LA MONNAIE
§ 1. — La monnaie : Définition.
On a coutume de définir la monnaie « une mar^ T chandîse qui sert (ïinstrutnent d'échange ou d'intermé- ' diaire dans les échanges ». Cette définition peut suffire à faire entendre ce dont il s'agir. Mais elle dit à la fois trop et pas assez, et sous son apparence modeste et, anodine, elle contient des notions qui pourraient induire en erreur.
On ne saurait contester que la monnaie ait été, à Vorighie^ une marchandise : cela signifie que Ton n'a pas, à vrai dire, inventé un instrument d'échange, mais que l'usage s'est répandu d'accepter dans les échanges une marchandise — d'ailleurs variable suivant
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les pays — que Von ne désirait pas pour elle-même^ mais que l'on se proposait d'échanger ultérieurement contre un objet désiré. Et sans doute est-ce par suite de cette pratique que cette marchandise a fini par devenir, en effet, Tintermédiaire habituel des échanges. Il est vrai aussi, d'ailleurs, que, aujourd'hui encore, la plupart des systèmes monétaires sont basés sur la circulation de métaux, auxquels on aurait mauvaise grâce à refuser la qualité de marchandise, puisqu'ils sont susceptibles d'une autre utilisation, et qu'ils ont, par conséquent, une existence économique, historiquement antérieure à tout emploi monétaire, et logiquement indépendante de cette fonction.
Mais il n'en est pas toujours ainsi. Tel billet de papier est fait d'une matière dont l'utilité est insignifiante, et la somme de monnaie qu'il représente est sans aucun rapport avec la quantité de matière qu'il contient; sans doute peut-on objecter que ce billet n'est que la représentation d'une monnaie-marchandise ; et il est exact que, historiquement^ le papier-monnaie se rattache toujours à une monnaie métallique : car on n'a pas su l'inventer directement. Mais nous aurons l'occasion de constater plus loin qu'un système monétaire continue fort bien à tonctionner quand il a perdu sa base métallique, et qu'on peut parfaitement le concevoir sans cette base.
La notion de marchandise ne rentre donc pas nécessairement dans celle de monnaie. Elle lui est même, dans une certaine mesure, opposée : en effet, ce qui caractérise une monnaie, c'est qu'elle est reçue dans les échanges, non pour elle-même ^ mais en vue d'un échange ultérieur. Ainsi, même lorsque la monnaie est incorporée dans une marchandise, c'est-à-dire dans une chose pouvant faire éventuellement l'objet d'une utilisation directe, ce qui lui donne son caractère monétaire,
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c'est précisément le fait qu'elle n'est pas utilisée directement et qu'on ne la prend que pour la remettre en circulation (i).
Nous laisserons donc en dehors de la définition de la monnaie la notion de marchandise, <iui, en tant qu'elle peut avoir un sens précis dans la terminologie économique, ne lui est pas essentielle.
Nous n'y ferons pas rentrer davantage la notion d'instrument d'échange : car, bien qu'elle exprime assurément la fonction primordiale de la monnaie, des conceptions que Ton rencontre fréquemment dans les écrits relatifs à la monnaie montrent le danger d'attirer trop exclusivement l'attention sur cette notion abstraite.
Nous éviterons ainsi de donner une définition qui implique une conception quelconque de la nature de la monnaie et de ses fonctions ; et, nous fondant sur un critérium d'ordre psychologique, nous dircfhs simplement :
La monnaie est un objet que Von reçoit habituellement dans les échanges, non pas pour lui-même, mais en vue de réchanger à son tour ultérieurement.
§ 2. — Les fonctions de la monnaie.
Ces réserves faites, nous pouvons indiquer, dès à présent, quelles sont les principales fonctions de la monnaie.
(i) Enfin, ridée que la monnaie est une marchandise conduit assez naturellement à la croyance que la valeur de la monnaie est déterminée par sa qualité de marchandise et comme pour une marchandise quelconque : or, ce sont là des conclusions contraires aux résultats d'une observation précise et d'un raisonnement rigoureux, et qui fausseraient l'interprétation de la plupart des phénomènes monétaires. Voir B. Nogaro. Vexpérience himétalliste du xix« siècle et la théorie générale de la monnaie. Extrait de la Rev, d^êcon, polit,, oct. nov. 1908. Paris, Larose et Ténin.
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Le rôle de la monnaie se conçoit tout d'abord lorsque l'on se représente les difficultés qu'offre le troc ou
— échange en nature. Qu'est-ce, en effet, que le troc ? Un échange immédiat de deux marchandises, c'est-à-dire de deux objets destinés Tun et l'autre à une utilisation directe. Or, celui qui désire acquérir une marchandise déterminée rencontre difficilement un coéchangiste enclin à accepter la marchandise dont il dispose ; celui-ci désire une charrue, et possède un cheval dont il peut se passer; lorsqu'il aura trouvé l'homme qui peut lui fournir une charrue, rien ne prouve que celui-là aura précisément besoin d'un cheval: A supposer cependant que cette heureuse rencontre se produise, les objets mis en présence pourront n'être pas estimés équivalents. Et si l'un deux au moins ne peut être divisé sans détérioration, le marché ne pourra se conclure que par des combinaisons assez compliquées. Cest ainsi que nous
^ voyons « un Egyptien du temps des Ramassides troquer un taureau contre une natte, cinq mesures de miely>onze mesures d'huile, et sept autres articles divers » (f). On est conduit, de la sorte, très vraisemblablement, à accepter des objets que Ton ne désire pas immédiatement.
Les difficultés du problème ne se trouvent résolues que du jour où l'usage s'établit d'accepter, à la pince des marchandises aliénées, et de fournira la place des marchandises acquises, non pas une marchandise désirée pour elle-même, mais un objet — toujours le même — qui n'est reçu qu'en vue d'être remis en circulation, et qui, constamment consacré au règlement des échanges, devient uue monnaie. Ainsi disparaît tout d'abord le principal obstacle à l'échange : l'individu qui veut acquérir ou aliéner une marchandise n'a plus, désor-
(i) Voir DE FoviLLE, La monnaie, p. 9.
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maïs, à se préoccuper du désir de son coéchangist^ : il achète ou vend, c'est-à-dire qu*il donne ou reçoit de la monnaie en échange de cette marchandise. Et, pour peu que la monnaie en usage se compose d'éléments faciles à additionner et à diviser^ la seconde difficulté* quî^est d*offrîr l*équivalent de la marchandise demandée, disparait à son tour.
Sans douie, celui qui reçoit la monnaie n^ d'autre but que de s'en servir tôt ou tard, en l^alîénant contre autre chose; et II n'est pas malaisé de Voir que Topération d'échange commencée par racquîsitîon de la monnaie ne sera complétée que par son aliénation; mais le troc primitif n*en est pas moins ropnpu par Tintervention de la monnaie. Il est donc bien vfaî de dire qu*elle sert d'intermédiaire dans tes échanges. Et c'est là, semble-t-iU sa première fonction.
D'autre part, en vertu de l'habitude prise d'échanger les marchandises contre de la monnaie, c*est par rapport à elle que l'on est amené à les évaluer. La monnaie de-
^ vient ainsi la commune mesure des valeurs \ et c'est, peuton dire, sa seconde fonciîon.
Ce n'est pas tout. La monnaie constituant le moyen usuel de se procurer une marchandise quelconque, une somme de monnaie représente, ert quelque sorte, Tutilité de toutes les marchandises qu'elle permet d'àcquéfîr. 'Si à cette considération Ton ajoute que la monnaie est généralement incorporée dans une matière durable et peu encombrante, comme un métal précieux, par exemple, on s'explique aisément la faveur dont elle jouît dânâ l'estime populaire et l'idée qu'elle symbolise, pour ainsi dire, la richesse. C'est, en effet, sous cette forme que là
^ richesse se conserve, s'accumule et s'échange le mieux. Nous verrons plus loin que c^st la forme la plus commode du capital, et celle sous laquelle il se transféré \t plus aisément. La monnaie est donci à proprenient pàf-
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1er, Y instrument primordial du crédit. Et, contrairement à la tradition classique qui y voit exclusivement un moyen d'échange, nous devons noter, dès à présent, que la monnaie intéresse, non seulement le mécanisme de la circulation, mais celui de la production proprement dite.
Le troc a fait place non pas seulement à l'échange décomposé en achat et vente, mais à toute la série des autres contrats pécuniaires (prêt, commandite, louage, dépôt irrégulier, etc.), qui constituent les opérations économiques élémentaires sous un régime de propriété privée. Et, pour se faire une idée du rôle de la monnaie, il ne suffit pas de dire, avec les classiques, qu'elle « facilite » les échanges, « comme Thuile facilite le mouvement d'une machine » ; mais il faut se représenter que révolution économique de l'humanité, telle qu'elle s'est accomplie, nous serait inconcevable si nous en faisions abstraction.
D'ailleurs, l'action de la monnaie se manifeste sous des -formes variées, et donne lieu à des phénomènes économiques nombreux que nous aurons à expliquer.
§ 3. — La matière monétaire. — Monnaies métalliques et monnaies de papier.
La matière dans laquelle s'incorpore la monnaie a beaucoup varié suivant le temps et le milieu. Chez les euples pasteurs, les têtes de bétail, et principalement es moutons, ont joué le rôle de monnaie, et cet usage a laissé des traces dans notre propre langue, l'adjectif pécuniaire étant dérivé du mot latin pecus, troupeau. ^ Divers autres objets d'un usage courant, autrefois le tabac en Virginie, les balles de plomb en Massachusetts, récemment encore, la morue à Terre-Neuve, et, de nos jours, le thé au Thibet, le sel et le mil en Afrique,
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sont acceptés communément dans les échanges et remplissent ainsi l'office de monnaie. Il en est de même aussi de certains objets qui ne semblent pas, en dôfaors de la fonction monétaire, avoir d'autre destination qu'un usage d'ornementation : tels sont les cauris, coquillages blancs qui, recueillis dans les îles de la Sonde, circulent comme monnaie en Afrique, notamment au Soudan, ou encore diverses perles ou pièces de verroterie, dont le domaine est plus limité.
a) Monnaies métalliques. — L'usage monétaire du métal remonte aussi fort loin : le cuivre, le plomb, l'argent, l'or, l'électrum servirent de numéraire en Egypte plusieurs milliers d'années avant l'ère chrétienne. Mais ces métaux circulaient sous la forme de lingots, évalués directement d'après leur poids. L'antiquité grecque connut la monnaie frappée, et les spécimens qui nous restent attestent à la fois le talent de ses artistes et son degré d'évolution économique-
Aujourd'hui, le monde civilisé n'utilise plus — en dehors du papier que contiennent les monnaies fiduciaires dont nous allons parler — d'autre matière monétaire que les métaux : d'abord les métaux précieux, or et argent; puis, comme appoint, en vue des menus paiements, des métaux de moindre valeur, tels que le nickel et le bronze. Les raisons de cette prédilection s'expliquent à la fois par leurs qualités physiques et par les conditions auxquelles doit satisfaiVe une monnaie pour bien remplir toutes les fonctions que nous avons indiquées. La monnaie doit être une : en effet, tant que ce n'est pas un seul et même objet qui est accepté habituellement en vue d'un échange ultérieur, il n y a pas, à vrai dire, de monnaie; il faut aussi qu'elle soit durable, et que la matière dont elle est faite puisse se diviser sans détérioration ; elle doit encore être aisémenl transportable.
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Or, les métaux répondent parfaitement à ces desiderata : à l'état pur, ce sont des corps simples, et, partant, toujours identiques à eux-mêmes, quel que soit le point du globe d'où ils sont extraits ; même les alliages sont parfaitement homogènes. Donc, rien ne s'oppose, de ce fait, à leur division! L'or et l'argent, qui sont inoxydables, présentent les garanties les plus parfaites de bonne conservation. Sans doute, ils s'usent bien un peu eux aussi, par le frottement : c'est ce que, dans la technique monétaire, on nomme le frai. Mais c'est un inconvénient auquel on pare, dans une certaine mesure, par l'alliage de ces métaux avec le cuivre, et que Ton ne saurait ^uère se flatter d'éviter complètement avec aucune autre matière.
Les métaux aujourd'hui consacrés aux usages monétaires présentent d'ailleurs des propriétés qui ont permis de porter la monnaie métallique à son plus haut degré de perfection : tout en étant très résistants, ils sont très malléables; et c'est grâce à ces caractères qu'ils circulent sous les apparences de ces petits disques cou* verts d'une empreinte qui nous sont familiers, autrement dit sous la forme de monnaies frappées (î).
Enfin, l'argent et surtout l'or, ont une valeur assez élevée pour permettre de conserver et de transférer aisément des sommes considérables. Il convient de remar-. quer, cependant, qde, par suite de l'importance croissante des transactions, on leur préfère souvent des instruments monétaires moins encombrants, tels que des billets de papier.
b) Monnaies de papier, — On a coutume de désigner sous le nom de monnaie fiduciaire des instruments mo-
(i) Sur tous ces points, on trouvera de plus amples détails dans Touvrage déjà cité de M. de Foville, ancien directeur de la Monnaie de Pari^, notamment au chap. iv de la première partie, et dans la deuxième partie, Technique monétaire.