CHAPITRE II
l'interprétation des phénomènes monétaires et la théorie de la monnaie
§ 1. — Les phénomènes monétaires de Pépoane contemporaine.
Nous avons défini plus haut les principaux systèmes monétaires contemporains ; nous venons d'étudier, dans le chapitre précédent, les relations qui s'établissent entre des systèmes monétaires différents, par suite des règlements internationaux. Grâce à ces notions, il va nous être possible désormais d'interpréter les phénomènes monétaires, et de nous faire une idée plus précise du rôle et de la nature de la monnaie.
La complexité de chaque système monétaire, la coexistence à une même époque de systèmes monétaires différents, et les changements résultant, dans les relations monétaires entre divers pays, des transformations survenues dans le régime monétaire de chacun d'eux sont autant de circonstances qui ont donné lieu à des phénomènes que l'économiste doit expliquer, — et qui ne s'expliquent, d'ailleurs, qu'en envisageant le fonctionnement combiné des divers systèmes et leui évolution.
Cest donc ce fonctionnement et cette évolution que nous allons exposer brièvement tout d'abord, en nous limitant, d'ailleurs, à la période contemporaine (i).
Le début du xix* a été marqué par Tadopiion générale du régime de h frappe libre , appliqué à un ou à deux métaux. Nous avons ait plus haut que la frappe libre consiste, de la part de l'Etat, à recevoir tout lingot qui lui est présenté, en restituant au porteur un poids égal d'espèces monnayées.
Nous avons noté aussi que l'adoption de ce système excluait toute idée de tariÉ^gation des monnaies : l'Etat désormais se borne à remettre en circulation les lingots qu'il a reçus, après les avoir divisés, et leur avoir donné une forme plus commode. Quant à la mention du nombre d'unités monétaires (une livre, vingt francs, etc.), qui est apposée sur les pièces, ce n'est, après tout, qu'une afErmation du poids de la pièce, — puisque r.unité de compte elle-même est définie une fois pour toutes par un certain poids de métal fin.
Dans ces conditions, il semblait que le cours des monnaies dût se fixer librement, comme celui d'une marchandise quelconque, et il paraissait illogique d'établir
(i) Nous nous limitons ici au régime monétaire de la période contemporaine, parce qu'il repose réellement sur un principe nouveau — la frappe libre — d'où vont résulter des phénomènes assez différents de ceux de l'ancien régime, et que, d'ailleurs, cette étude suffit à nous donner une idée exacte du rôle et de la nature de la monnaie. — Sur les phénomènes de la fin de l'ancien régime et la crise des assignats. Cf. B. Nogaro et W. Oualid. V évolution du commerce^ du crédit et des transports depuis la fin du xviii« siècle. — Sur la période du Moyen-Age, lire l'ouvrage de M. Bridrbt, Nicole Oresme, Essai sur la théorie de la monnaie au xiv* siècle^ th., Caen, 1906 et celui de M. A. Landry, Essai économique sur les mutations des monnaies de Philippe le Bel à Charles VI I^ qui utilise les résultats des travaux antérieurs des historiens, et en tire, le premier, les conclusions théoriques qu'ils comportent.
CHAP. IL. — PHÉNOMÈNES MONÉTAIRES îSQ
un rapport légal d'échange constant entre des monnaies feites de deux métaux différents, — dont les cours semblaient devoir être aussi indépendants Tun de l'autre que celui de deux marchandises, répondant à un même besoin mais différentes, comme le café et le thé, par exemple.
Ce fut à titre d'expédient pratiqué — et avec l'idée que !e rapport légal devrait être fréquemment modifié — que le législateur français de Tan XI décida d'adopter un système qui combinait l'existence d'un rapport légal (i à 15 1/2) entre les monnaies d*or et d'argent avec la frappe libre des deux métaux. (Système du bimétallisme proprement dit).
La contradiction intime que semblait comporter le régime bimétalliste, non moins que la diversité dessystèmes monétaires, paraissait de nature à donner naissance à certains phénomènes monétaires, — et notamment à des fluctuations notables entre les cours respectifs des deux métaux, exigeant des modifications fréquentes du rapport légal entre les monnaies d'or et d'argent.
Bien plus, tandis qu'un grand nombre de pays d'Europe et d'Amérique adoptaient le bimétallisme, il existait des pays qui n'admettaient que l'or à la frappe libre — notamment l'Angleterre — et d'autres qui ne recevaient que l'argent.
Cependant, le bimétallisme a pu fanctionnerpendant trois quarts de siècle sans que les pays qui l'avaient adopté fussent , pour la plupart^ contraints de modifie^' leur rapport d'échange légal entre les pièces d'or et d'argent. En outre^ pendant cette période^ les cours du métal or et du métal argent sont restés, même en dehors des pays bimètallistes, dans une relation correspondant^ à très peu de chose prés, au rapport légal établi dans les pays bimetallistes d'Europe. (La cote de l'argent à Londres n'a oscillé, dans cette période* qu'entre des limites correspondant à un rapport de i à 15 et de
I à i6 entre les deux métaux). Les seuls phénomènes importants qui aient attiré lattention, dans les pays bimétallistes ont été un drainage alternatif de l'oret de 1 argent vers l'extérieur, et une prime alternative des deux métaux en vue du change extérieur (i ). (Dans les échanges intérieurs, ils n'ont pas cessé de circuler avec une valeur conforme au rapport légal).
C'est seulement vers iSj) que le cours de l'argent a commencé à s'affaisser en-deçà de la limite correspon-. dant au rapport de i à i6, pour n'y jamais remonter : c'est la période dite de la dépréciation de V argent, A partir de cette même époque, les pays qui pratiquaient le bimétallisme o«/ ^^J5^ d'admettre V argent à lajrappe libre ^ tandis que d'autres nations adoptaient formellement le régime de l'étalon d'or.
Les changes sont alors devenus très instables entre les pays à monnaie d'or et ceux qui, par suite de leur régime monétaire légal (pays à étalon d'argent) ou de fait (pays bimétallistes ayant perdu leur or) ne disposaient que d'argent, — Les pays à monnaie d'argent sont ainsi venus s'ajouter aux quelques pays à monnaie de papier pour grossir considérablement le groupe des Etats à monnaie dépréciée (2).
Aptes des campagnes infructueuses pour rétablir le bimétallisme (3), en le généralisant, les nations affectées par la dépréciation de l'argent se sont efforcées,
(i) Entre 1814 et 1875, il n'y a eu que quatre grandes périodes d'oscillations alternatives, voir plus loin, p. 26/.
(2) Voir Edmond Thérv, La crise des chan^eSy Paris, 1894.
(3) Principalement entre 1878 et 1892. Ces campagnes furent surtout ardentes aux Etats-Unis» où les producteurs d'argent y étaient directement intéressés, et où elle prirent l'allure de campagnes politiques. Consulter notamment l'étude de M. R. Lafarge, La politique monétaire des pays producteurs d'argent et Us campagnes himé» t altistes en Europe, dans Questions monétaires contemporaim s.
une à une, à partir de 1892, — aussi bien que les pays à monnaie de papier — de retrouver la stabilité de leurs changes. Les unes (Russie, Japon, etc.), ont changé complètement leur système monétaire, introduit de Tor dans leur circulation intérieure, et adopté l'étalon dW (i). Les autres se sont simplement procuré une réserve d'or en vue des règlements avec l'extérieur, de façon à pouvoir maintenir un change fixe entre la circulation intérieure d'argent ou de papier et Tor, monnde extérieure (2). (Pays d'Extrême-Orient, de l'Amérique du Sud).
Il y a donc, en somme, trois grandes catégories de phénomènes monétaires à expliquer dans la période contemporaine :
1° Les phénomènes résultant du fonctionnement du bimétallisme à l'intérieur et à l'extérieur.
2° La dépréciation du métal argent.
3" La dépréciation de divers systèmes monétaires, et s réformes qui en sont résultées.
§ 2. — Les éléments classiques de Pinterprétation des phénomènes monétaires : théorie quantitative et loi de Gresham.
On a longtemps admis que les phénomènes monétaires s'expliquaient par les notions les plus simples et les plus générales de l'économie politique.
Comme les phénomènes monétaires sont, en somme, des phénomènes relatifs à la valeur des monnaies, on a pensé à les expliquer par la « loi de Toffre et de la demande » , que Ton a appliquée à la monnaie, d'une façon
(i) Voir Christian Paultre. La question monélaire en Chine et au Japon dans Questions monétaires contemporaines.
(2) C'est le régime du ^oîd exchange standard, ou de la réserve d'or, défini plus haut.
262 PART. If. — CIRCULATION-
abstraite sous le nom de théorie quantitative. 2ii effet, on constate généralement, sur un mrrché, que le prix, c'està-dire la valeur d'une marchandise exprimée en monnaie, /wtt5j^ quand les acheteurs sont p/»x nombreux^, oa plus riches, en d'autres termes, quand il y a plus de monnaie sur le marche, et qu'elle baisse dans le cas contraire. On peut dire aussi bien, si Ton envisage désormais la monnaie et non la marchandise, que la valeur de la monnaie diminue {i) quand la monnaie elle-même est plus abondante, et qu'elle augmente quand elle est plus rare. On arrive a.nsià une formule simple: la valeur de la monnaie varie en raison inverse de sa quantité (d'où
( I ) Notons que hausse des prix et diminution de valeur de la monnaie, ou baisse des prix et augmentation de valeur de la monnaie sont des expressions synonymes : le prix, en efFet, exprime le rapport d'échange existant entre la monnaie et les marchandises par le nombre d'unités monétaires : donc, plus le prix est élevé, plus il faut en donner pour une même marchandise, et moins vaut chaque unité de monnaie. — Il est donc incorrect de dire qu'une hausse ou une baisse de valeur de la monnaie provoque une variation inverse des prix : il n'y a pas là une relation de cause à effet, mais l'expression d'une synonymie. On ne peut pas dire davantage que la valeur des marchandises peut varier sans modifier la valeur à la monnaie : car un changement de valeur des marchandises en général suppose nécessairement un changement inversement corrélatif des prix ; et un changement, même dans la valeur de quelques marchandises, modifie la moyenne des prix, ou, autrement dit, la valeur moyenne de la monnaie ; et si Tondit que la valeur des marchandises baisse ou s'élève, on ne peut donc sans contradiction affirmer que celle de la monnaie n'a pas varié : pas plus que Ton ne saurait soutenir qu'un plateau d'une balance reste immobile quand l'autre s'abaisse ou s'élève. La valeur d'échange entre la monnaie et les marchandises est un rapport qui ne peut manquer de varier quand un de ses termes varie : on peut seulement se demander si la cause de cette variation est relative aux marchandises ou à la monnaie. — Sur ce dernier problème, consulter E. Dolléans. La mort" naieet les prix d&ns Questions monétaires contemporaines, Paris, Larose et Ténin, 1906.
la dénomination de théorie quantitative), qui n'est autre chose qu'une expression de la loi de l'offre et de la demande vue du côté de la monnaie.
Cette conception, tirée d'une observation courante, un peu hâtivement généralisée d'ailleurs, à paru longtemps suffire à Tinter prêtât ion des variations qui se produisent dans la valeur des monnaies. Ainsi, on expliquait tout naturellement — et sans procéder à une vérification statistique — la prime d'un métal sur l'autre par sa raréfaction relative pâfr rapport à Vautre — , par le ralentissement de sa production, par exemple. De même, la dépréciation d'une monnaie ou d*un sy^itème monétaire était généralement attribuée à la surabondance des espèces, et le remède préconisé était nécessairement de restreindre la circulation.
Une autre formule rendait compte, d'une façon un peu elliptique, des mouvements des espèces et des variations dans la composition des stocks monétaires consécutifs aux fluctuations qui se produisent dans la valeur des monnaies ; cette formule, connue sous le nom de « loi de Gresham » est la suivante : '< la mauvaise mon- ^ naie chasse la bonne ». Cette proposition s'explique d'ailleurs aisément : lorsque deux monnaies se trouvent avoir une même valeur légale, mais que l'une d'elles a une valeur commerciale supérieure, cette dernière disparaît, soit parce que les particuliers préfèrent la conserver, soit parce qu'elle est exportée. C'est ainsi que les pièces d'or et d'argent disparaissent souvent devant le papier-monnaie ; c'est ainsi que les pièces lourdes ou de poids droit sont expédiées à l'étranger, où on ne les accepte que pour leur poids de métal, tandis que les pièces frayées restent dans la circulation intérieure,oii elles sont acceptées, malgré l'usure, pour la valeur mentionnée par l'empreinte, tant que celle-ci est reconnaissable ; c'est ainsi encore que l'or et l'argent ont été alternativement
drainés des pays bimétallistes au cours du xix® siècle.
La théorie quantitative Qt la loi de Gresham reposent sur des observations initiales exactes. Toutefois, elles ne suffisent pas pour interpréter les phénomènes monétaires. La dernière, en effet, dans sa formule laconique, constate les conditions dans lesquelles s'effectuent certains mouvements monétaires plutôt qu'elle n'en donne Texplication. Quant à la première, elle constitue, le plus souvent, une application trop abstraite de Tidée de l'offre et de la demande pour fournir une explication exacte et précise des phénomènes envisagés.
Nous allons voir, en effet, que les phénomènes monétaires ne sont pas seulement des phénomènes relatifs à la valeur de la monnaie, mais aussi, le plus souvent, à la conversion d'une monnaie dans une autre monnaie^ et, partant, au rapport d'échange qui s'établit entre elles. Il ne suffit donc pas d'envisager la quantité de la monnaie que l'on considère pour expliquer les fluctuations de sa valeur ; il faut encore rechercher par rapport à quoi cette quantité varie : si c'est par rapport à Tensemble des marchandises, ou plutôt par rapport à une autre monnaie ; et, dans ce cas, il faut encore rechercher qu'elles sont les circonstances qui déterminent la quantité des monnaies à échanger.
Ce sont ces facteurs fort complexes que nous allons essayer démettre en relief dans l'interprétation des trois grandes catégories de phénomènes monétaires indiquées plus haut (i).
f ij On trouvera une expression remarquable des principes classiques, d'ailleurs renouvelée par lemploi de la méthode mathématique et par une utilisation fort ingénieuse des données statistiques, dans l'ouvrage de M. A. Aupetit, Essai d'une théorie générale de la monnaie^ th. Paris, 1901. — Sur la critique de la théorie quantitative et surtout de certaines de ses formules, voir l'ariicledeM.MoN- GIN, La monnaie et la mesure des valeurs ^ dans la Rev. d'éc. polit..
§ 3. — L'explication positive des phénomènes monétaires contemporains.
1° J^ fonctionnement du bimétallisme. — Pendant les trois premiers quarts du xix*" siècle, le bimétallisme, adopté par un assez grand nombre de nations d'Europe et d'Amérique, a fonctionné d'une façon régulière à l'intérieur de ces pays, et a, en outre, véritablement dominé les relations monétaires internationales.
Le maintien, — du moins dans la plupart des pays bimétallistes — du rapport légal adopté à Porigine peut être, en lui-même, considéré comme un phénomène notable, si Ton tient compte, qu'il n'avait été établi primitivement que comme un expédient, et que ses créateurs le considéraient comme reposant sur une contradiction intime. La possibilité, pour les particuliers, de se procurer des pièces d*or contre des pièces d'argent, ou inversement, suffit toutefois à expliquer que les échanges aient continué à s'effectuer, à l'intérieur du pays, sur les bases du rapport légal primitivement adopté.
Mais il reste à rendre compte de plusieurs autres catégories de phénomènes relatifs au fonctionnement du bimétallisme. Ce sont : i° La prime alternative^ pour le change extérieur, et le drainage alternatif des deux métaux dans les pays bimétallistes; 2° Lsl faible amplitude de ceiiQ prime et la stabilité approximative, en dehors des pays bimétallistes, des cours respectifs des deux métaux (i).
1897, p 144, et aussi B. Nogaro, Le râle de la monnaie dans le commerce international et la théorie quantitative^ th. Paris, 1904, et B. Nogaro, Contribution à une théorie réaliste de la monnaie {Rev. d'éc.polit.y oct. 1906): enfin les Principles of Money, de Laughlin, précieux surtout par une bibliographie très abondante et par de nombreux graphiques relatifs aux variations dès prix, et l'article de H. E. Barrault, Les théories antiquantitatives de la monnaie. (Rev. d'hist. des doctrines éeon. et sociales, 19 10. n° 3).
(1) Entre 1814 et 1873, on peut distinguer quatre périodes seu-
266 RART. II. — CIRCULATION
1° Le premier phénomène n'était pas pour surprendre les esprits imbus de la théorie classique, et il semblait pouvoir s'expliquer par la théorie quantitative. Le métal qui faisait prime devait être le moins abondant, celui dont la production se ralentissait; et,s'il prenait la fuite, c'était en vertu de la loi de Gresham, ou, si Ton veut, par Tattraciion même de la prime. Cependant, il est manifeste que cette explication est insuffisante : en effet, entre 1820 et 1850 — pendant la moitié environ de la période considérée — la production de /Va été s'accroissant beaucoup plus que celle de l'argent, et cependant c'est l'or, et non l'argent, qui a hit prime (i).
C'est que le rapport de valeur entre les deux métaux n'était pas, à vrai dire, déterminé par leurs quantités respectives, mais par la quantité disponible de chacun d'eux relativement aux besoins résultant des échanges extérieurs.
En effet, la production de l'argent, se concentrait à Londres — marché mondial de Targent, étabH dans un pays monométalliste-or. Quand elle était plus que suffisante pour régler les dettes existant à l* égard des pays à monnaie d'argent (principalement l'Inde et les pays d'Extrême-Orient), le reste du stock d'argent était envoyé dans les pays bimétallistes (France, Etats-Unis, etc,), — puisque ceux-ci recevraient indifféremment les deux
lement : de 1814. à i8i9,U'argent fait prime ; de 1820 à i85o, Tor fait prime ; de i85i à 1866, il y a de nouveau prime de l'argent, puis, à partir de 1867, prime de l'or. — La prime de l'un et l'autre métal, a toujours été dans cette période très modérée, n'oscillant qu'entre un rapport de i à i5 et un rapport de i à 16.
(t) Pour tous les renseignements statistiques relatifs aux métaux précieux et aux monnaies, on peut consulter le Rapport annuel du directeur de V administration des monnaies et médailles de France. Mais on trouve des renseignements beaucoup plus complets dans les deux rapports annuels du directeur de la monnaie de Washington, et surtout dans l'un d'eux, dont le titre exact est : Annual report ofthe director ofthe mint for the fiscal year .
métaux. Et quand ce stock d'areent était plus que suffisant pour payer les dettes de 1 Angleterre à Tégard des pays bimétallistes., les marchands d'argent de Londres, pour se payer, prenaient de Tor en échange dans la circulation de ces derniers, — Tor seul étant admis à la frappe libre* en Angleterre, et pouvant seul être définitivement converti en monnaie anglaise. L'or, ainsi recherché pour Texportation, faisait prime dans les pays bimétallistes.
Quand, au contraire, le stock d'argent qui arrivait des pays producteurs à Londres ne suffisait pas à payer les dettes à regard des pays à étalon d'argent, il fallait envoyer de l'or dans les pays bimétallistes et le faire frapper pour se procurer en échange des pièces d'argent à exporter. C'était alors l'argent qui était drainé, et qui faisait prime.
On voit donc que le drainage alternatif et la prime alternative des deux métaux dans les pays bimétallistes s'expliquent non pas, à vrai dire, par la production respective de l'or et de l'argent, mais à la fois par les quantités d'argent produites et par l'état de la balance des comptes entre pays à monnaie d'or et pays à monnaie d'argent (i).
2** Le deuxième phénomène — la faible amplitude de la prime et la stabilité approximative, en dehors des pays bimétallistes, des cours respectifs des deux métaux — s'explique en examinant de plus près les circonstances dans lesquelles se réglaient les changes entre pays à monnaie d'or et pays à monnaie d'argent. Ainsi qu'il a été exposé plus haut (2), l'existence de nations bimétallistes, possédant un gros stock monétaire, permet aux pays qui
(i) Pour une démonstration plus précise, consulter B. Nogaro, L'expérience himétalîiste du XIX^ siècle et la théorie générale de la monnaie. Extrait de la revue d'Economie politique , oct -nov. 1908. Paris Larose et Ténin.
(2) Voir au chap. précédent, p. 253.
ne possèdent ou ne reççivent qu'un seul métal de régler leurs changes dans des conditions de stabilité approximative : tant qu'il a existé des pays admettant à la lois l'or et l'argent à la frappe libre, ceux qui, n'ayant <\ue de l'argent, devaient faire passer une somme dans nn pays n'admettant que Tor à la frappe 'libre avaient toujours la ressource de faire convertir leur argent en monnaie d'un pays bimétalliste (écu, ou dollar d'argent par exemple), et de prendre en échange, dans la circulation de ce pays, des pièces d'or, qu'une refrappe permettait de transformer en monnaies de la nation à étalon d'or.
Dans ces conditions, les vendeurs d'argent à Londres n'avaient pas de raisons pour vendre leur métal moins cher qu'ils n'en pouvaient tirer en l'envoyant en France et en l'échangeant au taux de i à 15 1/2, contre de l'or, ïls ne pouvaient, réciproquement le vendre plus cher «qu'il n'en eût coûté d'envoyer au contraire, de l'or en France et de l'y faire frapper pour se procurer des monnaies d'argent enf échange. Voilà pour quelles raisons le rapport commercial de valeur entre le métal or et le métal argent a été maintenu aux environs du rapport légal <les pièces d*or et d'argent dans les pays bimétallistes, tant quHl a été possible de puiser dans h stock monétaire de €es pays.
2° La dépréciation du métal argent, — Le phénomène de la dépréciation de l'argent, dont on a si longtemps recherché les causes, s'explique essentiellement par la disparition de cet état de choses. Depuis 1867, on était . revenu à une période de prime de Tor, par suite de la diminution des besoins de règlement à Végard des pays à étalon d'argent. Un afflux d'argent se produisit dans les pays bimétallistes — dans lesquels on écoulait le surplus inutilisé de la production annuelle — accompagné d'un drainage corrélatif de l'or. A partir de 1873,
Tafflux de Targent à frapper fut tel que les hôtels des îTîonnaies s'en trouvèrent encombrés, et ne procédèrent désormais que très lentement aux frappes (i) : des pertes d'intérêt très notables vinrent s'ajouter aux frais de conversion usuels de l'argent en or, et le cours de l'argent à Londres tomba au-dessous de la limite correspondant au rapport de i à i6. Là-dessus, les gouvernements des pays bimétallistes, qui redoutaient — à juste titre — un drainage complet de leur or, qui les eût mis au régime de l'étalon à^zvgtni, ralentirent les frappes ^ partir de 1873, puis suspendirent h frappe libre de l'argent {i8j6).
La frappe libre n'a jamais été reprise depuis lors, et ron comprend désormais quil soit tout à fait impossible de convertir, à un taux sensiblement fixe^ le métal argent en or. Les conditions du marché de l'argent se sont trouvées radicalement changées, et le cours de ce métal," fluctuant désormais comme celui d'une marchandise quelconque, est tombé sensiblement à la moitié du cours correspondant à l'ancien rapport légal. (2)
3° Les pays à monnaie dépréciée, les réformes monétaires et la théorie de la dépréciation. — La dépréciation du métal argent n'a pas affecté le cours des monnaies d'argent, dans les pays où la frappe libre a été suspendue, et où il existe un stock d'or amplement suffisant pour faire face aux besoins des règlements extérieurs ; celles-ci continuent à s'échanger conformément au rapport légal ancien (là 15 1/2 en France, dans l'Union latine et dans divers autres pays) dans les relations intérieures.
Mais la situation fut toute différente dans les pays qui recevaient l'argent en paiement de l'extérieur, soit parce qu'ils continuaient à admettre ce métal à la frappe
(2) Voir deFoville, La monnaie, p. 58.
(2) Cf. L. PoLiER. La production de rament^ e /B. Raynaud, De la haïsse de Vargent vis-à-vis de Vor, dans Questions monétaires contemporaines.
libre (Inde anglaise, par exemple), soit parce qu'ils acceptaient dans leur circulation des espèces étrangères (i) ou des lingots d'argent (Chine).
Dans ces conditions, on comprend aisément, en eflFet, que les débiteurs étrangers de ces pays à monnaie d'argent avaient toujours la ressource de se libérer en envoyant à leurs créanciers de l'argent acheté, au prix du marché. — Les débiteurs de Tlnde, par exemple, avaient toujours la faculté d'envoyer de l'argent acheté à Londres jusqu'à l'Hôtel des monnaies de Bombay, où il était transformé en roupies, pour payer leurs créanciers. — Inversement, les habitants des pays à monnaie d'argent en étaient réduits, lorsqu'ils n'avaient pas d'autre moyen de règlement, à vendre leur argent au cours ^du marché pour se procurer l'or nécessaire à leurs paiements extérieurs. Le cours du change sur les pays à étalon d'argent suivit nécessairement les fluctuations et la baisse du métal argent.
Cest ainsi que les pays à monnaie d'argent vinrent allonger considérablement la liste des Etats à monnaie dépréciée.
Il y a, en effet, des pays où la circulation est composée principalement de papier -monnaie, c'est-à-dire de billets de papier inconvertibles, dont chacun avait été émis à Vorigine en représentation d^une certaine somme de monnaie métallique^ mais dont la valeur, au change extérieur, s'est progressivement abaissée au-dessous de cette somme. En effet, les habitants de ces pays n'ayant pas d'or à leur disposition pour opérer leurs règlements à l'extérieur, le cours du change ny peut pas être limité par le gold point, c'est-à-dire par les frais d'expédition de la somme due en pièces ou en. lingots d'or. Il subit donc des oscillations déréglées, au cours desquelles il
(i) Les piastres mexicaines notamment, qui eurent longtemps cours dans la plupart des pays d'Extrême-Orient.
s'abaisse généralement très au-dessous de la parité primitive du papier- monnaie avec le métal.
Par la réunion de ces deux catégories de pays à monnaie dépréciée, il arriva donc que les cas de dépréciation cessèrent d*être exceptionnels, et que les rapports monétaires entre pays à étalons diflFérenis, au lieu d'être dominés et stabilisés par le bimétallisme, se trouvèrent déréglés par suite de Tabsencc de tout moyen d'échange normal entre les pays qui disposaient d'un stock d*or, et ne recevaient que de Tor, et ceux qui, au contraire, ne possédaient pas la seule monnaie internationale qui existât désormais : Tor.
Le problème de la dépréciation, qui attirait désormais d'une façon toute particulière l'attention des économistes, était précisément de ceux qui semblaient se résoudre par des principes très simples. En vertu de la théorie quantitative, une monnaie dépréciée était présumée surabondante, et le remède à la dépréciation semblait être dans la raréfaction progressive de la monnaie considérée. L'expérience semblait, d'ailleurs, confirmer cette conception : la dépréciation fantastique des assignats révolutionnaires était manifestement le résultat de la folle exagération de*^ émissions. ^ Et il n'est pas douteux que, dans ce cas, la surabondance de la monnaie donne une explication simple et à peu près suffisante de la dépréciation — .
Mais l'examen minutieux des phénomènes de dépréciation contemporains montre qu'il s'agit de cas sensiblement différents, et plus complexes. La dépréciation affecte souvent non pas une monnaie mais l'ensemble d'un système motiétaire (ainsi en Espagne, où la monnaie intérieure d'argent ou de papier, subit une égale perte au change). Cette dépréciation ne se manifeste d'ailleurs d'une façon certaine (i), qu'à l'occasion des paiements à
(t) On dit bien aussi que la dépréciation de la monnaie se tra-
Textérieur, et en tous cas ne se mesure exactement que par la perte au change de la monnaie locale, ou, en d'autres termes, par la prime qu'il faut payer pour avoir de l'or ou des traites libellées en or. Elle a évidemment sa cause immédiate dans Vabsence du stock d'or qui serait nécessaire pour imposer aux fluctuations du change la limiie du gold point de sortie.
Dès lors, il apparaît que la raréfaction de la monnaie locale est une mesure qui ne correspond pas exactement aux circonstances : retirer du papier ou de l'argent n'est nullement la même chose que rendre de ror(i).
L'étude précise des réformes monétaires par lesquelles la plupart des pays à monnaie dépréciée sont arrivés aujourd'hui, en tâtonnant, à stabiliser leurs systèmes monétaires par rapport à Tor, montre bien qu'il fallait, avant tout, modifier les conditions du change de façon à en limiter les fluctuations. Lorsque, en 1895, les réformateurs du système monétaire de l'Inde anglaise suspendirent la frappe libre de la roupie, ils pensèrent, conformément aux idées théoriques courantes, remédier à la dépréciation par la raréfaction progressive des roupies qui en résulterait ; mais la mesure prise eut sur le cours de la roupie une influence infiniment plus directe : elle empêcha désormais les débiteurs étrangers de l'Inde de s'acquitter en y envoyant à frapper des lingots d*ar-
duit par une hausse générale des prix dans le pays : cependant, il semble bien, dans les cas actuels, qu'il s'agisse surtout d'un phénomène consécutif à V irrégularité du change : en effet, les importateurs, obligés de payer une prime pour se procurer de l'or ou des traites sur l'étranger, paient plus cher les marchandises qu'ils achètent à l'étranger, et, conséquemment, les revendent plus cher. La hausse du prix des marchandises importées peut, d^ ailleurs, se répercuter plus ou moins sur les autres.
(i) Là-dessus, voir B. Nogaro, Les dernières expériences monétaires ^l la théorie de la dépréciation , Rev. écon. intern. septembre 1908.
CHAP. II. — PHÉN0MÈ>:ES MONÉTAlKIiS 2']'S
gent achetés au cours du marché ; elle dissocia ainsi le cours de la roupie de celui du métal argent, et mit fin, dans les circonstances propres à l'Inde, à la principale cause de dépréciation de la monnaie de ce pays (i).
Grâce aux nombreuses tentatives qui ont été faites» •depuis les dernières années du xix* siècle, pour remédier à la dépréciation, on peut établir aujourd'hui avec précision dans quelles conditions un pays peut rendre à son système monétaire un rapport stable avec la monnaie a or (2).
S'il s'agit d'un pays à monnaie d'argent, une condition essentielle est d'abord la- suppression de la frappe libre, ou du régime de la monnaie pesée, ou encore la prohibition de toute introduction de monnaie étrangère, en ce qui concerne l'argent : car on enlève ainsi aux étrangers la faculté de se libérer au moyen de ce métal déprécié, et d'abaisser le cours du change au niveau d'un silver point instable.
En outre, qu'il s'agisse d'un pays à circulation d'argent ou à monnaie de papier, il faut pouvoir Journir à Ses habitants de Vor ou des traites payables en or à un taux fixe, et en quantité suffisante pour tous les besoins des règlements extérieurs.
Cette condition peut être réalisée par l'introduction
(i) Voir B. NoGARO, Les dernières expérienus monétaires et la théo^ rie de la dépréciation. Rev. écon. intern., septembre 19c 8.
(2) En fait, établir un rapport stable avec la monnaie d*or, c'est mettre fin à la dépréciation, même si la nouvelle parité légale est inférieure à l'ancienne, celte parité étant, de sa nature, arbitraire. Ainsi, en Argentine, la stabilisation a été adoptée au taux de 44 centavos par piastre (au lieu de cent), dans Tlnde, la roupie a été stabilisée à 16 pence (au lieu de 27, parité ancienne). Cette mesure, très générale, s'explique non par l'impossibilité de revenir à la parité ancienne, mais par le désir de ne pas nuire aux exportateurs, habitués à vendre leurs traites sur l'étranger avec une forte prime, et de leur permettre de maintenir leurs prix.
^^74 Px\RT. U. — CIRCULATION
de gros stocks d'or dans la circulation, ce qui implique un change.nent radical du système monétaire (c'est ce qui a été fait, par exemple, au Japon).
Elle Test aussi bien par la remise aux particuliers de traites sur V extérieur, vendues à un taux fixe, et couvertes, lorsque les nécessités de la balance des comptes l'exigent, par une réserve d^ or, — accumulée soit dans le pays même, en vue d'une exportation éventuelle, soit à l'étranger. — C'est le système du gold exchange standard ^ ou de la réserve d'or.
Dans les deux cas, la stabilité du régime monétaire dépend de l'équilibre de la balance des comptes : puisqu'une balance des comptes trop longtemps déficitaire aurait pour résultat de drainer 'à l'étranger l'or mis en drculation à l'intérieur du pays, ou mis en réserve ( i).
(i) Pour plus de détails, consulter notamment les ouvrages défà cités de MM. Reboud Ansiaux, et René Théry, et aussi celui de M. Dètieux, La question monétaire en Indo-Chine^ th. Paris, 1907.
Nous nous abstenons de tirer ici des conclusions théoriques relatives à la nature de la monnaie. Sur ce point, consuher B. Nogaro, L'expérience himétâlliste du xix« sikle et la théorie générale de la monnaie, et aussi. G, Fr, Knapp, Staatliche Théorie des Geldes.