V. A la bataille de Busaco (1810), la position de Welling
(i) De Brack, Avant-postes dç cavalerie légère, 1831, p, 200,
â3ii PETITES OPÉRATIONS.
Ion, quoique très forte, « pouvait être tournée par la gauche; et si les reconnaissances que Masséna en avait ordonnées eussent été bien faites, on aurait attaqué de revers et jeté Tarmée ennemie sur le Mondégo : mais ces reconnaissances ne se firent pas ou se firent mal, et le terrain ne permettant pas à Masséna d'embrasser le champ de bataille, il ne put changer à temps ses dispositions, et donner aux attaques de Ney et de Reynier l'ensemble qui en eût probablement assuré le succès (1). » Cette bataille de Busaco, entre Masséna et Wellington, appartient à la campagne de Portugal en 1810, et fut, comme on le sait, sanglante et indécise.
VI. Souvent un officier ou sous-officier isolé peut en s'aventurantreconnaître la position de l'adversaire ; dans ce cas, pour réussir, il devra recourir à la ruse. Sous ce rapport, le fait dont nous allons parler est utile à connaître. En 181 û, aux environs de Vic-de Bigorre , voulant reconnaître seul un corps français placé sur une colline, dont un rideau de tirailleurs défendait les pentes boisées, le capitaine anglais William Light lança son cheval, puis arrivé dans le bois, laissa tout à coup tomber sa bride, et se pencha en arrière dans l'attitude d'un homme qui vient d'être grièvement blessé. Le cheval continua sa route devant le front de nos troupes légères qui, croyant le cavalier frappé mortellement, cessèrent leur feu et n'y firent plus attention. Light put de cette manière traverser le bois, atteindre le sommet de la colline, faire sa reconnaissance. Il eut le bonheur de revenir sain et sauf, en traversant une deuxième fois la ligne des tirailleurs français, malgré plusieurs coups de fusil dirigés contre lui, et rendit compte au feld-maréchal marquis de Wellington , de ce qu'il avait vu (2).
§ 7. Becoimaissances en Afrique (3). — En Afrique, Pad-
(1) Mémoires de Masséna, par le géoéral Koch, avec un atlas dressé psr le commandant Lapie, du corps détat-major, t. I, p. ui.
(2) Napier, Histoire de la guerre dans la Péninsule, traduction des généraux Mathieu Dumas et Foitz.
(31 Ce paragraphe est extrait de la brochure intitulée : De la guerre en Afrique, par M. le général Yusuf.
versaire est presque insaisissable : le camp arabe se trouve partout et nulle part à la fois. Il ne faut donc pas faire dans ce pays de fortes reconnaissances comme en Europe, ce qui serait dangereux , mais bien se borner à l'emploi exclusif de limiers arabes, et opposer à l'ennemi ruse pour ruse.
On donne le nom de limiers à des cavaliers indigènes que le commandant d'une colonne dirige lui-même, et qui doivent pouvoir lui faire leurs rapports à toute heure. Ces cavaliers se déguisent en prenant le burnous porté par les habitants du pays; ils agissent le jour ou la nuit, à pied ou à cheval, suivant les circonstances. Quatre ou cinq suffisent; ils prennent diverses directions, et quand ils ne peuvent revenir vous donner un renseignement important, ils vous le transmettent au moyen de signaux convenus à l'avance, par exemple, au moyen de feux combinés d'une certaine manière, et dont ils cachent plusieurs fois la flamme avec une couverture ou avec leur burnous, de façon à ne vous en montrer la clarté que par une intermittence dont le plus ou moins de prolongation porte un sens déterminé.
Dans les moments difficiles, on peut faire déserter ces spahis, mais cette désertion doit être réelle aux yeux des troupes et surtout aux yeux des alliés arabes ; le général seul sait qu'elle est apparente et simulée. Parce moyen, dans la campagne du Maroc (ISZiZi), le maréchal Bugeaud sut tout ce qui passait dans l'armée marocaine, et même jusqu'aux conversations qui se tenaient dans la tente impériale.
Ces limiers, en s'échelonnant entre la troupe qui les envoie et l'ennemi, se transmettent leurs renseignements qui parviennent ainsi sûrement. Ce mode s'applique surtout aux attaques de nuit.
Si l'on a besoin de prisonniers, ils se mettent à escarmoucher contre l'arrière-garde de leur propre colonne. Au bruit de la n»ousqueterie, de véritables ennemis arrivent et se montrent, et après quelques instants d'une escarmouche sinmiée, à laquelle les tirailleurs de la colonne ne prennent qu'une faible part, les limiers se saisissent de plusieurs vrais
combattants, dont on obtient ensuite les renseignements que l'on désire.
Ces limiers servent encore à découvrir les silos secrets des Arabes, dont les gardiens restent toujours invisibles pour des Européens. Ils se rassemblent plusieurs sur l'emplacement des silos, et y disputent chaudement sur un projet d'attaque contre les Français; à ces paroles, qui stimulent son patriotisme, le gardien des silos ne tarde pas à sortir de son trou pour se joindre à ceux qu'il croit des amis : alors on se jette sur lui, on le garrotte, puis on en exige la désignation de l'emplacement des silos ou magasins souterrains dans lesquels les Arabes serrent leurs grains. Cette ruse n'est pas à négliger, parce qu'une colonne expéditionnaire peut vivre partout où elle rencontre des silos; le blé sert en effet, au besoin, à la nourriture des chevaux comme à celle des hommes.
§ 8. Caries. — Les caries constituent pour les officiers un objet d'utilité indispensable, puisque sans elles on ne peut ni faire ni étudier la guerre. On en distingue deux espèces, les cartes générales ou géographiques, les caries particulières ou topographiques : les premières servent pour l'ensemble des opérations, les secondes pour les détails et les particularités de la lutte.
Le grand développement des travaux publics et les progrès de l'industrie sont aujourd'hui deux causes de perturbation pour l'exactitude des cartes, puisque les voies de communication et les fabriques ou usines se déplacent ou se modifient rapidement; aussi doit-on maintenant, même à l'égard d'une carte récente et exécutée par un auteur en renom, la vérifier avant de lui accorder confiance.
Cette vérification, quand on connaît le pays représenté, n'offre pas de ditllcultés. On examine et l'on compare avec soin les villes, villages, bourgs, rivières, ruisseaux, chaînes de montagnes, forêts, bois, routes, chemins : on voit si leur situation relative se trouve bien reproduite; ainsi les lieux habités se trouvent ordinairement sur des cours d'eau ; ainsi les rivières prennent leur source dans les montagnes et
suivent les vallées, ainsi les roules traversent certaines villes, certains villages. Si les portions comparées se Irouvent exactes, on peut en conclure que la carte mérite confiance.
Quand on ne connaît qu'une portion du pays, on vérifie cette portion ; et si on la reconnaît juste, on en conclut l'exactitude probable de la totalité de la carie.
Enfin, si l'on ne possède aucune notion sur le pays, on peut en faire lever une portion, et lorsque le lever obtenu concorde avec la carte, c'est un indice de sa bonté.
Outre la vérification générale de la carte, il faut, à l'égard des cartes topographiques, les rectifier aux environs surtout des lieux habités, soit en questionnant des personnes connaissant l'état récent du pays, soit enlevant soi-même quelque particularité locale que l'on dessine d'abord sur une papillotte de papier à calquer, et que l'on reporte ensuite sur la carte elle-même. Il est d'autant plus essentiel d'indiquer cette manière de rectifier les cartes, que nous avons eu en France l'exemple des alliés qui, se fiant en ISlli, pendant leur campagne à l'intérieur de l'Empire, aux cartes de Cassini sans les contrôler, furent souvent induits en erreur relativement aux routes. L'utilité des rectifications dont nous parlons s'applique principalement aujourd'hui aux cartes du pays algérien, pour la plupart inachevées et laissant beaucoup à désirer.
Parmi les cartes qui se trouvent dans le commerce, on devra choisir de préférence celles exécutées dans le pays même qu'elles représentent, parce qu'en général les caries publiées à l'étranger sont fautives. Ajoutons cependant que l'on peut se fier aux cartes dressées depuis 1815 par les états-majors de plusieurs armées européennes, même pour les pays étrangers, surtout à celles qui émanent du dépôt de la guerre de France.
Les cartes dites routières, c'est-à-dire celles où les dislances kilométriques des diverses localités entre elles se trouvent marquées, présentent aux militaires cet avantage qu'elles les dispensent d'évaluer continuellement ces distances au moyen de l'échelle et du compas. Malheureusement, de-
puis l'exislencc des chemins de fer, on ne fabrique plus guère de caries routières, et la carte d'étapes est peut-être aujourd'hui la seule de ce genre : le public ne connaît donc plus les distances des diverses localités que calculées sur les lignes ferrées et d'après un indicateur ; les militaires ne doivent passe contenter d'une semblable connaissance, parce que les chemins de fer ne suivent pas toujours entre deux points le tracé le plus bref, parce qu'en guerre, ils peuvent être coupés, et qu'ils ne serviraient pas en tout cas aux opérations de détail.
§ 9. Guides. — Les meilleures cartes topographiques, même celles qui n'omettent aucun détail, ne pourraient suffire pour conduire les colonnes ou les détachements d'une armée au travers du dédale formé par le réseau des chemins et sentiers du pays ennemi, si l'on ne recourait dans ce but à des hommes auxquels on confie le soin de les diriger par la route la plus convenable sur l'endroit voulu, et qui reçoivent le nom désignatif de guides.
Indépendamment de leurs fonctions spéciales, les guides ont sur les cartes le privilège de pouvoir être interrogés relativement aux dispositions des habitants, aux ressources de la contrée, aux préparatifs de l'ennemi; au besoin, dans le cas où l'on est certain de leur fidélité, ils serviront d'émissaires pour prendre, chemin faisant, dans les localités voisines, des renseignements secrets sans donner l'éveil.
Pour ces deux motifs, une armée ne peut se passer d'hommes connaissant le pays où elle combat ; l'histoire cite, en effet, un grand nombre de détachements battus ou détruits pour n'avoir pas pris de guides, en avoir eu de mauvais, ou avoir négligé de les surveiller.
Il faut choisir les guides parmi les individus qui, par métier, connaissent les moindres replis du sol et ses passages les plus cachés ; tels sont les gardes champêtres, les facteurs de Ui poste rurale, les gardes forestiers, les gardes-chasse, les bons chasseurs, les braconniers, les bergers, les charbonniers des forets, les bûcherons, les contrebandiers, les par-
DES lŒCONNAISSANCES A MAIN AHMÉli. 339
tisans, certains rebelles, les cicérone qui conduisent en temps de paix les voyageurs à la recherche des curiosités naturelles, les diverses catégories d'ouvriers nomades, les émigcants, les colporteurs. Tous ces individus sont pauvres, faciles à gagner et très propres à guider les colonnes. Dans certains cas, surtout si l'on a besoin de renseignements intelligemment donnés, on pourra prendre ces guides dans des classes plus relevées de la population, mais toujours parmi les personnes qui connaissent à fond les localités, comme, par exemple, parmi les employés des contributions indirectes, les contrôleurs des contributions directes, les géomètres du cadastre , les conducteurs des ponts et chaussées, en choisissant de préférence ceux qui parlent notre langue.
Pour obtenir des guides quand on n'en connaît pas à l'avance, on s'adresse au maire ou bourgmestre de la localité qui en désigne ; si les individus désignés se refusent par patriotisme à servir de guides, on les y contraint par la violence -, si l'on s'aperçoit que leur refus se base sur la crainte de se compromettre aux yeux de leurs concitoyens,, on les maltraite en apparence pour qu'ils paraissent ne céder qu'à la force, puis on les récompense ensuite avec générosité. Dans le cas où l'autorité locale montre de la mauvaise volonté pour indiquer ceux de ses administrés propres à faire les fonctions de guides, comme il y en a toujours évidemment quelques-uns capables de bien s'acquitter de ce rôle, on la saisit et on la force à marcher elle-même pour guider la colonne ; ce moyen nous a souvent réussi dans nos dernières guerres d'Espagne.
L'histoire fourmille, d'ailleurs, défaits qui prouvent qu'il faut souvent employer la violence pour trouver des guides. Voici l'un de ces faits : « L'année 17G0, raconte le roi de Prusse Frédéric le Grand dans son Instruction militaire, en traversant la Lusace pour marcher en Silésie, nous eûmes besoin de guides. On en chercha dans les villages vandales, et lorsqu'on les amena, ils faisaient semblant de ne pas comprendre l'allemand, ce qui nous embarrassait fort; on
ZllO PETITES OPÉRATIONS.
s'avisa de les frapper, cl ils parlèrent allemand comme des perroquets. »
Avant de se confier à un guide, il faut, en le questionnant, s'assurer de son intelligence. Dans ce but, on interrogera les guides séparément, sans apprêt, comme si l'on causait avec eux ; c'est là tout un art, car les paysans, et surtout ceux qui servent ordinairement de guides, sont beaucoup plus fins qu'ils n'en ont l'air. On comparera leurs réponses entre elles et avec les cartes topographiques ; s'il existe un accord assez grand, on en conclura que les guides savent, en effet, assez bien ce qu'ils prétendent savoir. Pour faciliter cette comparaison et éviter les erreurs, on aura soin de prononcer, en parlant avec les guides, les noms de villes et de provinces comme le font les habilanls mêmes du pays.
On doit, en outre, chercher à découvrir les défauts d'un guide : car ivrogne, il vous égarera ; intéressé , il vous vendra ; poltron, il perdra la tête au moindre sifflement d'une balle ennemie (1). La connaissance de son caraclère permet d'ailleurs de tirer des inductions sur la qualité de la marche : supposons-le, en effet, naturellemont timide; s'il paraît plus hardi que d'habitude, soyez sur que la direction qu'il vous fera suivre est moins belle qu'il ne le dit; s'il est sombre et craintif, le chemin adopté est plus favorable qu'il ne le prétend (2).
Le degré de confiance que l'on peut accorder à la fidélité d'un guide a aussi son importance : s'il appartient à la nation que vous combattez, craignez son patriotisme, car, pour servir son souverain et son pays, il peut chercher à vous égarer ; s'il professe une rehgion différente de la vôtre, mettezvous en garde contre son exaltation, puisqu'il croira plaire à son Dieu en vous trahissant. Choisissez donc pour vos guides, autant que possible, des gens de votre propre pays,
(1) Cela peut lai arriver également saus être entièrement poltron, car son âme ne saurait rester indifférente quand il mène la mort aux siens et qu'une balle amie peut l'atteindre.
(2) Sanla-Cruz, Héfleaions mililaires et poUiiques, traduction Vergy, t. Ill, p. 2Gy.
DES RECONNAISSANCES A MAIN ARMÉE. âH
OU, à leur défaut, des hommes qui aient un intérêt majeur à vos succès ou dont vous ayez mis la fidélité à l'épreuve.
Même quand les guides méritent confiance, il faut user à leur égard de précautions. Prenez pour otages leurs femmes, leurs enfants, saisissez leurs biens ; menacez-les de rudes peines s'ils vous trahissent , comme l'incendie de leurs maisons, comme la mort pour les otages chers à leur cœur et pour eux-mêmes ; promettez de riches récompenses à leur fidélité et tenez scrupuleusement vos promesses.
Traitez-les, du reste, avec bonté, payez-les largement, montez-les , s'il est nécessaire , pour la rapidité de votre marche, quitte à les faire monter à poil, si vous vous défiez d'eux. Renvoyez-les au fur et à mesure de vos progrès dans l'intérieur du pays ennemi, car ils ne connaissent bien pour la plupart que les alentours de leur village ; gardez néanmoins, et enfermez au besoin, ceux auxquels vos questions ont pu faire deviner des renseignements compromettants, afin qu'ils ne puissent les communiquer à personne.
Quand vous interrogez les guides sur les qualités des chemins, ne vous en rapportez jamais à l'assertion d'un seul guide, et parce qu'il peut songer à vous tromper, et parce que les personnes étrangères au métier des armes n'établissent pas de distinction entre les chemins qui conviennent à l'artillerie, à la cavalerie, à l'infanterie. Le fait suivant, rapporté par Frédéric, confirme pleinement cette observation. « En 1745, dit ce monarque, lorsque, après la bataille de Sorr, l'armée prussienne voulut se retirer en Silésie, je fis venir des gens de Trautenau et de Schazlar, pour les interroger sur les chemins où je voulais faire passer les colonnes : ils me dirent bonnement que ces chemins étaient admirables, et qu'ils y passaient à merveille avec leurs voitures, et que beaucoup de rouliers les passaient de même. Peu de jours après, l'armée fit cette marche. Je fus obligé de faire mes dispositions pour la retraite sur ces lieux. Notre arrière-garde fut vivement attaquée, mais par les précautions que je pris, nous ne perdîmes rien. Ces chemins, militairement parlant, étaient très mauvais; mais ceux auxquels je m'en informai
Zh'2 PETITES OPÉRATIONS.
n'y entendaient rien , et ce qu'il me dirent était de bonne foi et sans intention de me tromper. Il ne faut donc pas se fier au rapport des ignorants , mais la carte à la main , les consulter sur chaque forme de terrain, s'en faire des notes, et voir sur cela s'il y a moyen de croquer quelque chose sur le papier qui donne une idée plus exacte du chemin que celle que présente la carte. »
En général, on attachera deux guides au moins à chaque colonne ou détachement; l'un marchera avec l'avant-garde, l'autre se tiendra à proximité de l'officier commandant. Ces deux guides ne doivent pas se connaître, mais se contrôler l'un l'autre. Il est, en outre, nécessaire d'avoir ainsi plus d'un guide, afin de pouvoir remplacer ceux qui seraient tués ou blessés grièvement. Si l'on dispose de plus de deux guides, on en mettra souvent un à l'arrière-garde.
Un détachement doit toujours prendre un guide, même qirand il suit une route fréquentée, parce qu'une attaque subite peut le contraindre à se jeter dans un chemin de traverse oîi il s'égarerait sans cette précaution.
Le guide placé à l'avant-garde, c'est-à-dire celui qui conduit réellement la colonne, marchera librement si Ton est sûr de lui; néanmoins, il est toujours plus prudent de le placer entre deux sous-officiers ou soldats chargés de le surveiller et de tirer sur lui à la moindre tentative d'évasion, sort dont on le prévient. Dans les contrées boisées et montagneuses, surtout pendant les marches de nuit, cette précaution devient insuffisante, parce que les paysans sont habiles à se glisser au travers des accidents du terrain et à disparaître, principalement aux approches du danger- c'est pourquoi il faut les fouiller pour leur ôter leur couteau ou autre instrument tranchant, puis les lier au milieu du corps avec une corde, ou même leur attacher les mains derrière le dos; de cette manière, à moins de couper la corde avec leurs dents, opération dont on s'apercevrait probablement à temps, il leur est impossible d'échapper, ce qui garantit la coloime contre l'embarras de se trouver sans conducteur au milieu de chemins inconnus.
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Lorsque le guide reste ainsi altaclié, on pont facilement l'empêcher de s'endormir sur son cheval , — sommeil qui pourrait avoir l'inconvénient grave d'abandonner la conduite de la colonne à l'instinct de ce cheval, — en tirant de temps à autre sur la corde, de manière aie tenir éveillé par ces saccades; ce moyen trouve constamment son application en Algérie dans les marches de nuit de nos colonnes.
§ 10. Déserteurs. — Les déserteurs ennemis sont arrêtés et désarmés aux avant-postes; ils sont interrogés, relativement cà la sûreté de son poste, par le commandant de la grand'garde , qui les envoie au général de brigade ; ce dernier les questionne, puis ordonne leur départ pour le quartier général de la division, où ils subissent un interrogatoire en règle par les soins du chef d'état-major. Telles sont à leur égard les prescriptions de l'ordonnance sur le service en campagne.
Il faut se défier des déserteurs, les empêcher de communiquer avec qui que ce soit, leur faire promptemenl quitter l'armée sous escorte, car ce sont quelquefois des espions déguisés.
Les déserteurs ne manquent jamais de donner sur l'ennemi des renseignements de nature à leur valoir une réception favorable, exagérant à cet effet la situation critique de l'armée qu'ils viennent de quitter; aussi ne faut-il pas trop facilement ajouter foi aux réponses de ces malheureux, mais en interroger plusieurs séparément, avec dextérité, et comparer leurs réponses.
On demande à un déserteur : la cause de sa désertion, comment il a pu s'échapper au travers du réseau des postes ennemis, le numéro et la force de son réjïiment , si ce rémment contient beaucoup de nouveaux soldats, où il est campé, comment s'y fait le service, quel est le caractère de ses officiers supérieurs, si le camp se trouve dans l'abondance, la proportion des malades, les divers bruits qui courent. On varie les questions suivant l'armée ta laquelle il appartient, suivant qu'il a quitté une troupe campée ou en marche : on
â/i!i PETITES OPÉRATIONS.
lui demande encore sur quels points il a vu élever des relranchements, réparer des chemins, créer des magasins, approvisionner des places, réunir des bateaux, organiser des convois, arriver des renforts, distribuer des armes, préparer des ambulances, etc.
§ 11. llabitaills. — On interroge de préférence le maire ou bourgmestre, le maître de poste, le curé, le maître d'école, le seigneur ou l'homme le plus influent, les chefs d'ateliers ou d'usines, le chef de la gare du chemin de fer, les hommes ayant servi de guides à l'ennemi, le directeur et les facteurs de la poste aux lettres , les supérieurs des congrégations religieuses, les aubergistes, les messagers.
On leur demande, en proportionnant l'étendue des questions à leur intelligence : Où est l'ennemi ? Comment marche-t-il? Quelle est sa force? Quelles sont ses dispositions morales? De quelles armes se composent ses troupes? Les hommes paraissent-ils fatigués, les chevaux semblent-ils maigres? Quelle langue parlent les soldats? Font-ils partie de la troupe de ligne ou de la Landwehr ? Comment l'ennemi se garde-t-il? Détache-t-il souvent des reconnaissances? Comment opèrent ces dernières? Quelle route conduit à l'ennemi? Si elle oflVe des défilés, et si, dans ce cas, on peut les tourner? Comment l'ennemi s'est conduit à l'égard de ses guides ? Les officiers paraissent-ils inquiets et tristes ? Quelle est la population de telle ville ou de tel village, sa distance, ses ressources? La route qui y conduit est-elle large, pavée, macadamisée? Quels sont les gués et les ponts qui assurent le passage sur les cours d'eau voisins? etc.
Les habitants doivent être interrogés séparément et autant que possible dans leur langue, ce qui indique l'utilité des langues étrangères pour les officiers des troupes légères qui sont plus spécialement chargés du service des reconnaissances.
§ 1 2. Voyageurs. — -Les voyageurs, soit à pied, soit à cheval, soit en voiture, qui viennent du côté de l'ennemi , n'appren-
dront probablement rien d'important, puisque r.idversairc ne les aurait pas laissé passer s'il avait préparé quelque opération que leur indiscrétion pût faire échouer.
On se contentera donc de leur demander d'après La Roche Aymon (1) : leur nom, leur passe- port ; d'où ils viennent, où ils ont l'intention d'aller ; s'ils ont rencontré des troupes en marche, leur espèce, leur nombre approximatif, ou plutôt le temps qu'ils jugent avoir employé à longer cette colonne; l'efîectif des rassemblements de troupes occupant les villes où ils ont i)assé ou séjourné; l'état de ces troupes, la proportion de leurs malades, de leurs recrues; quels sont les villages occupés par l'adversaire? Si les avant-postes ennemis sont serrés et bien soutenus; l'état des chemins, des ponts, ceux que l'ennemi répare ; les points qu'il fortifie ; s'il y a rareté de vivres, de fourrages, de numéraire; si le paysan soufïre ; s'il a conservé ses bestiaux; si l'ennemi en a ramassé; quels sont les bruits publics? Que renferme le dernier journal lu ?
Ces interrogatoires doivent être dirigés avec d'autant plus de calme et d'attention, que souvent ils peuvent servir à découvrir des espions, qui se font passer pour des voyageurs ; afin d'arriver à cette découverte, on tâche d'amener adroitement des contradictions manifestes dans les réponses, puis par la sévérité et la menace , on provoque des aveux qui dévoilent ordinairement une partie des intentions de l'ennemi.
Nous devons présenter une remarque relative aux habitants et aux voyageurs : ils ne sont pas militaires et décrivent le pays tout autrement que le ferait un soldat; il faut donc ne pas perdre cette circonstance de vue quand on les interroge, et rectifier leurs dépositions en discutant avec eux la position des localités et la direction des chemins d'après les indications des cartes.
§ 13. Prisonniers. — On adresse aux prisonniers à peu près les mêmes questions qu'aux déserteurs.
(1) Pcs troupes légères, \). îi31.
Des auteurs ont prétendu qu'il fallait encore moins compter sur leurs dépositions que sur celle des déserteurs, mais le maréchal Marmont ne partage pas cet avis : « Les réponses des prisonniers, dit-il, sont presque toujours naïves et sincères. On en «ait plus par eux que par les espions les plus fidèles ; ceux-ci confondent souvent les noms des corps et des généraux, et évaluent très inexactement la force des troupes sur lesquelles ils font des ra})ports... On n'imagine pas la candeur, la simplicité, la vérité qu'un prisonnier apporte dans toutes ses réponses, sans soupçonner la portée des questions qui lui sont faites, sans croire manquer à la cause qu'il a servie avec zèle, et qu'il est loin de vouloir trahir (1). »
Au surplus, rien ne prouve mieux l'utilité des renseignements fournis par les prisonniers que le soin avec lequel on cherche à s'emparer de soldats ou traînards ennemis, nonseulement dans le service même des reconnaissances journalières, mais aussi quelquefois par des coups de main spéciaux dont voici un exemple : Le 20 février 181 /i, dans sa campagne défensive du midi de la France contre l'armée anglaise aux ordres de Wellington, le maréchal Soult, « voulant faire quelques prisonniers pour avoir des renseignements />05«V^/s sur la force et les positions de l'ennemi, ordonna une attaque de nuit sur les troupes qui se trouvaient devant Sauveterre (près d'Orthez) . Deux ou trois heures après le coucher du soleil, au moment oij l'ennemi s'était livré au repos, et que le soldat, la tête avinée, étendu auprès d'un hon feu, ouhliait les fatigues et les dangers, un détachement français, commandé par un officier tout k la fois prudent et audacieux, se glisse dans le bivac à pas de loup et sans être aperçu. Au signal convenu, on fait main basse sur les alliés ; des cris se font entendre ; la nuit grossit le danger ; les ennemis courent aux armes, tirent au hasard des coups de fusil et se battent entre eux. Notre poignée de braves, suivant l'ordre qui avait été donné, repassent le Gave, rentrent à Sauveterre sans
(1) Esprit des instittitions militaires, p. 161, 277.
DES RECONNAISSANCES A MAIN Alt.MÉE. 347
avoir en un seul blessé, et ramènent une oinquantaine de prisonniers encore à demi endormis et tout honteux de se voir ainsi pris. On doit penser que cette petite scène ne fut pas perdue pour la gaieté de nos soldats (1). »
§ lA. Espions. — Un des moyens les plus prompts de se procurer des renseignements circonstanciés consiste dans l'emploi des espions. On peut délinir l'espion en disant que c'est une personne envoyée par un chef uiilitaire avec mission d'examiner les mouvements de l'ennemi, de pénétrer ses projets et d'en rendre compte.
Il existe quelquefois des personnes qui, par dévouement pour leur Prince et leur Pairie, remplissent momentanément et au moyen d'un travestissement les fonctions d'espion (2). « Les dettes que par des faits de cette nature l'Etat contracte, ne se payent pas avec de l'argent, et le gouvernement qui voudra èlre digne de tels sujets proportionnera la récompense au dévouement plus encore qu'aux services (3). » Ces espions sont rares.
Quant aux espions qui exercent ce métier pour de l'argent, il faut les considérer comme des êtres méprisables qui cèdent la plupart du temps à de mauvaises passions dont l'assouvissement exige de l'or. Ce sont les plus nombreux. Malgré leur infamie, on est obligé de les employer, parce qu'eux seuls peuvent procurer sur l'ennemi des renseignemenis secrets, dont la connaissance est indispensable pour assurer le succès des opérations. Toutes les classes de la société fournissent de semblables espions ; au sommet même de la hiérarchie sociale, on en trouve de dévoués, pourvu qu'on les paye largemjent et suivant leur position : hommes et femmes, prêtres et laïques se livrent quelquefois à ce honteux trafic. En voici deux exemples :
(1) Pellot, Mémoire sur la campagne des Pyrénées, p. 104.
(2) Ainsi uq officier déguisé eu paysau peut péuélrer dans une place pour découvrir le moyeu de la surprendre. Exemples : M. de Gouru (officier du régiment du comte de Saxe), par rapport à Prague, en 1741, et Ney, par rapport à Mauheim, en 1798.
(3) Manuel des états-majors, par le général Thiébault, p. 96.
3/|8 PEllTtS OPÉRATIONS.
1° L'un des adversaires les plus redoutables de la France pendant le règne de Louis XIV, le prince Eugène de Savoie, eut longtemps pour espion le maître de poste de Versailles auquel il payait grasse pension. Ce malheureux ouvrait les dépêches adressées à nos généraux, et eu adressait copie au chef des armées impériales qui les recevait ordinairement plus tôt que les chefs des armées françaises.
2° Le maréchal de Luxembourg avait corrompu un des secrétaires du roi d'Angleterre, Guillaume III, lequel l'avertissait des démarches de nos adversaires. Cette intelligence fut découverte, et le traître, contraint d'écrire au général français que les alliés feraient le lendemain un grand fourrage (1). Luxembourg, tranquillisé par cet avis que tous les rapports confirmaient, resta dans son camp de Steinkerque. A la pointe du jour, l'armée entière des alliés tomba sur nos troupes endormies, mais le courage et la discipline des soldats, le sang-froid et les manœuvres savantes de Luxembourg changèrent cette surprise en une victoire complète (1692) (2).
Le service de l'espionnage demande une grande célérité, car les renseignements qu'il procure vieillissent rapidement. Il faut donc y employer des gens adroits, audacieux, habitués à parcourir le terrain dans ses moindres sentiers, ou dont l'appât du gain stimule les facultés. Ce seront surtout en campagne les contrebandiers, les colporteurs, les braconniers, les divers marchands qui fréquentent les cantonnements ; ce seront aussi dans les grandes villes les maîtres d'hôtels, d'auberges, de cafés (3), tous ceux qui ont de fréquentes et nombreuses relations avec le public. Des sousofficiers, quelquefois des soldats intelligents, recevront mission de causer avec ces individus, de découvrir ceux qui
(1) Mémoires du marquis de La Fare, 1734, p. 222.
(2) Nos soldats portaient alors la cravate. Surpris dans cette occasion, ils nouèrent leur cravate à la hâte, et la cravate ainsi nouée devint à la mode, sous le nom de cravate à la SteinJ;erque.
(3) Dès sou arrivée en Espagne (17 10), Vendôme, pendant le séjour des Autrichiens à Madrid , eut pour espion un maître de billard de cette capitale, Français établi dans la Péninsule et parlant plusieurs langues.
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consenliraioiit à servir d'espions el de les mener au clieC d'élat-major. Lorsque l'armée est ré|)arlie dans des canlonnements, ces sous-offîciers et soldats peuvent engager les habitants qui les logent à jouer le rôle d'espion, rôle qui leur sera d'autant plus facile qu'en cas d'occupation d'un territoire ennemi, il est rare qu'il n'existe pas entre les habitants des localités voisines quelque moyen secret de communiquer. Aux avant-postes, lorsque les armées restent longtemps en présence, les soldats des deux partis finissent quelquefois par se rapprocher, par causer et boire ensemble ; on peut, dans ces instants de familiarité, faire à un soldat ennemi une ouverture adroite pour voir s'il se chargerait volontiers du service d'espion, puis achever de le déterminer par une olfre séduisante.
Quand tous ces moyens ne suffisent pas pour se procurer des espions, la guerre autorise un dernier moyen, cruel sans doute, mais que justifie la nécessité d'obtenir des nouvelles de l'ennemi. C'est de choisir un riche propriétaire père de famille, et de le contraindre de passer chez l'ennemi, sous prétexte d'échapper aux violences qu'on lui fait, pour rapporter ensuite tout ce qu'il aura examiné et vu, sous peine, s'il ne joue pas ce rôle forcé, de voir sa femme et ses enfants prisonniers ou morts, et ses maisons brûlées. On lui adjoint souvent un homme entendu, parlant la langue du pays, qui passe pour son domestique, l'accompagne, et rapporte quelquefois seul le résultat de l'espionnage. Le pro])riétaire répond de la vie de cet homme, dont la perte entraînerait pour lui les mêmes conséquences que la négligence dans l'accomphssement de sa mission. Ce moyen, auquel on ne devra recourir qu'à la dernière extrémité, est indiqué par Frédéric le Grand.
Dans le cas où l'on combat dans son propre pays, on doit espérer que presque tous les habitants serviront d'espions contre l'ennemi, en mettant à honneur d'indiquer les moyens de Tattaquer, malgré les dangers que ce rôle patriotique peut entraîner pour eux. Il est alors utile de faire déguiser un militaire en habitant, parce que de cette manière, sansexci-
ter de soupçons, il observera plus complètement ce qui concerne les mouvements de l'ennemi.
Si l'on fait la guerre dans un pays que divisent deux partis politiques, en prêtant appui à l'un de ces partis, on saura tout ce que l'ait l'ennemi, parce que le parti que l'on favorise espionnera l'autre ; c'est ce qui nous arriva dans notre campagne de 1823 en Espagne. Si, au contraire, on combat au milieu d'une nation qui se soulève et entreprend une résistance nationale, il devient extrêmement difficile de se procurer des renseignements, car l'espionnage tombe et s'annule, comme cela eut lieu à notre égard en 1812 en Russie, en 1813 en Allemagne (1).
On s'assure de la fidélité des espions , soit en comparant les renseignements fournis par plusieurs d'entre eux sur le même objet, parce qu'une concordance parfaite parle en leur faveur^ soit en vérifiant si les avis qu'ils donnent procurent de grands avantages contre l'ennemi , puisque dans ce cas il est évident qu'ils ne vous trahissent pas pour le servir (2); soit en les faisant épier par d'autres espions. Dès que l'on commence à douter de la fidélité d'un espion, on le prévient, au moment où il vient faire son rapport, que ce rapport sera vérifié, qu'on le gardera jusqu'à la fin de cette vérification, et que sa vie répond de sa véracité (3).
Malgré ces précautions, souvent les espions sont doubles, c'est-à-dire servent à la fois les deux partis ; si l'on soupçonne cet état de choses , le mieux est de chercher à les gagner par de riches cadeaux et un traitement plus élevé, puis ensuite de s'en débarrasser, si leurs rapports n'offrent aucune particularité intéressante. On peut d'ailleurs laisser échapper
(1) On peut alors essayer de rassembler des vêtements complets de soldats rnnemis et d'en revêtir un détachement de ses propres soldats choisis parmi ceux qui parlent la langue du pays : les paysans, trompés, déclareront probablement à ces derniers ce qnils sauront ; mais ce moyen ne réussit pas toujours.
(2) Réflexions militaires et politiques, par Santa-Cruz, traduit par Vergy, t. II, p. 372.
(3) Manuel des états-majors , par Thiébault, p. 99.
DES HECONNAISSANCtS A MAIN ARMÉK. 351
adroitement devant eux quelques paroles indiquant un faux mouvement à exécuter, alin qu'ils induisent le général ennemi en erreur, en le lui rapportant comme un mouvement réel dont ils ont eu l'adresse de surprendre le secret. Le célèbre général russe Souvarof, connu pour son énergie et ses singularités, s'apercevant un jour, en Pologne, qu'il y avait un espion parmi les gens de sa suite, ordonna de se tenir prêt à marcher au premier chant du coq; l'espion prévint l'ennemi qu'il serait attaqué vers minuit; mais, à huit heures du soir, Souvarof parcourut son camp en imitant le chant du coq; aussitôt ses troupes se mirent sur pied et l'ennemi, surpris par une attaque anticipée, fut battu. Je cite ce fait bizarre pour montrer le genre de ruses auxquelles on peut recourir au besoin pour tromper les espions doubles.
Les espions ne doivent ni séjourner dans un camp, ni communiquer avec les soldats ; ils ne se connaissent pas entre eux, et on les désigne par un nom de guerre ^ afin de ne point les compromettre.
Comme les espions adoptent toutes sortes de déguisements pour pénétrer dans un camp, on surveillera tous les individus qui se présentent pour y entrer, tels que mendiants, marchands, joueurs d'instruments, voire même les habitants qui viennent en simples curieux. Les femmes galantes exercent souvent le métier d'espion ; il faut en outre que les militaires évitent de s'éloigner pour aller les trouver, car souvent ils payent de leur tète un moment d'oubli : on ne saurait trop leur rappeler l'exemple du duc de Guise qui, en 1647, perdit Naples pour un rendez-vous avec une femme qui le vendait aux. Espagnols. Les ecclésiastiques et les moines, principalement dans les pays méridionaux, jouent quelquefois aussi le rôle d'espions, et ils s'en acquittent alors avec une supériorité qui les rend fort dangereux, comme nos troupes l'ont cruellement éprouvé en Espagne et en Italie; le mieux à leur égard, c'est de se les attacher, tout en se déliant d'eux , parce qu'ils peuvent fournir d'utiles avis. Si une armée conibat dans un pays pratiquant une religion différente de la sienne, elle a pour elle ceux des habitants qui
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professent la même religion, et par suite un grand nombre d'espions à sa disposition ; c'est ce qui arriva en 1806 et 1807, sur le territoire prussien, à l'armée française qui, d'après le témoignage du général de La Roclie-Aymon , n'eut pas de partisans plus zélés que les prêtres catholiques delà Nouvelle- Prusse.
Parmi les individus attachés à l'armée on surveillera les cantiniers qui entendent les conversations des sous-ofïîciers et soldats, ainsi que les commis de l'administration des vivres et fourrages qui ont entre les mains les états d'effectif des différents corps; les uns et les autres servent souvent d'espions à l'ennemi.
Relativement aux espions , il faut garder sur les renseignements obtenus par eux , comme du reste sur presque toutes les choses de la guerre, un secret profond , principalement vis-à-vis de l'ennemi , parce que le moindre projet, dès qu'il est ébruité, devient ordinairement inexécutable. Ainsi ne donnez point à connaître que vous êtes souvent et nettement informés de ce que fait votre adversaire, afin qu'il ne cherche pas à découvrir d'où vous recevez ces avis, et qu'il n'adopte aucune mesure propre à les rendre inutiles. Le roi de Castille, Alphonse X, parlant un jour au comte d'Artois, lui dit élourdiment qu'il apprenait exactement chacune des négociations secrètes entamées par la France ; cette imprudente parole donna l'éveil aux Français, qui se livrèrent à une enquête et finirent par s'assurer que l'espion qui avertissait Alphonse X était un valet de chambre du roi de France.
Ajoutons, pour terminer ce paragraphe, qu'il faut fouiller minutieusement un espion dès qu'on l'arrête, et surveiller en même temps ses moindres mouvements, car souvent il cherche à rouler et à mâcher la dépêche qu'il porte : quelquefois cette dépêche se trouve cachée dans une portion de son habillement. Deux exemples prouvent ce dire. — Un espion, chargé en 170/i, par l'Electeur de Bavière de porter à un chef hongrois une lettre du maréchal de 3Iarsin, la roule et l'enveloppe si bien, qu'il parvient à l'enfouir dans un boiilon de son habit,
dextérité qui ne reiiipéclu; pas, au surplus, d'ôtrc découvert et pendu (1). — Dans la campagne de 1777, qui appartient à la lutte de l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique, un espion anglais, surpris, avale une halle d'argent. Les Américains la lui font rendre par une dose d'émétique; elle était creuse et contenait le message en six lignes d'un général (2).
§ 15. Iniiices. — Outre les divers moyens complémentaires des reconnaissances dont nous venons de traiter, on peut encore se procurer d'importants renseignements à la guerre pour l'observation des indices.
On entend par cette expression tout signe ou objet quelconque qui, frappant la vue ou l'ouïe, révèle soit la présence, soit la force, soit les projets de l'adversaire.
L'art de deviner les intentions de l'ennemi sur de légers indices trompe rarement ; il constitue l'un des plus précieux apanages du génie du guerrier. Dans le démon familier qui inspirait Socrate, dans la biche qui accompagnait et conseillait Sertorius , dans le dieu Neptune, dont Scipion le second Africain prétendait obtenir des révélations, il faut voir l'art des indices. Pour se rendre habile dans cet art, on étudiera le caractère, les habitudes (3), les intérêts de la nation, du général, des troupes que l'on combat; on s'habituera à observer, à comparer, de manière à s'apercevoir du moindre dérangement dans le camp [h) ou les mouvements de Fadversaire. L'art des indices appartient à la partie morale de la guerre et se base le plus souvent sur la connaissance du cœur
(1) Mauvillon, Vie du prince Eugène de Savoie, 1740, t. II, p. 139.
(2) Écrits de Washington, édition Guizot, t. I, p. 291, uote.
(3) n Od m'a assuré que tout le succès du passage du Pô, en 1706, par le prince Eugène de Savoie, dépendait d'une partie d'ombre qu'un certain général faisait toujours à une heure marquée, et à laquelle il n'était pas possible de l'arracher.» {Essai sur les qualités d'un général, in-4". Milan, 1738, p. 67.)
(4) Avant la bataille du Métaure (208 ans avant J.-C), Hasdrubal, frère d'Hannibal, entend sonner l'ordre une fois dans le camp du préteur et deux fois dans celui du consul : il ne doute plus dès lors que les deux consuls romains ne soient réunis contre lui. (Tile-LIve, xxvii, 47.)
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humain. Le maréchal de Villars possédait dans cet art une habileté si grande que le duc de Savoie disait de lui : « Ce duc de Villars est sorcier : il devine tout ce que je dois faire. »
L'observation des indices peut être utile aux sous-officiers comme aux officiers ; voici l'indication des principaux.
Si l'on distribue des souliers dans les cantonnements, si les soldats nelloient leurs armes, c'est un indice de mouvement.
— Si des munitions nombreuses arrivent, si de nouveaux uniformes paraissent, c'est que de nouvelles troupes vont se joindre aux anciennes pour faire une altaque. — Si l'on étabUt sur un point des magasins de vivres, c'est un indice que des régiments vont s'y réunir. — Un assemblage de bateaux amenés de loin sur une même rive dénote une tentative de passage; s'ils sont incendiés, la retraite sera franche. —- Si des ponts importants sont détruits, la retraite sera longue.
— Si l'on amasse des échelles dans un bivac, il y aura assaut contre quelque ville. — Quand l'ennemi masque ses mouvements sur un champ de bataille et masse ses escadrons, c'est qu'il prépare une attaque redoutable ; quand il déploie ses troupes, c'est qu'il va prendre position. — S'il porte en arrière son artillerie, ses ambulances, ses parcs, c'est un indice de retraite ou de changement de front. - — Si les feux de bivac apparaissent plus nombreux, mais petits, s'ils sont trop visibles par leur position, allumés successivement, éteints promptement, cela dénote ou faiblesse ou retraite. — Quand l'ennemi attaque au point du jour, son mouvement sera général ; quand il attaque le soir, son mouvement sera partiel et n'aura probablement d'autre but que de reconnaître, de prendre position, ou de gagner du temps pour couvrir une retraite. — Les traces des pas d'hommes et de chevaux, les traces des roues, observées quant à leur sens, à leur plus ou moins de profondeur, à la largeur de leur ensemble, fournissent des renseignements sur la direction, la force, la composition d\mti colonne. — La poussière soulevée par une colonne donne des indices semblables; elle forme un nuage épais et peu élevé pour l'infanterie, moins épais et plus élevé
pour la cavulcM'ie, liés épais pour les parcs el les équipages ; la poussière des fourrageurs est plus légère et plus étendue que celle des escadrons. — Lé bruit (Té la niarclic indique par oiî passe une colonne qui se meut à proximité. — Quant le reflet des armes paraît très brillant, le corps aperçu vous fait probablement face ; s'il en est autrement, il tourne le dos. — Dans un pays insurgé, l'air craintif ou insolent de la population indiquent que l'adversaire est loin et faible, ou près et fort. — Le nombre des feux de bivacs permet de calculer approximativement la force de l'ennemi, car on estime qu'il y a par chaque feu 10 Français, à Russes, 5 Hollandais, 6 Anglais, 6 Allemands. — On reconnaît quel ennemi s'avance à la tournure des masses, à la rectitude des lignes, au genre et à la hauteur des coiffures (1), à la couleur des pantalons, à la teinte des bufïleteries ; on le reconnaît aussi à la couleur des habits ou capotes qui varie chez les différentes nations européennes, qui est verte en Russie, rouge en Angleterre, blanche en Autriche, bleue de ciel en Bavière, gros bleu en Prusse, en Espagne, en Wurtemberg et dans les Etats secondaires de l'Allemagne.
Dans l'observation des indices, il faut s'appliquer à reconnaître ceux qui ne sont qu'apparents et que l'ennemi emploie quelquefois comme une ruse pour induire en erreur ; tels sont, par exemple, les feux volants dans les bivacs.
(1) La Prusse et la Russie ont adopté un casque terminé en pointe : le schako, le bonnet à poil, la casquette, la chachia dominent ailleurs.