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I.ES CONSÉQUENTES

La théorie de Ricardo, qui devint plus tard le pont aux ânes de l’économie politique, eut un immense retentissement. Les économistes l’ont discutée, commentée, critiquée; les socialistes s’en sont empares et ont trouve en elle quelques-uns de leurs arguments les plus spécieux contre la légitimité de la propriété foncière.

Ricardo leur avait déjà fourni une définition équivoque de la valeur, où Karl Marx puisa ensuite de mauvaise foi quelques

armes pour son système. Quant à la rente, elle y passa tout entière.

Mais chez Ricardo l’influence du milieu était certainement toutepuissante, si rares que soient les emprunts à la méthode d’observation et quelque soin qu’il ait d’éviter les vérifications de l’expérience.

Autour de lui la terre, immobilisée par le régime des substitutions, était aux mains d’un petit nombre de grands propriétaires; ceux-ci détenaient donc un véritable monopole, en même temps que les droits exagérés dont les lois frappaient l’importation des céréales, leur créaient une situation inexpugnable. Aussi les théorèmes de l’économie politique paraissaient pouvoir d’autant mieux se vérifier que moins nombreuses étaient les causes des variations

des fermages, et moins puissante aussi la liberté d’une concurrence qui aurait mis les propriétaires anglais en lutte les uns avec les autres ou bien les blés indigènes en lutte avec les blés étrangers « Qu’ils s’en soient plus ou moins rendu compte, cette situation a pesé sur la conscience des économistes anglais : de là cette rudesse avec laquelle ils ont parlé du monopole de la rente, de cette taxe levée par les propriétaires, de ce fainéant qui ne fait que tendre la main pour recevoir les offrandes de la communauté, de cette rente qui ne s’accroît que de la misère des populations *. »

Effectivement, parmi les publicistes qui suivirent Ricardo, la plupart admirèrent sa théorie. Quelques-uns enchérirent même sur elle et ne songèrent qu’à faire ressortir ce qu’il apparaissait d’odieux et d’oppressif dans le rôle ainsi entendu de la propriété foncière. On cite surtout les sentences de Senior et d’Hopkins. « Les propriétaires, disait le premier, se font payer l’usage des agents naturels sous la forme de rente, rente qui n’est la récompense d’aucun sacrifice et qui est reçue par ceux qui n’ont ni travaillé ni fait des avances, mais qui se bornent à tendre la main pour recevoir les offrandes de la communauté. » — « La rente, ajoutait Hopkins, n’est qu’une taxe levée par les propriétaires fonciers. »

Stuart Mill admit favorablement la thèse de Ricardo 2, et finalement parla de donner à l’Etat Vuneamed incrément — cette plus-value automatique des fonds qui n’appartient à personne. « Supposez, dit-il, qu’il existe une espèce de revenu qui tende constamment à augmenter, sans efforts ni sacrifice de la part de ceux qui en sont propriétaires; que ces propriétaires composent dans la société une classe que le cours naturel des choses enrichit sans qu’ils fassent rien. Dans ce cas, l’Etat pourrait, sans violer les principes sur lesquels la propriété privée est établie, s’approprier la totalité ou une partie de cet accroissement de richesse à mesure qu’il se produit... Eh bien, ce cas c’est celui de la rente... Les propriétaires s’enrichissent en dormant en quelque sorte, sans travailler, sans courir de risques, sans épargner. Quel droit ont-ils, d’après les principes généraux de justice sociale, à cette augmentation de fortune*^ ?» Et il se mit à présider la Land tenure reforme association^ Aoni le programme, rédigé par lui en 1870, consistait «à réclamer, au profit de l’Etat, l’interception au moyen des impôts du futur unearned incrément

1 P. Leroy-Beaulieu, mr la Reparution des richesses. — K, dan, Cours analytique d*économie politique, p. 2Ü9.

Principes d'économie politique, 1. II, ch. xvi, 1. 1, pp. 484 et s. (édition Guillaumin).

•' Op. cit., 1. V. ch. Il, § 5, t. II, p. 373.

50f) TROISIÈME PARTIE — RÉPARTITION

(accroissement non gagné) de la rente foncière », avec faculté pour les propriétaires « d’abandonner leurs immeubles à l’Etat au prix marchand qu’ils auront au moment où la loi sera adoptée »

Henri George, le logicien le plus solide que le collectivisme ait eu en Amérique, développa le meme système dans son livre fameux Progress and poverti/ paru en 1879. Lui aussi conclut à la fatalité de la rente et à l’enrichissement automatique et illimité des propriétaires fonciers ; lui aussi soutint que tout le progrès social et toutes les conquêtes de l’homme sur la nature vont à l’heureux détenteur du monopole de la terre, sans que jamais la vie en soit plus facile pour les autres, les besoins, mieux satisfaits, le travail, plus abondant ou mieux rémunéré; lui aussi, enfin, trouva le remède dans un impôt qui devrait absorber la rente, remplacer toutes les autres taxes et faire disparaître finalement tous les maux sociaux. 11 fallait bien au moins cela, puisqu’on n’avait pas la hardiesse de supprimer résolument le principe même de la propriété foncière exclusive et perpétuelle'^ !

Stuart Mill et Henri George méconnaissaient donc cette grande loi, que, sauf de rares exceptions, le propriétaire rural n’augmente et même ne maintient la valeur de sa propriété qu’avec une incorporation incessante de capitaux.

LES OB.IEGTION.S

Deux ordres d’objections peuvent être formulées contre la thèse de Ricardo.-les unes expérimentales, les autres rationnelles. Au point de vue expérimental, elles sont tirées :

1® De la variété des cultures.

Le problème n’est point aussi simple que l’a vu Ricardo, de

* On sait que le respect religieux, du droit naturel de propriété ne pouvait avoir d'influence sur Stuart Mill. Celui-ci aimait à se vanter «d'étre du très petit nombre des hommes qui peuvent se faire gloire de ne pas avoir rejeté la religion, parce qu’ils peuvent se faire gloire de ne l’avoir jamais eue ». — Stuart Mill est en assez grand honneur chez les socialistes : on sait maintenant pourquoi, à tous les points de vue.

^ La mesure générale que préconisaient Stuart Mill et Henri George, n’a rien de commun avec le procédé de l'article de notre loi du 16 septembre 1S07 sur le dessèchement des marais. Par cette loi, en cas d’exécution de certains travaux publics déterminés, l’Etat, qui aurait fait les dépenses, se réserverait de se faire donner par les propriétaires intéressés la moitié de la plus-value qu’elles auraient causée. Ici il s'agit d'une plus-value acquise par ^ un emploi de capital : les propriétaires auraient pu s’associer, le fournir et

avoir toute la plus-value; mais ils ont laissé l'initiative et l’avance à l’Etat et l’on partage. Au contraire, Vunearned incrément ne correspond à aucune impense; bien plus, il a souvent pour cause un abaissement du pouvoir de la monnaie en laquelle ou évalue la propriété foncière. Ajoutons aussi que la loi de 1807 est tombée à l’état de lettre morte.

même que le momie économique et social tout entier est infiniment plus complexe — j’allais dire moins rectiligne — que ne l’imaginent tous ceux qui veulent le refaire selon leurs plans. Ce fut là l’erreur des jacobins et c’est encore celle des socialistes; les économistes ne doivent pas s’exposer aux mêmes critiques.

En fait, les terres 1, 2 et 3 n’existent nulle part, et nul agronome n’oserait les étiqueter ainsi, comme des échantillons de couleurs allant du plus clair au plus foncé. Telle terre qui est au dernier rang pour une récolte, est au premier pour une autre; et les diiTérences de rendement sont encore plus diversifiées et plus entremêlées, quand on observe les diüerences des coûts de culture. Ajoutons les découvertes ou les vulgarisations des produits nouveaux, sans nous en tenir aux seuls perfectionnements de la culture que Ricardo avait considérés. Combien de sols, depuis un siècle, ont été renchéris ou dépréciés, par exemple par la culture de la betterave ou l’introduction de la pomme de terre, voire même par des découvertes minérales ou chimiques comme celles du pétrole et de l’alizarine, qui ont pesé si lourdement sur la valeur des champs de colza et des plantations d’oliviers et de garance !

Eût-elle exacte, la théorie de Ricardo serait donc d’une application difficile pour ne rien dire de plus. Ricardo, du reste, n’a jamais invoqué aucun fait ni cité aucune statistique ;

2“ De l'absence de valeur des terres vierges.

En fait, cette absence de valeur de la terre vierge se constate sur une foule de points des deux Amériques.

« La valeur de la terre dans les contrées primitives, dit M. P. Leroy-Beaulieu, est nulle ou insignifiante, faute de travail humain et faute de travail social. Depuis 1826, l’Union fait vendre aux enchères les terres domaniales à 16 fr. 50 l’hectare. Depuis 1854, quand elles sont restées ainsi dix ans en vente sans tenter l’acheteur, on abaisse le prix à 13 fr. 20 l’hectare; au bout de quinze ans, à 9 fr. 90; au bout de vingt ans, à 6 fr. 60; au bout de vingt-cinq ans, à 3 fr. 30; finalement, au bout de trente ans, à .30 sous l’hectare. Notez que ces terres domaniales que l’Union américaine ou le Dominion canadien livre à si bon compte, ne sont pas absolument nettes de tout travail humain, de tout travail social. Elles ont été arpentées, cadastrées, distribuées en lots; l’Etat en garantit la possession indéfinie et sans troubles; on y a fait aussi quelques chemins, si rudimentaires qu’ils soient, ou du moins elles ne sont pas éloignées des grandes routes'. »

« La raison, avait dit Bastiat, qui fait qu’on ne défriche pas de

* P. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses^ pp. 55-56.

nouvelles terres, ce n’est pas qu’elles soient mauvaises, et il y en a d’excellentes qu’on ne défriche pas davantage. Voici le motif: c’est qu’il en coûte plus pour amener cette terre inculte à un état de productivité pareille à celle du champ voisin qui est cultivé, que pour acheter ce champ voisin lui-même. Or, pour qui sait réfléchir, cela prouve invinciblement que la terre n’a pas de valeur par elle-même* »;

3° De Vordre effectif des mises en culture.

Cet argument a été surtout développé par l’Américain Garey, qui avait d’assez près sous les yeux l’ordre selon lequel des pays neufs sont conquis à l’exploitation agricole On ne commence jamais par les terres les plus fertiles, pour finir par les terres les plus maigres. Ce serait un ordre irrationnel. Pourquoi cela? Parce que les premiers colons ont peu de capitaux, peu de ressources accumulées et, par conséquent, peu de moyens pour attaquer les terres profondes et humides. Une végétation luxuriante est pour eux un obstacle à peu près insurmontable : ils trouvent la nature d’autant plus indomptable que les générations suivantes auront le droit de la trouver plus généreuse- Ainsi fut poursuivie la colonisation de l’Amérique du Nord. Dans la vieille Europe, les montagnes de la Grèce et de l’Italie péninsulaire furent défrichées avant le riche bassin de la Gaule Cisalpine: au moyen âge, le Morvan, le Soissonnais* le Luxembourg ont été florissants avant les Flandres. On peut donc, dans une certaine mesure, conclure à une croissance parallèle des efforts et des résultats, aussi justement que Ricardo affirmait que des efforts égaux coïncident avec des résultats progressivement décroissants.

11 est vrai que Carey, comme Ricardo, ne devait guère échapper à l’influence du milieu. Dans les régions vierges et sans limites du Nouveau-Monde, où le premier coup de charrue réveille toute une puissance de création qui y sommeille depuis les premiers âges de la terre, Carey doit être l’adversaire naturel de Ricardo, qui s’effrayait de renchérissement croissant du blé, aussi bien qu’il devra être l’adversaire de Malthus, qui s’épouvantait de la densité croissante de la population sur notre globe.

On répond enfin à Carey que les exemples de l’histoire ne font rien à la démonstration et que, « si l’on avait commencé par les mauvaises terres, la rente n’aurait surgi qu’après le défrichement des bonnes-*^ ». Mais elle n’en aurait pas moins surgi;

* Fr. Bastiat, Harmonies économiques^ ch. xui, « Delà rente », p. 435.

* Carey, Principes de la science sociale (Philadelphie, 1860), ch. iv et v (édition Guillaumin, 1. 1, pp. 101-163).

^ BJock. Progrès de la science économique^ b. II, p. 2Ü.

4® Du démenti que l'histoire économique a inp,igé aux prédictions de Ricardo.

Ricardo prophétisait l’augmentation automatique de la rente et la plus-value croissante de la propriété foncière.

Au lieu de cela, qu’avons-nous vu?

Examinons séparément : 1® le prix des denrées; 2° la plus-value des fonds.

De 1800 à 1880,1e prix du blé est resté très sensiblement le même, en moyenne. De 1880 à maintenant, il a très évidemment baissé. Ceci calculé en monnaie métallique. Or, le pouvoir d’achat de cette monnaie a considérablement diminué dans cette période, au regard des marchandises en général et au regard des services. Donc, le blé a vu son pouvoir réel d’achat diminuer, d’abord faiblement de 1800 à 1880, et ensuite avec plus d’intensité à dater de 1880. Mais précisément c’était sur le blé et sur le blé seul que Ricardo raisonnait.

Venons à la plus-value des propriétés rurales.

En France particulièrement, il est très vrai qu’on a pu en constater une, même très considérable, entre 1800 èt 1880, plus-value suivie d’un recul très sensible dans les douze ou quinze dernières années. Mais la cause ne saurait être celle qu’assigne Ricardo, c’est-à-dire la hausse des denrées. Ces causes sont multiples, et toutes sont étrangères à la théorie du grand économiste anglais. 11 faut signaler plutôt; l®les perfectionnements agricoles, qui ont accru le rendement dans une très large mesure; 2° l’abaissement progressif de l’intérêt des capitaux, de telle sorte que le taux de capitalisation des placements en immeubles ruraux en a été luimême très notablement abaissé ; 3® l’ouverture des voies de communication, qui ont facilité l’écoulement d’une foule de produits variés sur les marchés des grands centres. Ce ne sont pas même les contrées les plus riches qui ont le plus gagné, tout au contraire, au moins en France. Enfin, ce qui empêche bien davantage, ici, de faire appel à la doctrine de Ricardo, c’est que la plusvalue de la propriété rurale a été beaucoup inférieure à celle de la propriété urbaine.

Alors les défenseurs de Ricardo objectent que celui-ci s’était ménagé pour ainsi dire une retraite, en admettant que la facilité des importations et les progrès de l’agriculture pussent faire coïncider un abaissement de la rente avec une croissance de la population. « La richesse, avait-il dit, s’accroît souvent très rapidement pendant que la rente reste stationnaire ou même pendant qu’elle baisse. La rente hausse d’autant plus rapidement que les terrains disponibles diminuent de facultés productives. Là où la richesse augmente avec plus de vitesse, c’est dans les pays. où les

terres disponibles sont les plus fertiles, où il y a le moins de restrictions à l’importation, où, par des améliorations dans l’agriculture, on peut multiplier les produits sans aucune augmentation proportionnelle dans la quantité de travail, et où. par conséquent, l’accroissement de la rente est lent *. »

Mais beaucoup d’autres causes peuvent également empêcher la plus-value de la propriété territoriale, et partant, empocher le fonctionnement de la rente. Citons deux de ces causes, que Ri— cardo ne paraît pas avoir vues. L'une tient aux variations entre les parts de la répartition dans les temps observés ; l’autre, aux variations de ces mêmes parts dans les régions comparées.

Ln effet, pour que la mise en culture du n® 2 donne une rente au n® 1 ou pour que la mise en culture du n° 3 augmente la rente du n® 1 et en donne une au n® 2, il faut supposer que les parts du revenu brut qui sont absorbées en salaires sont constantes dans la durée et uniformes dans l’espace.

Or, aucune de ces deux propositions n’est vraie nécessairement, tant s'en faut.

D une part, en eifet, les salaires sont extrêmement variables, non seulement selon la concurrence entre les ouvriers, mais encore selon la productivité du travail. A cet égard, le minimum calculé sur les besoins est une quantité théorique influencée à tel point par les habitudes et par la possibilité plus ou moins grande de satisfaire des besoins, que ce minimum ne donne aucune base d’uniformité, même entre des pays où la classe ouvrière se prétendrait réduite à ce minimum de salaire. Même en France, le salaire (soit dégagé, soit implicite) d’un métayer ou dun manouvrier de Bretagne ou d’un montagnard quelconque de la Savoie et des Ilautes-Alpes n’est pas égal à celui d’un cultivateur de la Flandre, de la Brie ou de la banlieue de Paris. Les salaires de culture aux Indes sont encore beaucoup moins élevés, et il est impossible de savoir quels seraient ceux qu’on verrait pratiquer en Europe si les barrières tombaient contre une immigration de coolies chinois. Par conséquent, la nécessité de s adresser à des terres éloignées ou plus maigres n’entraîne pas nécessairement une rente pour les terres plus rapprochées ou plus fertiles, puisque la différence de proximité ou de fertilité peut être rachetée par les sacrifices que s’imposeraient les cultivateurs des mauvaises terres, au lieu d’être rachetée par les bénéfices que percevraient les propriétaires dos bonnes.

Môme phénomène peut se produire dans le temps.

Entre deux périodes soumises à l’observation, on peut constater

* Principes de Véconomie politique et de Pimpot, ch. ir.

qu’un accroissement de produit brut, au lieu de donner une rente, a tourné entièrement en avantage pour les travailleurs salariés : à la rigueur, on conçoit même que la situation des travailleurs de l’agriculture s’améliore au point de vue de leurs salaires, en même temps que la rente demeurerait stationnaire ou baisserait. Pour cela, il suffirait que la situation parallèle des ouvriers de l’industrie dans ce même pays fût considérablement améliorée; en ce cas, en effet, pour conserver des bras, les propriétaires fonciers seraient obligés de prendre sur un revenu brut constant ou même décroissant une portion croissante qui serait affectée aux salaires (salaire dégagé du manouvrier ou implicite du fermier). 11 y aurait sans doute une limite à ces sacrifices; mais comme les capitaux immobilisés en améliorations foncières sont considérables et absolument inconvertibles, on conçoit très bien que les propriétaires fonciers, même au cas d’une décroissance de leur produit brut, soient réduits à accélérer la baisse de leur produit net (rente ou loyer) par des sacrifices que commanderait la nécessité de conserver une population ouvrière. Ils continueraient aussi longtemps qu’ils garderaient un revenu net quelconque.

Or, ces deux causes de variations — variations dans le temps et variations dans l’espace — ne sont pas seulement possibles, elles appartiennent très effectivement à l’histoire économique.

Ainsi s’expliqueraient, dans leurs grandes lignes, les affirmations de M. Moreau de donnés, qu’en France, de 1700 à 1850, la part du propriétaire dans le revenu du sol après le paiement des impôts est descendue des deux tiers aux deux cinquièmes,en même temps que celle des salariés augmentait de 60

Mais devant toutes ces causes de variations, que reste-t-il des formules de Ricardo et de la rigueur toute mathématique qu’il donnait à sa démonstration ?

Voilà les critiques tirées de l’observation. Abordons maintenant les arguments rationnels.

Nous les réduisons à deux, à savoir que : 1° la rente, si elle existait, condamnerait la légitimité de la propriété foncière (argument que nous croyons inutile et dangereux) ; 2» que la rente ou ce qui paraît l’être n’e.st qu’un loyer de capital.

Premier argument. — La rente condamnerait la propriété. Mettons l’argument en syllogisme. La théorie de la rente est

' Voir aussi M, de Foville, dans V Economiste français, du S janvier 1S76 p. 37. ’

r*'-* mtei m.

512 troisième partie — RÉPARTITION

inconciliable avec la légitimité de la propriété foncière; or, la

propriété foncière est légitime; donc la théorie de la rente est fausse.

Les défenseurs de la propriété, dans le mouvement socialiste qui suivit 1840, avaient craint en effet que les droits d’un propriétaire — légitimes en tant que fondés sur le travail et sur l’emploi d un capital — ne fussent trouvés illégitimes et injustes en tant qu’ils lui donneraient des revenus basés sur les besoins des autres et croissant avec ces besoins. Ce fut en substance la concession que Frédéric Bastiat parut faire dans ses Harmonies écomiques, ainsi que M. Tbiers dans son volume de la Propriété; et M. Gauwès a félicité un auteur* a d’avoir compris qu’il faut opter entre la propriété foncière et la théorie de Ricardos ».

Cependant qu’y a-t-il de fondé dans l’assertion que la propriété et la rente seraient inconciliables, assertion qui formait, comme nous l’avons vu. la majeure du syllogisme?

Nous avons brièvement répondu plus haut à cette difficulté 3, en justifiant le droit du propriétaire aux fruits et aux variations dans les quantités ou les valeurs de ces fruits. Nous

n’avons plus à voir que les difficultés directement liées à la thèse de Ricardo.

Ce qui est vrai, c’est que, si la rente existait, le droit à la rente serait pratiquement inséparable du droit au fonds. Cette rente vient du prix des denrées. Comment obligerait-on le propriétaire, quand il exploite lui-même, à vendre au-dessous. du cours? Quels acheteurs profiteraient de l’avantage d’acheter de lui plutôt que des autres? S’il affermait, comment choisirait-il un fermier parmi tous ceux qui voudraient profiter de cet abandon forcé de la rente ? A qui ce bénéfice de l’affermage à prix réduit devrait-il profiter? Ce sont là tout autant de questions insolubles pour quiconque ne veut pas aller jusqu’à la nationalisation du sol et des capitaux, c est-à dire jusqu’au collectivisme, tout au moins jusqu à la confiscation de Vunearned incrément selon la formule de Stuart Mill et à l’impôt unique d’Henri George.

Ce qui est faux, c’est que ces plus-values ou ces chances de plus-values rendent injuste la propriété. « L’injustice, dit fort bien M. Baudrillart, n’est pas en ce que certains hommes jouissent de quelques avantages sans les avoir gagnés par un surcroît de travail ; elle serait en ce qu’ils eussent acquis ces avantages aux dépens du travail d’autrui *. » Pareils hasards et pareilles

' Bénard, le Socialisme d'hier et celui d'aujourd'hui.

■ (Jours d'économie politique, 2« édition n 1S7

» Supra, p. (57. , H- ^ .

^ Baudrillart, Manuel d'économie politique, édition, p. 42.S.

fortunes sont inhérents à tout emploi de l’activité humaine:

•el yegete dans un métier, qui eût réussi dans un autre, et tel

acheté en vue d’une hausse, qui aurait dû vendre en vue d’une

baisse. L Etat va-t-il se charger de tout uniformiser en tout

paralysant ? Ce serait prendre le chemin de l’icarie chère à Gabet •

mais ce serait aussi condamner la société à la paresse et à la raisere.

« Quelqu’un, dit avec raison on défenseur de la rente, nous

arrêtera peut-être ici pour dire : « Il n’est pas juste de se faire

« payer ce qu’on n’a pas gagné, si faible soit la somme ». C’est

une de ces formules qui servent à blâmer chez autrui des choses

qu on se permet couramment à soi-même. Personne ne se refuse

de jouir des dons gratuits de la nature « qu’on n’a pas gagnés »

ni des talents mis par une bonne fée dans votre berceau, ni de la

naissance privilégiée due au hasard, ni des avantages naturels

quelconques, de la beauté, de la force, de la mémoire, de l’adresse '. » , ^ 1 a

Deuxième argument. - La rente se résume en une certaine variation du loyer des capitaux,

Ricardo lui-même, sans le vouloir, nous amenait à le penser, n effet, à propos des inégalités de rendement des capitaux addilonnels, il admettait qu’un capital incorporé au sol pût se voir onner une rente, soit par l’emploi d’un autre capital additionnel, soit par la mise en culture d’une terre inférieure. C’était avouer que, dans ce cas au moins, la rente est le loyer d’un capital et non pas le produit gratuit d’un agent naturel. Et alors, pourquoi pas de meme dans les autres cas? La vérité qui se dégage, Jest que la terre ne rend rien par elle-même et que, lorsqu’elle paraît rendre après avoir reçu du capital, ce n’est pas elle qui rend, mais bien le capital qu’on lui a donné, Il ne faut donc pas faire de la rente un titre spécial de part à prétendre dans la distribution des richesses, et il faut avoir la franchise de rompre avec la division quadripartite de beaucoup d’économistes qui distinguent la rente, en face des agents naturels, le loyer ou intérêt en face du capital, le profit et le salaire en face du travail.

Sans aucun doute, ce rendement des capitaux incorporés au sol sera variable; et l’on ajoute qu’il aura une tendance à augmenter lorsiïue la population croîtra plus vite que les subsistances. C’est possible ; mais il n’y a rien là qui nous oblige à créer un titre spécial de répartition pour les tranches supérieures de rendements des capitaux agricoles incorporés.

* Block, Progrè.s de la science économv^ue,, t, II, p. t>ü4.

S’il en était autrement ; si au-dessus d’un certain taux un revenu cessait d’être ce qu’il est jusque-là et qu’il commençât à devenir une rente, ce ne serait pas l’agriculture seule qui nous montrerait des phénomènes de rente. Il y en aurait partout : dans les maisons en ville, quand le quartier où elles sont situées prend de la valeur; dans les terrains à bâtir, quand les agglomérations urbaines se développent et se portent de leur coté; dans les canaux maritimes comme Suez et dans les chemins de fer, quand augmentent la richesse générale et les transactions du commerce ; il y en aurait même dans l’exploitation des procédés nouveaux ou la fabrication des nouvelles substances, toutes les fois que l’invention aurait eu du succès auprès du public et que l’inventeur serait protégé par le monopole légal d’un brevet ou bien par le monopole effectif d’un secret bien gardé. Les partisans de Ricardo ne nient pas ces similitudes; mais pourquoi, alors, créer un titre spécial et construire toute une théorie qui soit donnée d’abord comme exclusivement propre à la propriété foncière et qui finisse par être générale? Que les capitaux rendent plus ici et moins là, que j’aie eu raison d’acheter des terrains sur la rive gauche ou sur la rive droite, ce sont toujours des cas de ce que les socialistes, après Karl Marx, appellent la Konjoncfur — un certain hasard dans les fortunes qui s’édifient ou qui s’écroulent — mais ce n’est point une cause originale et distincte d’acquisition, pas plus que n’en est une le hasard de prêter à un bon débiteur plutôt qu’à un mauvais.

Kn tous cas, la prétendue rente, si elle était reconnue en principe, manquerait à peu près toujours en fait. Elle ne se prélèverait, en effet, qu’après le loyer du capital : et est-il donc si fréquent que la terre, une fois améliorée, donne des rendements si considérables que le seul loyer de ce capital ne suffise pas à les absorber? On trouve plus de mines qui rendent annuellement 10 de leur capital de fondation, que de domaines qui en rapportent seulement 4 %; et cependant, dans les mines, on ne considère pas ce rapport favorable comme autre chose que comme un profit d’entreprise, profit même bien modeste si l’on compare les entreprises rémunératrices et leurs résultats avec le nombre des entreprises infructueuses et avec les centaines de millions que ces dernières ont englouties L

‘ En chiffres ronds, on peut admettre que sur quatre entreprises minières deux mangent leur capital, une végète et ne rend rien, une seulement distx’ibue un bénéfice (sur lequel il faut prendre l’amortissement du capital engagé, puisqu’il n’y a pas d’industrie où le mot ; « manger son fonds avec son revenu », soit aussi bien à sa placei.

Mais une grande illusion vient de ce que les tentatives heureuses subsistent et sont connues, tandis que les autres sont oubliées.

L’observation quelque peu attentive de tout ce qu’il a fallu pour créer un domaine, suffit à montrer que son revenu tout entier peut bien passer pour le simple loyer du capital. Parmi les propriétés rurales affermées 2.000 fr. par exemple, combien y en a-t-il qu’un capitaliste se chargerait de créer de toutes pièces pour une somme unique de 40.000 ou de 50.000 fr., à la condition de les prendre dans l’état vierge et sauvage où était la terre le jour où le pied de l’homme l’a foulée pour la première fois? Et

à pouvoir réaliser l’hypohese et commencer l’entreprise, ce capitaliste aurait encore

I immense avantage d’opérer, non pas dans un pays neuf mais au milieu de propriétés déjà créées et exploitées, avec le secours de toutes les découvertes, de tous les instruments et de toutes les voies de communication dont la société est déjà pourvue !

« Il y a bien peu de terres, avait dit Bastiat,qui pour être amenées a 1 état de fertilité où elles sont, n’aient coûté plus de travail qu’il n’en faudrait aujourd’hui, où l’on a des moyens d’action plus énergiques L »

Les calculs sur l’ensemble d’un pays ne démentent pas ceux qu on peut faire sur un domaine en particulier.

, estimait les propriétés agricoles à

40 milliards. Or, cette somme ne représente que le travail de cinq millions d’hommes à 400 fr. par an pendant vingt ans 2 La France agricole coûta davantage à constituer, défalcation faite e tous les travaux qui, destinés à assurer une seule moisson ou un très petit nombre de récoltes, ont pu et dû s’amortir avec les résultats de chaque année ou de chaque assolement.

Memes calculs pour des pays plus récents. L’Etat de New-York en 1850, présentait une valeur territoriale de 5 milliards de francs. Ce n’est que le travail d’un million d’hommes pendant quatre ans a trois cents jours par an et à un dollar par jour 3. Si jeune que soit l’Amérique, il est permis de trouver que cet effort aurait ete bien faible pour atteindre de tels résultats

II se peut cependant que par suite d’une augmentation du prix des denrees la rémunération du capital monte dans certaines périodes et que cette hausse, calculée d’après un point de départ très bas, ait 1 aspect d’une rente ; certaines régions de la France en ont offert l’exemple. Mais il ne s’ensuit nullement que les capitaux anciennement incorporés ne doivent plus être pris en considération, ni que cette hausse ait d’autre effet que de faire remonter leur rendement à un taux moins illusoire qu’il n’avait

^ Bastiat, Harmonies économiques, ch. xm. « De la rente » o 434

shine ..mith. Manuel d économie politique, 1854, p. m.

été à certains intervalles. Bref, sur le terrain des faits, nous nous croyons en droit de conclure que le revenu foncier reste généralement beaucoup inférieur — que tout au plus, il serait égal — au rendement que les capitaux incorporés devraient fournir si l’on pouvait tout à la fois les isoler et les exprimer en valeur actuelle du travail qu’ils représentent. ^

Le jugement de M. Paul Leroy-Beaulieu, pour sévère qu’il soit, n’en est pas moins juste. « De l’étude que nous avons faite de la doctrine de Ricardo, il résulte qu’elle contient une parcelle de vérité théorique, très curieuse au point de vue scientifique, mais dépourvue actuellement de toute portée pratique... On peut s’étonner des lacunes de l’intelligence de Malthus et de Ricardo, esprits profonds, mais singulièrement étroits, qui ne surent pas étendre l’horizon de leur pensée au-delà des phénomènes présents et anticiper en imagination sur les progrès futurs L »

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