PASSAGES DE RIVIERE
Les cours d^eau constituent l'un des plus grands et plus fréquents obstacles à la guerre : les dompter, voilà donc un but important, indispensable à atteindre. On les traverse de diverses manières, suivant leur nature, suivant les moyens dont on dispose : tantôt ce sera sur des ponts, qui tous nécessitent et un certain matériel et un long travail, tantôt ce sera de la manière la plus primitive et la plus simple, c'est-à-dire en entrant dans l'eau, soit à gué, soit à la nage, ou bien encore en profilant de l'instant où l'abaissement de la température congèle et solidifie l'élément liquide.
Nous avons surtout ici à nous occuper des procédés expéditifs, des passages improvisés : mais ceux-là mêmes exigent que l'on examine avec soin les particularités qui distinguent le cours d'eau, et pour y parvenir, il faut une première démarche, la démarche qui précède toutes les opérations militaires.
§ 1". Reconnaissance d'une rivière — La reconnaissance d'une rivière doit exposer les renseignements suivants :
1° Son parcours depuis sa source jusqu'à son embouchure; les sinuosités de ce parcours et les coudes prononcés; les îles, et si elles sont dénudées ou couvertes de plantations; la nature des rives; l'existence d'un chemin dehalage et des autres voies qui y aboutissent ; la direction du fd d'eau ; les écluses, barrages, mouHns, prises d^eau ; les moyens de faire refluer ou de détourner les eaux ; la nature du lit^ les crues périodiques ou subites ; sa disposilion à geler et la force ordinaire de sa glace.
2° Ses affluents et leur importance militaire; jusqu'otj le flot de la mer haute y remonte ; le point où elle commence
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à être flottable ou navigable; l'espèce et le nombre des bateaux qu'elle porte.
3° Sa profondeur et sa largeur; la vitesse de son courant; la durée probable du passage; — éléments qu'il faut déterminer par soi-même et non recueillir par ouï-dire.
li° Les places fortes ou postes qu'elle arrose ; le rôle qu'elle peut jouer dans la défensive ou l'offensive.
5° Tous les points de passage; soit les endroits propres à recevoir un pont improvisé; soit les endroits guéables; soit les ponts existants, ponts dormants en pierre , ponts dormants en bois, ponts tournants, ponts présentant au milieu une partie mobile, ponts volants (bacs ou trailles), en indiquant pour cbacun d'eux leur étendue en largeur et en longueur, leur degré de solidité, la manière de les défendre ou de les détruire.
Ces divers renseignements seront réunis et expliqués avec une exactitude scrupuleuse ; il ne faut en effet rien perdre des avantages naturels ou artificiels, si l'on veut interdire le passage de la rivière, et il faut éviter tout genre d'obstacle, si l'on vise à la traverser de vive force.
§ 2. Recherche , deslniclion et réparation des gués. — On
appelle gué l'endroit d'une rivière où l'eau est si basse que l'on peut y passer sans bateau et sans nager.
La profondeur d'un gué monte à i mètre pour l'infanterie, à 1"\30 pour la cavalerie et pour les voitures dont le chargement peut être mouillé sans inconvénient, à 0'",70 pour les voitures dont le chargement ne doit pas être mouillé.
L'existence d'un gué dispensant de tout autre moyen plus compliqué et plus long de passer la rivière qui fait obstacle, il est important de les rechercher avec soin; voici comment on les reconnaît.
Si l'on aperçoit un sentier ou chemin partant de la rive opposée, cela indique presque toujours le point où aboutit un gué ; tandis que sur la rive où l'on est, la tombée d'un cher min n'indique souvent qu'un endroit où l'on mène boire les chevaux.
Lors des Ikasses eaux, si une rivière coule rapidement entre deux bancs de sable, il existe probablement un passage guéable d'un banc de sable à l'autre, quoique ce passage ne soit ni frayé, ni connu des gens du pays (1). Ces sortes de gués résultent des dernières crues d^iiver et n'oflrent pas toute sécurité.
Les rivières peu larges deviennent fréquemment guéables au-dessous des moulins, près de leur emboucliure dans la mer ou à Tendroit de leur confluent avec une autre rivière : dans ces différents cas, en effet, le choc des eaux produit une déperdition de vitesse et amène ainsi un dépôt de matières terreuses, un banc assez élevé pour permettre de franchir à gué.
On reconnaît un gué au moyen d'une nacelle montée, outre les hommes qui manient l'aviron, par un officier tenant une sonde placée au bas d'une corde à 1 mètre par exemple de distance d'un flotteur : chaque fois que la sonde touche le fond, on plante un jalon, et la série des jalons plantés trace la direction du gué.
Un groupe de lanciers s'engageant à cheval dans le lit de la rivière et tâtant le fond avec le bout de leurs lances, ou plusieurs nageurs plongeant là où ils ne trouvent pas pied, peuvent encore découvrir facilement un gué.
On dit en général qu'une rivière offre plus rarement un gué dans les parties tortueuses de son cours que dans les portions en ligne droite : il faut pourtant faire exception pour les doubles coudes. En effet, ainsi que l'indique la figure ci-après, le courant qui frappe en A, y creuse les terres, les transporte et tend aies déposer le long de BC où la profondeur diminue bientôt; de même le courant qui frappe en E, y creuse la rive et y augmente la quantité de l'élément liquide au détriment de la portion FG : l'élévation simultanée des parties correspondantes BC et FG, peut former un gué.
Quelquefois des rivières qui ne sont pas guéables dans une direction perpendiculaire à leurs rives, offrent, suivant une
(I) La prudeuce veut que l'on ne croie pas les paysans sur parole, relativement à la quantité et à la qualité des gués.
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direclioli olilitjm', iiii gué que l'on ne sou|)(;oiii>ait [n\s d'jiborcl. Ces gués obliques possèdent l'avantage que le courant
GUÉ DANS m DOUBLE COUDE.
de l'eau aide souvent dans cette circonstance le soldat à gagner le bord opposé.
Un bon gué remplit six conditions principales :
1° Le bord de la rivière sur lequel on se tient doit être plus élevé que celui où l'otivetit aborder, afin que l'on puisse manœuvrer sans être découvert par l'ennemi et le dominer par ses batteries.
2° Les gués larges sont préférables , parce qu'il importe à l'assaillant de présenter à l'ennemi une tète de colonne puissante.
3° L'eau ne doit pas être rapide, puisque les forts courants fatiguent le soldat et quelquefois l'entraînent.
h° Le fond du guéserauni et ferme^ car un sol mouvant fatigue et embourbe le fantassin, tandis qu'un sol parsemé de gros cailloux lui blesse les pieds. Un fond de roc est d'ailleurs trop glissant, d'où il suit que le fond de gravier reste le meilleur (1).
5° Les rampes du côté de l'ennemi doivent être douces. En effet, si le rivage était escarpé, l'ennemi aurait beaucoup de facilité à empècber le soldat venant de passer la rivière à gué, de gagnera l'escalade la crête du rivage et de combattre avec agilité.
6° Un gué, que l' ennemi pourrait détruire en ouvrant des
(1) Ce fond existe presque toujours dans les pays de plaine.
écluses en sa possession, serait mauvais : même conclusion pour un gué susceptible d'être creusé par une fonte subite de neige^ ou par une phde torrentielle. Parce que l'ennemi ou le hasard [lourraient interrompre le passage au moment où il ne stationnerait sur le bord opposé qu'un nombre de troupes trop peu considérable pour soutenir les efforts de l'adversaire.
Tout gué, dont on a constaté l'utilité , doit être gardé ou protégé avec le même soin qu'un pont, c'est-à-dire au besoin par un ouvrage de fortification passagère ; tout gué, au contraire, dont l'ennemi se servira probablement, doit être embarrassé, rompu ou détruit.
De l'indication précédente des diverses conditions de bonne qualité à remplir par un gué, ressortent naturellement les moyens de l'embarrasser ou de le détruire.
On embarrasse un gué en y jetant des arbres avec toutes leurs branches , la tôte tournée vers la rive ennemie , et en les opposant obliquement au courant, s'il est rapide. Il semble utile, quand on le peut, de relier ces arbres ensemble, soit avec des chahies de fer (1), soit avec des câbles goudronnés. Aux abattis, on peut substituer, ou joindre, les piquets de différentes hauteurs enfoncés de force et très difficiles dès lors à arracher (2) ; les chausse- trapes ; les tables garnies de clous ; les herses de laboureur. En répandant et en fixant ces différents objets, les pointes en l'air, sur l'entrée, la sortie et les diverses parties du gué, on en rend le passage presque impossible. — On embarrasse également un gué , en taillant pour ainsi dire à pic le rivage où l'on se trouve , de ma-
(1) Sur les bords de la Montre, petite rivière d'Alsace, le comte de la Roche, colonel français placé sous les ordres du général comte de Saint- Germain , fit jeter au fond des gués (il y en avait deux) et d'un abreuvoir voisin (pour 40 chevaux) quantité d'arbres fruitiers (à défaut d'autres plus convenables), qui furent arrangés les uns au travers des autres, entrelacés plus solidement que finement, et liés avec beaucoup de chaînes de fer telles qu'on en rencontre chez les paysans du nord. (Voyez E%%ai sur la petite guerre, 1770, in- 12, par le premier de ces officiers.)
(2 Rappelons, pour les gués embarrassés par des piquets, le num de <jucs piqués, dont se servent plusieurs auteurs.
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lîiére à le gratifier autant que possible de l'inaceessibilité.
Pour rompre ou détruire un gué, on creuse dans son milieu , et suivant la direction do la rivière, un fossé large et profond, ou plusieurs fossés moindres, dont on disperse les déblais, en les jetant au fur et à mesure sur la surface de l'eau, afin que l'ennemi n'aperçoive pas sur le bord un amas de terre qui lui dévoilerait qu'on a travaillé le gué : ces fossés, étant remplis d'eau el inconnus à l'adversaire, feront périr une partie des soldats et arrêteront les autres. On peut aussi dans le même but forer des puits ou entonnoirs, garnis même chacun d'un gros piquet au centre , soit sur la rive, soit dans le milieu du gué : les soldats et les chevaux, en y culbutant, paralyseront beaucoup l'action de la colonne qui traversera la rivière. On peut enfin détruire un gué, en grossissant, à l'endroit oîi il gît, le volume des eaux : pouv cela, on construira un batardeau en aval , ou bien on rompra les digues qui se trouvent en amont.
Voici comment on entreprendra la réparation d'un gué détruit ou rompu, et l'amélioration d'un gué défectueux.
Si le volume des eaux est grossi par un batardeau, on cherchera à se rendre maître de ce batardeau , puis à le rompre. S'il est grossi par la rupture d'une digue située en amont, on aura soin de rétablir cetle digue. Si l'ennemi a creusé au milieu du gué un fossé ou des puits, on les comblera au moyen de pierres recouvertes de fascines. Enfin, si le gué se trouve embarrassé de chausse-trapes, piquets, madriers cloués et herses , il faudra le purger avec des râteaux de tous ces obstacles nuisibles, et protéger l'opération par des tirailleurs embusqués derrière les saules de la rive. Folard recommande pour ce sujet de se servir de griffes de fer, attachées à de longues cordes et jetées le plus avant possible dans le gué. Quant aux chausse-trapes, cet auteur ne croit pas « qu'on puisse jamais s'en délivrer dans un fond de bonne tenue et de gravier (1) » : le mieux alors consiste à poser sur
(1) Vo\)bc,;\\ec Commentaire par le chevalier de Folard, 1729, t. V, p. 147, — Dans un fond de bouc ou do sable, elles s'enfoncent promptemeut et ne restent redoutables que pour les premiers soldats qui passent.
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le fond, pour le restituer, une série de claies chargées de pierre , mais quelquefois ce moyen ne réussit pas, et il faut abandonner un passage trop dangereux. Il demeure évident, d'ailleurs, que plus la rivière est large, plus il devient difficile de purger le gué.
On améliore un gué défectueux en consolidant son fond au moyen d'un lit de fascines ou de claies empierrées, et en rendant son abord et son débouché plus faciles au moyen de rampes douces qne l'on construit sur les deux rives. Lorsqu'il y a seulement une faible largeur de la rivière qui n'est pas guéable, on peut exhausser le fond dans cet intervalle, avec des fascines garnies de pierres, ou avec des caisses remplies de pierres, de sable, de terre. — On élargit, par le même procédé, un gué trop étroit.
Une excellente précaution à prendre, principalement sur un cours d'eau large et rapide, consiste à baliser (1) les gués, dans toute leur étendue, par deux rangs de forts jalons, sur lesquels on trace des marques qui avertissent des modifications survenant dans la profondeur de Teau.
A propos de ces modifications , il nous semble utile d'observer :
1° Qu'il ne faut pas, à cause de sa fragilité, compter sur un gué comme moyen d'assurer la communication entre deux corps d'armée ;
2° Qu'il est imprudent de se fier aux gués des rivières et ruisseaux des pays montueux, parce que le moindre orage peut les creuser d'un instant h l'autre ou gonfler leurs eaux.
Corroborons cette seconde observation par un passage du colonel de Carrion-Nisas (2). « La rivière de la Cinca, dit-il, qui avait causé les désastres de César (3) et du duc d'Or-
(1) Expression maritime qui signifle : mettre des repères visibles de loio et destinés à indiquer sûrement soit un banc à éviter, soit l'entrée du chenal d'un port de mer. Ces repères, quand ils sont flxes, consistent le plus souvent en perches ou balais enfoncés dans la vase la tête en haut; flottants, ce sont des bouées.
(2) Essai sur Vhistoire générale de l'art militaire, 1824, t. II, p. 142.
(3) Lisez attentivement, dans les Commentaires du conquérant des Gaules,