LIVRE IV
d'une foule d'ouvriers. Mille francs dépensés en objets de mode feront vivre moins d'ouvriers qu'employés h faire défricher une lande, parce que la main-d'œuvre a la campagne est moins chère qu'en ville.
Créer du capital, c'est toujours faire travailler, cl c'est, en même temps, augmenter le salaire, parce que la mise en œuvre d'un nouveau capital réclame de nouveaux bras, qui, plus demandés, seront mieux payés.
Prétendre que le luxe entretient le travail, c'est dire que détruire des biens, c'est accroître le bien-être.
J.-B. Say raconte cpi'étant au collège, il sortait le dimanche chez un oncle bon vivant et philanthrope. Au dessert, après avoir vidé gaiement une bonne bouteille, l'oncle cassait les verres en disant : « Il faut bien que tout le monde vive. » Ici l'erreur est saisie sur le vif; si l'oncle avait brisé toute sa vaisselle et saccagé sa maison, il aurait fait vivre encore bien plus de monde. A ce compte, Néron brûlant Rome est un bienfaiteur de l'humanité, et l'incendie, une source de richesse.
Voici la vérité : si, avec l'argent employé à remplacer ses verres cassés, l'oncle de Say avait planté quelques arbres, il aurait rétribué autant d'heures de travail. Mais, tout en conservant ses verres, il aurait eu, en plus, ses arbres qui, devenus grands, abattus, sciés et convertis en meubles, lui auraient procuré, à lui un revenu, à d'autres des meubles et aux ouvriers un surcroît de besogne.
Les historiens et les moralistes s'accordent à dire que le luxe accompagne la décadence des empires. C'est vrai, mais c'est parce qu'il viole l'ordre social, plus encore que l'ordre moral. Les excès du luxe sont les conséquences d'une inégalité excessive, d'où résultent
les dissensions civiles, le despotisme et la chute des États.
Voltaire dit avec raison : « Le luxe est la suite, non du droit de propriété, mais des mauvaises lois. Ce sont donc les mauvaises lois qui font naître le luxe, et ce sont les bonnes lois qui peuvent le détruire. » C'est ce que fera, avec le temps, le partage égal des héritages, établi en principe par nos Codes. c< Si, dit Montesquieu, les richesses sont également partagées, il n'y aura point de luxe ; car il n'est fondé que sur les commodités qu'on se donne par le travail des autres. »
« S'il n'y avait point de luxe, dit Rousseau, il n'y aurait point de pauvres. » Visitez les cantons alpestres de la Suisse ou les vallées de la Norwège, et vous verrez que Montesquieu et Rousseau n'avaient pas tort.
§ 2. Les asfuranoef.
Par une combinaison très ingénieuse, les assurance» donnent un corps à l'esprit d'économie et de prévoyance.
Si un grand nombre de personnes versent une cotisation annuelle, proportionnée au dommage éventuel auquel elles veulent se soustraire, on peut en faire un fonds qui permet d'indemniser celui que la chance mauvaise a atteint.
Ce fonds doit être égal à la moyenne des pertes subies annuellement, plus les frais d'administration.
On assure ainsi les maisons contre l'incendie, les récoltes contre la grclo, les iiaviics cl leurs cargaisons