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CRITIQUE DE DA RENTE ABSOLUE

Ce qui nous reste à discuter, c’est la situation toute spéciale que dans ce grand débat on a faite à l’agriculture. La rente différentielle de la terre a été. examinée et écartée : après cela, est-il i

vrai : 1° qu’il faille retenir au moins une rente absolue ? 2® que l’agent naturel-terre ait une force active que parmi les agents naturels il soit seul à posséder? enfin, 3® que celui qui le détient •

ait un titre spécial de répartition, abstraction faite de toute inégalité dans la fertilité des fonds et abstraction faite de tout travail actuel et passé ?

A toutes cés questions, nous répondrons négativement. |

I. — Qu’il n’y ait pas de rente absolue, c’est ce qui se déduit |

de diverses considérations déjà présentées. Une terre, avons-nous dit, n’a aucune valeur quand ni elle-même ni aucune des terres de la contrée n’a été fécondée par le travail ; après le travail incorporé au sol, le rendement de la terre considérée comme capital fixe n’est pas supérieur au rendement des capitaux circulants qu’il a fallu immobiliser en elle; enfin, toute terre et tout I

domaine perdent vite leur valeur et leur rendement agricole, si ^

de nouvelles incorporations de capitaux ne viennent pas les )

entretenir en rapport. Ce n’est point prétendre que le travail i

présent et passé puisse faire pousser du blé sans une terre où la semence puisse être jetée ; c’est simplement affirmer que, si deux conditions — le sol et le travail qu’on y a mis ou qu’on y met — '

* P. Leroy-Beaulieu, Essai st^r ia répartition des richesses, pp. i02 et il7.

sont nécessaires pour obtenir une récolte, il n’y a cependant qu’une seule condition — je veux dire le travail passé et présent — de laquelle procèdent la valeur et le revenu. Nous acquiesçons donc pleinement à la formule de M. Cauwès : « La valeur des terres provient exclusivement du capital et du travail, et elle ne représente qu’incoraplètement l’intérêt des avances faites au sol '. » Nier que dans la productivité de la terre il y ait une part qui revienne à la fertilité naturelle, une part qui revienne aux améliorations et au travail, c’est, a-t-on dit, nier l’évidence. Distinguons. Oui, c’est nier l’évidence, si l’on parle histoire naturelle; c est au contraire soutenir la vérité, si l’on parle économie politique. Et ici, nous n’avons pas prétendu faire autre chose. L’histoire naturelle étudie une végétation quelconque ; Spinas et tribulos germinabit libi, a dit la Genèse 2. L’économie politique voit seulement les utilités, le pain qu’on fait pousser à la sueur de son front; et seul le travail présent ou passé est un titre aux récoltes du sol, sous forme de loyer, de salaire ou de profit.

IL Examinons aussi la force active que seule parmi tous les agents naturels la terre posséderait. Eh bien ! philosophiquement, la terre n’agit pas, c’est la vie des plantes qui agit en elle. Dans les phénomènes de la végétation, la terre est comme la chaudière dans laquelle le calorique produit la force active de la vapeur, ou bien comme la surface de la mer sur laquelle les causes météorologiques produisent la force active du vent qui gonlle la voile du navire.

Toute la diprence, c’est que l’institution de la propriété foncière a fait apparaître la limitation de la chose appropriée, tandis que la mer se refuse à 1 appropriation et que le fer ou la tôle ne paraissent pas devoir jamais manquer pour les parois des générateurs. C’était par cette différence que les défenseurs de Ricardo justifiaient toute la rente différentielle. « Les fonds productifs, disait l’un d’eux, sont des instruments de production qui diffèrent essentiellement des autres, en ce qu’ils occupent un espace qui ne saurait être indéfiniment multiplié, et en ce que les agents naturels qu’ils mettent en œuvre ont une puissance déterminée par leur situation ; de sorte que l’action totale de chaque espèce de fonds productif est limitée par l’étendue à laquelle elle s’applique et par la puissance collective de ses diverses parties, tandis que, les agents naturels mis en œuvre par des industries de fabrication (le vent, le calorique, la vapeur, la pesanteur, les réactifs chimiques) pouvant se multiplier indéfiniment pour chaque degré de puissance,

* Cauwès, Cours d'économie politique, édition, t. III, p. 255.

* Genèse, ni, 18.

leur action totale n’a pas de limites assignables. Or, il en résulte nécessairement que les produits des industries extractives ont une valeur normale déterminée par le minimum de puissance des agents dont la mise en œuvre est collectivement nécessaire (terrains de dernière catégorie), tandis que ceux des industries de fabrication reçoivent leur valeur normale de la production qui s’accomplit avec le maximum de puissance ^ , » Ce serait bien la démonstration d’une rente différentielle, si nous n’avions déjà répondu à cette question : mais on y reconnaît aussi l’aveu de cette vérité, que la terre est caractérisée par une limitation apparente des conditions de productivité et nullement par une possession unique et exclusive de ces conditions-là. En vérité, des éléments analogues de force mécanique ou chimique, sinon de force vitale, existent fort bien ailleurs.

Aussi, sur cette différence radicale que l’on veut mettre entre les forces de la végétation et les autres forces, ne saurions-nous souscrire au jugement d’Adam Smith parlant du revenu foncier : « Dans 1a culture de la terre, disait-il, la nature travaille conjointement avec l’homme, et quoique son travail ne coûte aucune dépense, ce qu’il produit n’en a pas moins sa valeur, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus chers.... Dans les manufactures, la nature ne fait rien ; la main de l’homme fait tout » Non : dans les manufactures aussi la nature travaille. Elle y travaille par les propriétés des matériaux qu’on a ouvrés et par les lois du monde inanimé; bien plus, dans beaucoup de transformations aujourd’hui mieux connues, elle y travaille encore par les forces vitales des agents mystérieux de la fermentation.

ni. — Enfin, nous ne croyons pas davantage qu’il faille payer au propriétaire foncier cette action de la nature. Sur ce dernier point, Frédéric Bastiat avait raison, ce nous semble, bien que la vérité philosophique — et nullement la cause de la propriété ellemême — fût seule engagée dans le débat qu’il soutenait^. En agriculture comme ailleurs, la nature travaille gratuitement avec l’homme et pour l’homme : ni la terre ni la plante ne se font payer plus que ne se font payer la chaleur et le vent. 11 n’importe guère qu’il s’agisse de forces vitales dans l’agriculture et ordinairement de matière inanimée dans les autres industries, si ces forces vitales et les propriétés des substances inanimées obéissent les unes et les autres avec la même docilité aux conditions que nous offrons à leur développement et à leur exercice.

* Cherbuliez, Précis d'économie politique, 1. 1, p. 489.

* Richesse des nations, 1. II, ch. v, t. I, p. 455-456.

3 Harmonies économiques, ch. v« de la propriété fonciôre » et ch. xin, « De la rente ».

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