semblable conseil fut créé le 9 octobre 1787.
Le ministre présidait lui-même le Conseil de la guerre, qui se composait de h lieutenants généraux (MM. deGribeauval, comte de Puységur, duc de Guignes, marquis de Jaucourt); de h maréchaux de camp (MM. de Fourcroy, comte d'Esterhazy, marquis d'Autichamp, marquis de Lambert) ; d'un colonel rapporteur (le comte de Guibert) et d'un secrétairearchiviste. Guibert , comme rapporteur et comme écrivain célèbre, fut l'àme et le principal agent du Conseil de la guerre.
(1) Déjà en 1767 on avait expulsé du génie et de l'artillerie les officiers Don nobles, mesure que Ion avait appelée Vexpurgat, et dont Carré, officier du génie, auteur de Panoplie, fut une des victimes.
(2) M. le comte de Ségur cherche à justifier dans ses Mémoires cet acte de son père, mais son explication reflète un certain embarras.
56 Pr.ÉCIS DES INSTITUTIONS .MILITAIUES.
Ce Conseil avait pour mission d'améliorer Tarmée et de soulager les finances de l'Etal. Voici le résumé des principales modifications qu'on lui doit, modifications qui procurèrent une économie annuelle de plus de 8 millions.
Il augmenta de six deniers la solde journalière des bas officiers et soldats, et leur donna la paye du trente et unième jour du mois, privation singulière contre laquelle la raison et la justice réclamaient depuis longtemps. Il créa six nouvelles hautes paves par compagnie; il assura un débouché aux enfants mâles des soldats; il établit une pension de vétérance sur l'ordre de Saint-Louis pour le plus ancien bas ofiBcier présent aux drapeaux ; il plaça dans chaque compagnie un caporal-fourrier pour aider le sergent-major.
Il institua une pension pour le plus ancien chevalier de Saint-Louis en activité de service dans chaque régiment; il supprima dans l'infanterie tous les capitaines de remplacement, objet de vives réclamations de la part des lieutenants, auxquels ils obstruaient l'avancement ; il admit comme point de départ de ne conserver ni brevets sans fonctions, ni grades sans emplois, et comme conséquence de ce principe débarrassa l'armée de tous les officiers à la suite.
Le Conseil de la guerre donna aux lieutenants de cavalerie le droit réclamé par eux depuis si longtemps d'obtenir des compagnies , malgré les nombreuses difficultés qui s'oppo • saient à cette amélioration, et leur assura immédiatement le tiers des compagnies vacantes, proportion qui devait ensuite être portée à la moitié. 11 décida que les escadrons seraient toujours sur le pied de guerre, dédoubla l'escadron-compagnie du comte de Saint-Germain, en forma deux compagnies dont l'une fut donnée au capitaine en second, et, pour conserver à l'escadron l'esprit d'unité nécessaire, il mit les deux compagnies résultantes sous les ordres d'un chef d'escadron, olficier dont il créa l'emploi et le grade, ce qui stimula le zèle des anciens capitaines.
Il abolit le grade de brigadier; il supprima l'emploi de colonel en second, d'après le vœu général, conmie décourageant les lieutenants-colonels et les majors, comme embar-
I«Èi;>'E Dl:; LOLIS \\\. 57
rassant les colonels-commandants; il donna au\ licutonanlscolonels l'assurance d'arriver au grade d'ollicier général , après un certain nombre d'années de service; mais il eut la faiblesse de proposer la création de majors en second, emploi inutile. On devait nommer capitaines de remplacement (fonctions conservées dans la cavalerie) et majors en second les fils de grandes familles destinés particulièrement au commandement des régiments : de là, deux sortes d'avancement indépendants, l'un rapide par les grades en second, l'autre lent, permettant tous deux d'obtenir les épaulettes de général, ce qui détruisait toute régularité dans la hiérarchie; mais le Conseil eut la main forcée (1).
Ce Conseil s'occupa de la rédaction d'un code militaire devant embrasser tous les services. Il forma l'armée en brigades commandées par des maréchaux de camp et en divisions commandées par des lieutenants généraux, organisation très propre à établir l'uniformité, l'esprit d'ordre et de discipline, l'habitude du service de guerre, l'insliuction des officiers généraux et le contact de ces derniers avec les troupes.
Enfin le Conseil de la guerre supprima les gendarmes de la maison du Roi.
Ces diverses modifications réalisent presque toutes de notables progrès, mais l'œuvre resta inachevée et le Conseil éprouva un sort semblable à celui du comte de Saint-Germain, sort qui s'attacha particulièrement à son rapporteur, Guibert. Les intérêts froissés clabaudèrent contre lui, la calomnie s'en mêla et les mesures prises furent violemment attaquées. Le Conseil de la guerre ne résista pas longtemps à ce concert de voix jalouses; il fut supprimé, en juillet 1789, par le maréchal de Broglic alors ministre de la guerre (2), et remplacé par un comité créé dans le sein de l'Assemblée constituante. Ce comité voulut continuer les réformes. Il mit tous les régi-
(!) Guibert, Mémoire adressé au public el à Varmee, sur les opéralions du Conseil de la guerre, p. 8 et 18.
{'^) Ce miuislre abolit la puuilion des coups de plat de sabre.
58 i>r,Écis DES l^sTlTUTIO^s militaires.
nieiits sur un même pied , mais déjà la discipline disparaissait au contact des passions populaires : l'armée française allait passer par bien des transformations avant d'être lancée pour vingt années consécutives dans une série de guerres pendant lesquelles elle brilla constamment au premier rang par son abnégation, son intelligence, son héroïque courage.
C'est à cette même année 1789 que remonte la première institution de \a. garde nationale, espèce de milice bourgeoise composée des citoyens actifs âgés de seize à soixante ans, armés pour la défense de la loi et le maintien de l'ordre public.
§ 5. Suppression de l'École niililaire et eréalion, dans les provinces , de Ccdléges niiUlaires. — M. de Saint- Germain supprima, en 1776, l'Ecole militaire de Paris et la remplaça par dix collèges militaires établis dans les villes de Sorèze, Brienne, Tiron , llebais, Beaumont , Pont-le-Voy, Vendôme , Elfiat , Pont-à-3Iousson , Tournon ; il y ajouta bientôt un onzième collège militaire, créé à Auxerre. Les conditions d'admission dans ces collèges restèrent les mêmes que pour l'admission à l'Ecole royale militaire instituée en 1751 ; les pensionnaires de ces nouveaux établissements, au nombre de 600 , conservèrent le titre d'élèves de l'École militaire, et concoururent pour être admis comme cadetsgentilshommes à la suite des régiments, l'organisation de 1776 ayant créé un emploi de cadet dans chaque compagnie d'infanterie et de cavalerie. En 1777, le comte de Saint- Germain rétablit l'Ecole militaire de Paris, qui devint une école centrale où se réunirent les meilleurs élèves des collèges militaires de province; il institua en même temps un corps de cadets auprès de cette école , de sorte que les bons élèves passaient sur place dans ce corps de cadets, d'où ils sortaient ensuite comme officiers. Les sujets les plus instruits dans les mathématiques étaient nommés , après examen , lieutenants en second d'artillerie ou heutenants en second du génie.
RÈGNE UK LOLIS XVI. 59
Ces détails font comprendre comment Napoléon Bonaparte, entré à l'âge de dix ans, en 1770, au collège militaire de Brionne, le quitta en 1783 pour entrer à l'Ecole militaire de Paris, où il resta juscju'au l*"" septembre 1785, époque à laquelle il obtint une lieutenance en second au régiment d'artillerie de la Fère.
Le 1" avril 1788, l'Ecole de Paris fut de nouveau supprimée et ses élèves répartis dans les collèges militaires; le nombre total des élèves de ces collèges fut fixé à 700,