LIVRE IV
sntisfîiire cet instinct, ce n'est pas la richesse de la matière , mais la perfection de la forme.
Est-ce qu'une fleur naturelle n'est pas un ornement plus charmant que cette même fleur en pierreries, eûtelle coûté un million?
Une statuette de Tanagra, en terre cuite, n'est-elle pas mille fois plus ravissante qu'une idole en or pur, incrustée de diamants?
C'est surtout par le luxe public que le goût du beau et de l'ornementation doit éti'e satisfait.
N'est-il pas déplorable que l'humanité, presque partout, gaspille une si grande partie de son temps à fabriquer des choses inutiles, quand tant d'hommes manquent encore du nécessaire? Quel accroissement de bien-être, si toutes ces forces, aujourd'hui perdues, étaient employées à la satisfaction des besoins essentiels !
Montesquieu dit à ce propos : « Tant d'hommes étant occupés à faire des habits pour un seul, le moyen qu'il n'y ait bien des gens qui manquent d'habiis. » Et Rousseau : « U faut des liqueurs sur nos tables : voilà pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de la poudre à nos perruques : voilà pourquoi tant de personnes n'ont pas de pain. »
On défend le luxe, non en lui-même, mais parce qu'il entretient le commerce et l'industrie, et qu'il donne de Touvrage aux ouvriers. Il n'y a pas de plus grande erreur. Elle a été celle de grands esprits et même d'économistes éminents. C'est un préjugé universel. Écoutez le « riche Bourgeois » de La Fontaine (L. VIIl, 9) :
Je ne sais d'homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.
Î(W ÉLÉMENTS D'ECONOMIE POLITIQUb.
Nous en usons, Dieu sait ! Notre plaisir occupe L*artisau, le vendeur...
€ Les modes, dit Montesquieu, sont un objet important. A force de se rendre l'esprit frivole, on augmenlo sans cesse les branches de son commerce. » Comme si la frivolité pouvait favoriser la prospérité! J.-B. Say a raison quand il dit : a La rapidité successive des modes appauvrit un État do ce qu'elle consomme et de ce qu'elle ne consomme pas. »
Voltaire, dans le Mondain, exprime la même idco que Montesquieu :
Sachez surtout que le luxe enrichit Un grand État, s'il en perd un petit.
Le pauvre y vit des vanités des grands.
M. de Sismondi* est encore plus précis. <r Si tout h coup, dit-il, la classe riche prenait la résoluliou de vivre de son travail, comme la plus pauvre, et d'ajouter tout son revenu à son capital, les ouvriers seraient réduits au désespoir et mourraient de faim. » {Nouveaux principes d'économie politique, liv. II, ch. ii.) Ceci est bien le préjugé vulgaire. Il naU d'un défaut d'analyse. Prenons le cas de Sismondi : le riche ajoute son revenu à son capital : mais comment? Il ne peut le faire qu'en transformant son revenu en machines, en améliorations agricoles et industrielles ; tout cela exige l'emploi
1. Charles Sismonde de Sismondi, né à Genève en 1775, mort à Pisi Cil 1842. Ilislorien et économiste. Sos Nouveaux principes d^écononùe poL (1819) ei ses Études décon.poL (1837) soni iiilcie.<saiits à étiidi;^r [larcc que Tauleur, frappé des maux dont soiiflrait la population ouvrière en Angleterre, dans le moment même où l'industrie manuracturicre y prenait un essor si extraordinaire, s'occupe principalement de la dislribu lion des richesses.