LIVRE II
Pour que je puisse faire ma bêche, il faut que le travail antérieur laisse un excédent, qui est le produit net, et pour que j'emploie cet excédent, non à vivre oisif, mais à confectionner un instrument utile, il faut que la prévoyance me détermine à sacrifier un agrément actuel à un avantage futur.
Mettre des biens en réserve pour l'avenir, c'est épargner; mais consommer ces biens en fabriquant un objet qui me permet désormais de produire plus de choses utiles avec moins d'efforts, c'est la aieilleure forme de l'épargne.
Épargner en créant du capital, ce n'est donc pas s'abstenir de consommer, mais c'est consommer de façon qu'il naisse un instrument qui augmentera la production et, par conséquent, la consommation.
Pendant les deux jours consacrés à faire ma bêche, je consomme ma subsistance. Si j'avais passé ce temps à m'amuser, j'aurais consommé tout autant, ni plus, ni moins; seulement, dans le premier cas, je serai, à l'avenir, beaucoup mieux pourvu, grâce à ma bêche. Dans le second cas, je continuerai de gratter la terre avec mes ongles.
On voit ainsi combien on a tort de croire que l'épargne, qui crée le capital, restreint la consommation et la circulation, ou, comme on dit, le commerce.
La foule maudit l'avare et applaudit le prodigue. Elle juge mal. L'avare et le prodigue sont tous deux déraisonnables; mais le premier ne fait tort qu'à lui-même, tandis que le second nuit aux autres.
La création du capital, par l'épargne, sera d'autant plus grande que le travail est plus productif et riioiamc plus porté h répargne.
Le travail d'un jour produit de quoi subsister pendant un jour : la création du capital par l'épargne est impossible. Mais que le travail devienne plus productif, et en un jour je produirai la subsistance de trois jours; il y aura alors un produit net disponible de deux jours de vivres. Ceux-ci peuvent être convertis en instruments de travail, et ils le seront, si celui qui en dispose est porté à l'épargne.
Ce qui porte à épargner, ce sont les habitudes prises dès l'enfance, dans l'école, par exemple, les mœurs du pays, l'opinion régnante, la sécurité et la facilité des placements, et enfin les profits que ceux-ci rapportent.
L'épargne n'est définitive et vraiment utile à la société que quand elle aboutit à la création d'un capital nouveau.
Plus un homme ou un pays est dénué, plus l'épargne lui est en même temps nécessaire et difficile. C'est pourquoi une nation pauvre a tant de peine à sortir de son dénuement.
La possession d'un premier capital, augmentant la productivité du travail, facilite l'acquisition de capitaux nouveaux. C'est pourquoi l'enrichissement des peuples suit une marche accélérée : « A celui qui a déjà il sera encore donné. »
C'est l'esprit d'économie, créant le capital, qui a fqit successivement la puissance de la Hollande, de l'Angleterre et des États-Unis.
C'est la prodigalité mal entendue, détruisant le capital, qui a achevé de ruiner l'Espagne, à partir de Pliili;)pe IL