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DES RECONNAISSANCES A MAIN ARMÉE ET DE LEURS MOYENS COMPLÉMENTAIRES

Préambule. — On appelle reconnaissance à main armée {i) tout mouvement de' troupes ayant pour objet la découverte ou la vérification d'un ou plusieurs détails concernant la position, la force, les mouvements, l'intention même de l'ennemi.

Cette définition montre qu'une reconnaissance forme la base de toute opération militaire et doit la précéder. Sans reconnaissance, on serait constamment surpris.

Comme les armées couvrent en général leurs marches par des flanqueurs, et leurs camps et cantonnements par un rideau d'avant-postes, il faut, afin d'apercevoir leurs dispositions, pousser au delà de ces flanqueurs ou de ce rideau, une reconnaissance qui écarte assez les obstacles pour voir clairement. On reconnaît donc à priori que le service des reconnaissances offre des difficultés et peut entraîner loin.

Il ne faut pas confondre la patrouille de reconnaissance (découverte), dont se servent les grand'gardes pour s'éclairer, avec la reconnaissance. La patrouille reconnaît avec moins d'extension, se bornant à remplir le but principal auquel on la destine, par exemple, celui de s'assurer du lieu où l'adversaire se trouve posté, mais sans s'inquiéter de sa disposition tactique et de la force topographique de sa position, tandis qu'une reconnaissance examine en détail la position de l'ennemi, les points faibles de cette position, la manière d'attaquer, la composition du corps ennemi en troupes de toutes armes, le moral du soldat, la vigilance des officiers, l'état

(1) Nous n'avons pas à nous occuper, dans ces Éléments, des reconnaissances topographiques.

des approvisionnements, les desseins du chef, la conliance qu'il inspire aux siens, etc., c'est-à-dire recueille et voit le plus de choses possihle.

Nous distinguerons cinq espèces de reconnaissances :

1° Les reconnaissances journalières;

2* Les reconnaissances spéciales 5

3" Les reconnaissances secrètes ;

û° Les reconnaissances offensives ;

5" Les reconnaissances en Afrique.

Avant d'aborder ces dernières, nous parlerons du rapport qui doit accompagner chaque reconnaissance, et nous citerons quelques exemples historiques destinés à montrer l'importance de cette petite opération de la guerre.

Les reconnaissances à main armée ne rapportent pas toujours, quand même elles réussissent, tous les renseignements nécessaires, et force est de les compléter par des moyens accessoires que nous étudierons également. Nous dirons d'abord quelques mots des cartes qui retracent le figuré du pays; nous parlerons des guides qui conduisent sûrement les colonnes au travers de ses différents détours ; nous indiquerons les questions à poser aux déserteurs, aux habitants, aux voyageurs, aux prisonniers, pour en tirer un parti utile ; nous traiterons des espions et de la manière de se conduire avec eux ; nous terminerons par des détails sur les principaux indices dont l'observation dévoile quelque particularité relative à l'ennemi.

§ 1er. Reconnaissances journalières (1). — Les reconnaissances journalières se font pour veiller à la sûreté, soit des camps ou cantonnements, soit des postes avancés ; elles doivent s'assurer des desseins de l'ennemi, et vérifier s'il se dispose à marcher, à surprendre, à combattre. Certains indices les guideront à cet égard, particulièrement ce qui se passe aux avant-postes ; car si on les augmente, c'est un

(1) Le lecteur fera bien de se reporter, à l'égard des reconnaissances journalières, à l'ordonnance sur le service en campagne, titre x, chap. i.

indice de stagnation, et si l'on modifie leurs emplacements, cela dénote un changement de position.

En pays de plaine, la cavalerie légère fera les reconnaissances; en pays montueux, ce sera l'infanterie, accompagnée toutefois de quelques cavaliers pour la prompte transmission des nouvelles ; en pays varié, le corps chargé de reconnaître l'ennemi se composera de troupes des deux armes ; dans tous les cas, il devra être peu nombreux.

Il faut exclure la régularité du service des reconnaissances comme du service des avant-postes; elle avertirait promptement l'adversaire des usages suivis, et faciliterait l'enlèvement des corps de reconnaissances.

Un principe essentiel en fait de reconnaissances, c'est que reconnaître n'est pas attaquer; aussi une reconnaissance cheminera avec précaution, cachera sa présence, évitera de se compromettre; elle considérera le combat non comme son but, mais uniquement comme un moyen extrême d'obtenir des renseignements en faisant des prisonniers.

Il est encore un autre cas dans lequel ia reconnaissance pourra combattre ; c'est celui où elle rencontrerait un détachement ennemi marchant rapidement sur le camp, parce qu'alors, après avoir détaché un cavalier pour prévenir de l'approche de l'ennemi, elle retardera sa marche en l'assaillant, et, dans ce but, elle ne doit pas hésiter, en profitant toutefois le plus possible des particularités locales pour compenser son infériorité numérique.

Une reconnaissance devra marcher comme un détachement avec une avant-garde, une arrière-garde et des flanqueurs. Ces derniers auront soin de ne pas s'écarter pendant le jour hors des vues du corps principal, car il suflirait de l'enlèvement de plusieurs d'entre eux pour guider l'adversaire sur les traces de la reconnaissance, et lui permettre de la surprendre sans qu'elle se doutât auparavant du danger qu'elle court.

Afin d'éviter les embuscades, une reconnaissance ne traversera les lieux habites qu'après les avoir fouillés, qu'après y avoir pris au besoin des otages pour garantie des dispositions pacifiques des habitants ; elle arrêtera tous les indi-

vidus suivant sa propre direclion et voulant la dépasser, car sans cola ils pourrai(Mit donner avis de sa marche à l'adversaire.

Quand la reconnaissance ne peut accomplir sa mission sans s'arrêter, elle doit avoir soin de l'aire halte derrière un accident de terrain, un bois, un mur, qui dissimule sa présence, et de se couvrir pendant son temps d'arrêt par quelques vedettes placées sur les chemins du côté où l'on craint une attaque.

Une reconnaissance peut très bien reconnaître une colonne ennemie pendant qu'elle marche. Pour cela elle la suivra, la côtoiera sans se laisser apercevoir, et la voyant ainsi défiler devant elle, la comptera, remarquera ce qu'elle contient en troupes de différentes armes, en matériel, en accessoires ; observera si elle paraît redoutable, comment elle se garde ; quelles sont ses habitudes pour les montées, les haltes, les passages de défilés ; par où elle se prête le mieux à une attaque; en quoi semblent consister ses projets; si ses soldats sont fatigués; en un mot, recueillera sur cette colonne les renseignements les plus circonstanciés possibles.

§ 2. Reconnaissances spéciales. — Aux termes de l'ordonnance sur le service en campagne, les reconnaissances spéciales ont généralement pour but :

« 1° D'apprécier les distances, Tétat des chemins et les travaux qu'il exige , la configuration du terrain et les facilités ou les obstacles qu'elle présente, afin de régler en conséquence la marche des colonnes et des différentes armes ;

» 2° D'explorer, dans toutes leurs parties, les positions à occuper successivement, soit pour appuyer toutes les attaques, soit pour se maintenir en cas de résistance ou d'offensive de la part de l'ennemi, soit pour assurer la retraite;

» 3° De reconnaître l'emplacement et la force des postes principaux ou retranchés de l'ennemi, la configuration de ses positions, les défenses qu'il peut y avoir établies, la difficulté ou les movens de les aborder ;

» li° Enfin, d'évaluer, autant que possible, les forces de l'ennemi sur chaque point. »

Les reconnaissances spéciales rentrent dans les attributions des officiers des divers états-majors. Ainsi, par exemple, quand la reconnaissance a pour but de permettre de régler la marche des colonnes ou d'évaluer les forces de l'ennemi, elle est confiée à un officier du corps d'état-major ; si elle a trait à l'état des chemins ou aux postes retranchés de l'adversaire, ou à l'établissement d'ouvrages de campagne, elle doit être exécutée par un officier du génie ; quand elle concerne les moyens d'atteindre de loin, au moyen de feux d'artillerie favorablement situés, la position de l'adversaire, on en remet le soin à un officier d'artillerie. Toutefois, il est facile de concevoir en campagne des circonstances où cette répartition ne pourra être ponctuellement observée, et où un officier du génie devra exécuter sur un point une reconnaissance appartenant, comme attributions, à un officier d'étatmajor, tandis que, dans une autre localité, un officier d'étatmajor reconnaîtra l'emplacement le plus propice pour la construction d'un ouvrage de campagne.

L'officier général qui ordonne une reconnaissance spéciale donne des instructions particulières à l'officier qu'il en charge ; ce dernier communique ces instructions au général de la brigade dont il doit dépasser les avant-postes. Le général de brigade ajoute à ces instructions tout ce que sa connaissance particulière des lieux et des actes de l'ennemi lui dicte, et confie un détachement à l'officier envoyé en reconnaissance. Si celui-ci a besoin, pour accomphr sa mission, d'écarter quelques postes ennemis, il ne doit livrer l'engagement nécessaire qu'avec l'autorisation du général de brigade; l'observation de cette prescription est indispensable, puisque l'engagement en question peut prendre des proportions considérables, compromettre la brigade, quelquefois même la contraindre à un combat intempestif, et que le général de brigade se trouve seul en position convenable pour apprécier le plus ou moins d'opportunité d'une lutte sur son front.

§ 3. Reconnaissances secrètes. — Les reconnaissances journalières el les reconnaissances spéciales dont nous venons de nous occuper, ne demandent communément que quelques heures pour leur exécution et se font ordinairement en plein jour. Mais, outre ce cas général dans lequel ces sortes de reconnaissances peuvent être désignées par le nom dH ostensibles, il est des cas où il y a urgence de faire ces reconnaissances secrètement ; elles s'appellent alors reconnaissances secrètes, et peuvent exiger plusieurs jours et plusieurs nuits, selon que l'ennemi se trouve plus rapproché ou plus éloigné, plus faible ou plus fort, en terrain plat ou en terrain montueux.

On conçoit aisément toute l'importance de tenir ses reconnaissances secrètes, car, s'il est très avantageux d'obtenir des renseignements sur la position et les intentions de l'ennemi, de manière à le prévenir autant que possible et à faire avorter ses projets, il est encore plus avantageux de laisser ignorer à l'ennemi que l'on possède ses secrets, c'est-à-dire toute la clef de ses opérations, car alors on réussira sûrement dans le but de paralyser ses efforts. Au reste, si faire une reconnaissance secrètement est chose avantageuse, il arrive rarement qu'une reconnaissance puisse rester entièrement secrète, parce que l'adversaire parvient souvent à la découvrir, auquel cas elle rentre naturellement dans la classe des reconnaissances ostensibles.

Donnons quelques développements sur les reconnaissances secrètes.

Ces reconnaissances constituent une opération délicate et difficile, car il faut d'abord trouver l'ennemi sans se laisser apercevoir, puis le reconnaître, c'est-à-dire l'examiner avec soin et rassembler sur lui un grand nombre de renseignements ; on les contiera à des officiers de troupes légères, aidés souvent par un officier d'élat-major. L'officier chargé d'effectuer une reconnaissance secrète devra être expérimenté et n'avoir sous ses ordres que d'anciens soldats, car des conscrits, à peine familiarisés avec les combats, pourraient tout faire manquer. Il agira avec prudence, sa

32/i PETITES OPÉRATIONS.

mission en comporte, mais néanmoins il devra, dans les moments décisifs, déployer de l'audace ou lout au moins de la résolution ; sans cela il risquerait souvent de ne rien voir et manquerait son but, puisque la reconnaissance la mieux commandée est évidemment celle qui rapporte le plus de documents utiles. Un officier irrésolu craindra d'exposer ou son détachement ou sa personne, et au dernier instant, soit par négligence, soit quelquefois même par crainte, ne s'approchera pas suffisamment, puis il fera un faux rapport beaucoup plus dangereux assurément que l'absence totale de renseignements sur l'ennemi. Ce que nous disons à l'égard du chef delà reconnaissance secrète, s'applique aux sous-officiers et soldats auxquels il confie une mission particulière ou qui l'accompagnent très près de l'adversaire ; ces sous-officiers et soldats doivent être mûrs, aguerris, zélés, fidèles. Le maréchal de Montluc a écrit dans ce sens au livre II de ses Commentaires : « Capitaines, mes amis, il faut plus tost vous bazarder d'estre pris et sçavoir le vray, que non pas vous fonder sur le rapport des vilains. Ils ont la peur si avant dans le ventre, qu'il leur semble que tous les buissons sont des esquadrons, et l'asseurent (1), et cependant fiez-vous là : c'est comme quand ils voyent cent escus, il leur semble advis qu'il y en a mille. Envoyez tousjours quelques soldats sans peur, et que plus tost ils se bazardent ; et si vous voulez faire mieux, allez-y vous mesme. Ainsi ay-je tousjours faict, et m'en suis bien trouvé. »

Le sang-froid est une qualité non moins indispensable pour le commandant d'une reconnaissance secrète, car souvent elle le sauvera, et lui permettra, dans tous les cas, de s'approcher extrêmement et de vérifier de visri la position et les défenses de l'ennemi. La carrière du plus illustre des ingénieurs militaires offre à ce sujet un exemple frappant. Au siège de Luxembourg (1683), Vauban, pour bien reconnaître la place, s'avançait toutes les nuits jusqu'à peu de distance

(1) A la (laie de loiU, Monliuc cite l'exemple d'un officier qui vit 400 cavaliers dans un vallon où il n'y avait pas un soldat.

des dehors, accompagné par quelques grenadiers qui restaient couchés par terre à la queue des glacis, tandis que lui traversait le glacis et s'approchait du chemin couvert; une fois il fut aperçu par les défenseurs qui l'ajustèrent , mais lui, continuant à s'avancer, leur fit signe de la main de ne point tirer, fut pris pour un des leurs, continua son inspection, puis se retira lentement, sauvé par son admirable sang-froid et son excès de témérité.

Il faut aussi que le chef de la reconnaissance sache au moins ^Mr/e;' la langue du pays où il opère : s'il sait l'écrire^ cela n'en vaudra que mieux. En faisant usage de l'idiome du pays, il paraîtra moins étranger à ceux des habitants et des prisonniers qu'il questionnera, et cette circonstance pourra les rendre plus communicatifs. Cette condition qui s'applique au surplus à toutes les espèces de reconnaissances, mérite d'autant plus d'être mentionnée, que nous sommes, en général, assez paresseux en France pour l'étude des langues étrangères, étude cependant fort utile en guerre, comme on le voit par cet exemple. Si les sous-olliciers de la reconnaissance parlent également la langue du pays, ils pourront suppléer les officiers, et surtout être employés à ces mille ruses qui servent à tirer un détachement d'un mauvais pas. A défaut de la connaissance de la langue du pays, celle du latin peut être avantageuse à un officier, en lui permettant de causer avec les prêtres et les personnes instruites, mais alors il faut qu'il contracte l'habitude d'accentuer et de parler le latin comme les habitants.

Le chef d'une reconnaissance secrète se munira d'une bonne lunette et d'une carte exacte du pays qu'il doit traverser, ou au moins d'un croquis relevé au quartier général ; s'il peut se procurer quelques renseignements statistiques et militaires, en causant avec des officiers ayant parcouru les localités environnantes, il ne négligera pas cette ressource.

Le détachement chargé d'effectuer une reconnaissance secrète se composera, en général, de cavalerie légère ; son effectif sera assez faible pour qu'il puisse dérober sa marche, assez fort cependant pour qu'il soit en état de résister à une

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patrouille ennemie ;"de 15 (1) h hO chevaux, il remplira ces deux conditions. Si la reconnaissance peut, outre son rôle de recueillir des renseignements, avoir à tenter une petite opération, comme celles d'enlever un poste, d'incendier un magasin, de désorganiser un convoi, on pourra lui annexer quelques fantassins. Les reconnaissances secrètes pourront presque toujours, à moins qu'il ne s'agisse d'un terrain extrêmement tourmenté, être exécutées par des soldats expérimentés de cavalerie légère, parce qu'un cavalier passe partout quand il le veut bien.

La reconnaissance partira secrètement sans se couvrir par des flanqueurs nombreux et écartés, ce qui pourrait donner l'éveil : elle fera diligence afin d'arriver avant le jour à portée des postes ennemis. Pourtant elle n'ira pas tellement vite, qu'elle use sa puissance dès le début de l'opération : « Les forces du cheval, dit à ce sujet le général de Brack (2), sont la fortune du cavalier ; si tout est dépensé en une heure, que reste-il après ? Et le peu que la prudence aurait ménagé sauverait la vie et ferait obtenir la croix d'honneur. Que l'officier en reconnaissance le pense plus que tout autre. »

La reconnaissance cheminera précédée d'une avant-garde, au milieu de laquelle se tiendra un guide ; il sera prudent de monter ce dernier sur un cheval blanc pendant les marches nocturnes, afin de pouvoir toujours le distinguer, quelle que soit l'épaisseur de l'obscurité.

Parvenu près de l'ennemi, le chef de la reconnaissance indiquera aux siens un point de ralliement sis en arrière, où chaque cavalier, sur son ordre ou à un signal convenu, devra se rendre, s'il devenait nécessaire de se disperser, pour échapper à une poursuite. C'est principalement dans

(1) Les Cosaques font souvent des reconnaissances avec moins de monde ; ils partent au nombre de cinq ou six, et Ton en a vu s'écarter jusqu'à vingt lieues de leur camp ou cantonnement; cela tient à leur manière particulière d'être et de vivre, car e s.at en réalité des partisans à cheval, et ils vivent au besoin de rien.

(2) Avant-poales de cavalerie légère, p. 189.

DKs ru:coNiNAiss.\Nt:i S a main aiîméi-:. 327

la prévision d'un éparpillemeiit lorcé (|u'il est sage d'envoyer au point de départ une note des renseignements déjà recueillis ; on l'écrit très lin sur un petit morceau de papier, que le cavalier choisi pour émissaire place dans son gant ; en cas d'attaque, s'il voit qu'il ne peut échapper, il a ordre d'avaler ce jjapier, ou de le placer dans le canon de son pistolet en guise de bourre, de manière k le détruire en faisant feu.

Une fois le point de ralliement indiqué, l'officier commandant la reconnaissance la formera en trois échelons, puis profitant pour se couvrir des divers obstacles du terrain, s'avancera escorté de deux ou trois cavaliers, et accompagné d'un guide dès la rentrée des patrouilles de l'adversaire. S'il n'est pas aperçu, il observera tout ce qu'il a intérêt de voir; s'il est découvert, il se retirera sur sa troupe restée en arrière. L'apparition successive des échelons trompera l'ennemi sur la force du détachement, et il est probable que l'on pourra gagner quelque obstacle favorable en mettant à profit son hésitation ; sinon l'on se dispersera.

Les échelons formés par la reconnaissance n'ont pas au reste besoin d'une grande régularité; leur distance dépend du terrain, mais il sera prudent de ne pas la porter au delà de 1 kilomètre, afin qu'ils puissent s'observer entre eux.

Quand la reconnaissance est éventée, le mieux consiste souvent à la recommencer dès la rentrée de l'ennemi pour le surprendre, et par suite mieux voir.

L'officier chargé d'une reconnaissance secrète laissera encore, pour arriver à remplir sa mission, sa troupe à une ou deux lieues des avant-postes ennemis, puis s'avancera seul avec un guide, de manière à s'établir au point du jour dans un buisson, une vigne, un taillis ou sur un arbre toulïu d'oii il puisse tout observer pendant le jour et la nuit suivante.

Enfin, quand on ne peut se procurer autrement des renseignements suffisants, on cherche à faire des prisonniers, mais alors il vaut mieux recourir à la ruse qu'à la force ouverte.

Il ne faut pas oubher que , malgré la difficulté de l'opéra-

lion, on doit dans les reconnaissances secrètes, comme dans les autres, multiplier pour les renseignements les motifs de certitude, tout en agissant promptemenl, car à la guerre les choses se modifient avec une rapidité qui rend fausses les nouvelles un peu anciennes.

Le but atteint, la reconnaissance secrète se retire en toute hâte et en se faisant aussi petite que possible pour échapper à l'ennemi. Quelquefois son retour se trouve assuré par des postes intermédiaires qu'elle a échelonnés sur la route dans son mouvement en avant.

§ Zl. Reconnaissances offensives Lorsque les reconnaissances secrètes ont elles-mêmes échoué, lorsque les moyens complémentaires des reconnaissances ne donnent aucun résultat satisfaisant, il ne reste d'autre moyen que la force ouverte pour recueillir des renseignements; de même quand deux armées se trouvent tout à coup en présence après avoir été longtemps éloignées, il est utile de s'assurer positivement de la situation de l'adversaire par une grande reconnaissance. Cette grande reconnaissance, comme la reconnaissance à force ouverte, constitue une reconnaissance offensive. On lui donne ce nom, parce qu'elle attaque pour reconnaître, tandis que les autres reconnaissances dont nous avons déjà parlé évitent non-seulement de combattre, mais même de se compromettre.

On emploie, pour effectuer une reconnaissance offensive, un détachement formé exprès, autant que possible avec de l'artillerie et de la cavalerie légères, afin qu'il soit plus maître de ses mouvements. Ce détachement perce le réseau des avant-postes ennemis, refoule tout ce qui couvre l'adversaire, pénètre jusqu'à un point dominant, et entretient l'escarmouche jusqu'à ce que l'officier envoyé en reconnaissance ait tout vu.

La prudence exige que l'on se tienne toujours à portée de soutenir le détachement engagé dans une reconnaissance offensive, ou de le recueillir s'il était ra ncné trop vivement. L'infanterie sera chargée de ce rôle de soutien, et toute l'ar-

mée se disposera à marcher en cas de circonstance fortuite et favorable qui se présenterait inopinément pour fondre sur l'adversaire (1). On aura également soin de lancer des patrouilles dans diverses directions pour protéger contre une manœuvre tournante les lianes et les derrières de la reconnaissance.

Souvent c'est le général en chef lui-même qui dirige la reconnaissance offensive, et alors il l'exécute ordinairement avec l'avant-garde de l'armée. Frédéric et Napoléon agissaient ainsi, principalement la veille d'une bataille, afin de reconnaître eux-mêmes la position de l'ennemi et d'asseoir en conséquence leur plan d'attaque. Dans ce cas, la reconnaissance offensive devient en quelque sorte un combat d'essai (2) 5 si l'on y échoue, il vaut mieux ajourner la bataille à un moment où l'on aura pour soi la supériorité des armes.

Une reconnaissance offensive, malgré les précautions prises pour ne pas accepter un combat sérieux, peut entraîner plus loin qu'on ne veut et amener des résultats inattendus ; c'est pourquoi l'ordonnance sur le service en campagne dit que le général en chef peut seul les ordonner, et ajoute : « elles ne sont permises aux autres officiers généraux que dans le cas où ils agissent isolément et hors de tout concours; ou enfin dans les cas urgents où l'on ne doit pas hésiter à engager sa responsabilité. »

§ 5. RîJppoii. — L'ordonnance recommande de faire pour chaque reconnaissance un rapport écrit, rédigé clairement, simplement, positivement , distinguant les renseignements obtenus de visu de ceux recueillis par ouï-dire, orthographiant avec soin les noms propres. Pour les reconnaissances spéciales et offensives, elle exige, outre ce rapport, un lever à vue du terrain et des dispositions défensives de l'ennemi.

Le rapport écrit qui accompagne une reconnaissance est aussi indispensable au général en chef que la carte du pays

(l)Marmont, Espril des instilulions militaires, p. 162, 16a. (2) Les ofûciers appelaient jadis celte reconnaissauce la répélilion de la pièce.

sur lequel il opère ; la clarté et la précision exigées pour son stylene doivent pas empêcher d'y comprendre tous les détails propres à éclairer sur les résultats de la reconnaissance, et il vaut mieux qu'il soit trop explicite (tout en restant vrai) que trop laconique, parce qu'un exposé incomplet embarrasse toujours celui qui le reçoit. Pour être convenablement rédigé, un rapport de reconnaissance demande un esprit assez habitué à la réflexion pour ne pas se laisser induire en erreur, et assez calme pour juger et comparer froidement ce qu'il a vu avec ce qui est ordinairement, sans se laisser impressionner ni par les dangers qu'il a pu courir, ni par la rapidité qu'il est contraint de mettre à son opération. Cette rapidité est telle en efîet que souvent, en quelques heures, un officier doit avoir rassemblé son détachement, exécuté la reconnaissance, rédigé son rapport et mis au net son croquis. C'est pourquoi les officiers ne sauraient trop s'habituer de bonne heure, se briser même par des études et exercices préalables, à la rédaction de semblables rapports, parce que s'ils y deviennent habiles, ils seront aptes à rendre de bons services aux armées, et que tout en s'utilisant pour le bien de la Patrie, en contribuant à ses succès, ils attireront sur eux l'attention, et par suite les éloges et les récompenses. En s'exerçant à la rédaction de ces rapports de reconnaissance, il faut surtout s'efforcer de faire vite et bieti, deux conditions essentielles dans plusieurs circonstances de la vie militaire, à la guerre surtout ; car faire vite et mal, autant ne rien faire, pour ne pas induire en erreur le général en chef par une relation inexacte ; et faire bien, mais lentement, c'est souvent travailler inutilement, car les choses marchent et se modifient si promptement en campagne, que des renseignements exacts et vrais au milieu du jour deviennent fautifs et par suite nuls le soir même. C'est assez dire qu'un esprit lent à concevoir est impropre au service des reconnaissances ; car, suivant l'expression d'Allent (1), « à la guerre, dans ces reconnaissances pour lesquelles le temps, le

(1) Essai sur les reconnaissances militaires.

général, l'ennemi ne permellent qu'un coup d'œil, tout est perdu si l'officier réfléchit : l'instant d'agir fuit, tandis qu'il délibère. »

Souvent l'officier chargé d'exécuter une reconnaissance, au lieu de rédiger ses observations, doit se borner à faire un rapport oral, quand, par exemple, l'opération ne souffre aucun retard. Il est aussi très important pour les officiers de s'exercer à faire cette seconde espèce de rapport, afin d'acquérir la faculté si rare de peindre en peu de mots, et d'exprimer avec lucidité tout ce qu'il y a d'essentiel dans ce qu'ils ont vu et retenu.

On voit que pour faire convenablement un rapport écrit ou oral, il faut avoir l'habitude de formuler rapidement ses pensées, de leur donner un corps qui les rende compréhensibles pour tout le monde, de les revêtir d'un passe-port qui les fasse accepter. Cette habitude, c'est presque Fart de bien écrire ou de bien dire, art plus difficile qu'on ne pense, et qui ne s'acquiert que par un travail assidu, quelles que soient du reste les dispositions dont on soit doué.

§ 6. Exemples liisloriques. — Voici quelques exemples historiques qui feront comprendre l'importance des reconnaissances exactes et circonstanciées pour le succès des opérations militaires (1).

I. En 1706, « si M. de la Feuillade avait mieux connu la plaine de Piémontetlepied des Alpes, il ne se serait pas amusé pendant deux mois à courir inutilement après 31. le duc de Savoie, sorti de Turin avec sa cavalerie, et quand il eut conduit ce prince à l'entrée de la vallée de Luzerne, il n'aurait pas, aussi imprudemment qu'il le fit, mandé au roi (Louis XIV) qu'il tenait l'ennemi avec sa cavalerie dans un pays d'où il ne pouvait plus lui échapper, et il aurait su qu'il n'y a aucune des vallées qui aboutissent dans le Piémont qui

(I) Nous ne citons pas comme exemple la soi-disant fausse reconnaissance de la digue du Zéro , avant la bataille de Luzzara (1702), parce que le général de Vault a montré, dans ses Mémoires relatifs à la succession d'Espagne, que le fait est inexact.

332 l'ETlTtS OPÉRATIONS.

n'ait plusieurs communications par des sentiers praticables avec les villes voisines, et qu'ainsi M. de Savoie sortirait de la vallée de Luzerne par sa droite ou par sa gauche, selon qu'il lui conviendrait de faire, pour se débarrasser de M. de la Feuillade qui était devant lui (1). »

II. Dans les premiers joursdumoisde novembrel805, après la prise d'UIm, Marmont, chargé de gagner Léoben, suivait, à partir de Steyer, le cours de l'Enns, lorsqu'il atteignit le village de Reifling et voulut avoir des nouvelles de l'ennemi qui gagnait les montagnes : « J'envoyai alors, rapporte-t-il dans ses Mémoires (2), le capitaine Testot-Ferry, un de mes aides de camp, bon soldat et homme de guerre très distingué, avec 200 chevaux du 8^ de chasseurs, et je le chargeai de remonter la Salza. Arrivé à une lieue de la grande route, des paysans l'informèrent qu'un bataillon autrichien venait d'arriver et de camper à une lieue plus loin. Voulant le reconnaîlre avant de rentrer, il passa la revue de la ferrure de ses chevaux, et ne prit que ceux qui pouvaient marcher plus facilement sur le terrain couvert de glace. Il laissa en arrière le reste pour lui servir de réserve, et se mit en route avec 120 chevaux. Arrivé près du lieu où on lui avait annoncé le camp de ce bataillon, il traversa seul un bois pour observer sans être aperçu, et il vit le bataillon sans défiance, n'ayant placé aucun poste de sûreté, entièrement occupé à son établissement. Il rejoignit son détachement, laissa ses trompettes à la lisière du bois, où elles sonnèrent la charge au moment même où il se précipitait sur le camp avec sa troupe, renversant et brisant les fusils. Il fit réunir immédiatement le bataillon sans armes, et me l'amena prisonnier à mon quartier général. Ce bataillon était fort de /i50 hommes et de 19 officiers. Ce trait est certainement une des actions de troupes légères les plus jolies qu'on puisse citer. »

III. Après la bataille d'Austerlitz, une reconnaissance ayant été mal exécutée, l'armée française fit un faux mou-

(1) Mémoires de Feuqiiière, chap. mi.

(2) Tome II, 1857, p. 331-332.

vement. Lannes el la cavalerie de réserve se dirigèrent à la poursuite des vaincus sur la roule d'Olmulz qui ne contenait que leurs bagages et leurs parcs, et il fallut ensuite contreniander tous les ordres pour gagner la route de Hongrie par Gœding qui formait leur véritable ligne de retraite.

IV. L'exemple suivant prouvera l'utilité de l'audace dans les reconnaissances secrètes. — En 1809, le capitaine Curely (depuis général) fut chargé, aux alentours de Raab, de reconnaître Tarmée autrichienne commandée par l'archiduc Jean. A la tète de 100 chevaux, il s'éloigna jusqu'à plus de 10 lieues de sa division, se faufila sur les derrières de l'ennemi, et parvint à s'embusquer dans un bois à 3 kilomètres du quartier général de l'archiduc. Une longue plaine poudreuse le séparait du village où ce quartier général se trouvait installé ; il attend le soir dans son embuscade, et questionne quelques maraudeursautrichiens arrêtés parses soldats, pour obtenir des renseignements et former son plan. Un troupeau considérable de bœufs vient à passer près de lui; il s'en empare et le fait parquer dans le bois. La nuit tombée, il remet le troupeau en marche, place au milieu ses cavaliers à pied, tenant leurs chevaux par la bride, et couvert par l'épaisse poussière que soulève ce convoi simulé, approche du village sans être troublé en rien par l'ennemi qui se croit en sûreté du côté du bois dont il sort. Curely pénètre ainsi sur la place du village, et brûle la cervelle à l'un des factionnaires de l'archiduc Jean. A ce coup de pistolet, signal convenu, ses cavaliers s'élancent à cheval , sabrent pendant quelques minutes, jettent chez l'ennemi surpris le désordre et la stupeur à un point tel que le détachement peut quitter le village, et rejoindre sa division sans avoir perdu ni homme ni cheval. Dès son retour, le capitaine Curely communiqua les renseignements les plus précis sur la position de l'armée autrichienne, position d'où l'on conclut celle de notre armée d'Italie qui poursuivait l'archiduc Jean (1).

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