‹ Éléments d'économie politique [microform]Chapitre 104 sur 161 · LA LOI DE L OFFRE ET DE LA DEMANDE · texte numérisé non relu

LA LOI DE L OFFRE ET DE LA DEMANDE

« Le salaire baisse, disait Cobden, quand deux ouvriers courent après un maître ; il monte quand deux maîtres courent après un ouvrier. »

Adam Smith, avant lui, avait très longuement développé cette tendance.

Au début, « dans cet état primitif, dit -il, qui précède l’appropriation des terres et l’accumulation des capitaux, le produit entier du travail appartient à l’ouvrier : il n’y a ni propriétaire ni maître avec qui il doive partager L Si cet état eût été continué, le salaire du travail aurait augmenté avec tout l’accroissement de la puissance productive... Mais il ne put pas durer au delà de

* Supra, p. 167, sur la question du produit intégrai au travailleur*

"as*

l’époque où furent introduites l’appropriation des terres et l’accumulation des capitaux... Dans tous les pays de l’Europe, pour un ouvrier indépendant, il y en a vingt qui servent sous un maître. C’est par la convention qui se fait entre ces deux personnes (dont l’intérêt n’est nullement le même), que se détermine le taux commun des salaires. Les ouvriers désirent gagner le plus possible; les maîtres, donner le moins qu’ils peuvent; les premiers sont disposés à se concerter pour élever les salaires; les seconds, pour les abaisser. » Et Adam Smith, quoiqu’il ajoutât un peu plus loin que « la récompense réelle do travail (le salaire réel) eût augmenté au cours de son siècle dans une proportion bien plus forte que son prix en argent', » avouait tristement ceci : « Il n’est pas difficile de prévoir lequel des deux partis, dans toutes les circonstances ordinaires, doit avoir l’avantage dans le débat et imposer forcément à l’autre toutes ses conditions. Les maîtres, étant en moindre nombre, peuvent se concerter plus aisément ; et, de plus, la loi les autorise â se concerter entre eux, ou au moins ne le leur interdit pas, tandis qu’elle l’interdit aux ouvriers^.» — « Lorsque, dans un pays, la demande de ceux qui vivent de salaires va continuellement en augmentant, lorsque chaque année fournit de l'emploi pour un nombre plus grand que celui qui a été employé rannée précédente, les ouvriers n’ont pas besoin de se coaliser pour faire hausser leurs salaires. La rareté des bras occasionne une concurrence parmi les maîtres, qui mettent à l'enchère l’un sur l’autre pour avoir des ouvriers®. »

Voilà le travail assimilé pour ainsi dire à une marchandise, ce dont bon nombre d’esprits ont été profondément choqués et indignés *.

Richesse des nations. 1. I, ch viir, t. I, p. 107.

* Ibid., pp. 84-S6.

^ Ibid., p. 90.

^ Sur ce point, voici comment s'exprime une tonsuUation que la Curie romaine chargea le cardinal Zigliara de préparer et d’envoyer au cardinalarchevêque de Malines en août 1891, et sur laquelle nous reviendrons plus d’une fois :

« Pour plus de clarté, le travail d’un ouvrier est considéré comme une sorte de marchandise, et le salaire ou récompense, comme une sorte de prix. Et ce n'est pas <X tort qu'il en est ainsi : car, bien que le travail de Cou~ vrier soit quelque chose de plus not)le qu'une marchandise, U garde cependant tout le caractère d'une marchandise, si on le considéré par le côté que celle-ci est l'objet d'un prix. Le raisonnement de saint Thomas est donc très juste (Quest. cxiv, art. i, ad primum et secundum)^ etc. »

Cette consultation n’est pas précisément une décision de la Curie romaine; cependant elle fut envoyée avec le consentement ue Léon XIII, donc elle est conforme à l’esprit de son Encyclique Rerum novarum du 15 mai de la même année. Le R. P. Eschbach, supérieur du séminaire français à Rome, qui la fit connaître, n’hésitait pas. dans sa lettre d’envoi, à la qualifier de document émané du Saint-Siège.

be::--

i Ceci dit, si l’on observe de plus près le cours des choses, on ne

voit nullement que le prix du travail ait à beaucoup près la même mobilité que le prix des marchandises. Il y a des hausses et des , baisses, sans doute, quand l’activité industrielle reste longtemps

soutenue ou longtemps déprimée; mais beaucoup d’ouvriers sont congédiés avant que le salaire de ceux qui restent soit diminué,

I et souvent aussi le patron se plaint de manquer de bras longtemps

avant que le salaire de son personnel soit augmenté.

En un mot, il y a, par la force de la coutume, une fixité qui ne s’accorde que de très loin avec le texte de la formule. Tout le monde en profite ; l’ouvrier, parce que, à la condition d’avoir du travail et de la santé, il peut dresser son budget domestique; le patron, parce qu’il peut, avec moins d’incertitude, déterminer ses frais de production. En fait donc, la loi de la concurrence explique fort mal le taux général et moyen des salaires.

Pourquoi cela ? Philosophiquement, on aurait envie de répondre que le travail, étant un moyen de production et non pas on produit, ne doit pas avoir de raisons d’obéir aux mêmes lois économiques que le prix des produits. Mais il y a une autre explication plus économique. D’ordinaire, celui qui cède est le moins fort, et la loi de la concurrence n’agit sur la hausse ou la baisse des prix qu’en faisant croire à la faiblesse des détenteurs de ce qui est 1 beaucoup offert et peu demandé. C’est une tendance seulement,

I et non pas une loi irrésistible; et d’autres causes peuvent influer

pour l’empêcher de donner tous ses effets. Or, l’offre du travail I éprouve une grande peine, voire même une réelle impossibilité

à se réduire ou à disparaître. Il faut que l’ouvrier vive et il faut meme, sauf empêchement absolu, qu’il continue à vivre selon ses habitudes antérieures. Le travail opposera donc à une baisse des prix par surcroît d’offre une résistance beaucoup supérieure , à celle que des marchandises offriraient. En fait, la grande varia-

tion des prix suppose et exige la mobilité du personnel '. Puis, une fois établie une sorte de fixité traditionnelle qui a résisté un certain temps à la baisse, il s’ensuit, par réciprocité, une autre

' Par exemple, le salaire des vendangeurs dans le vignoble du Beaujolais obéit minutieusement à la loi de l'offre et de la demande, parce que la mobilité du personnel y est complète. Là, il se tient pendant une, deux ou trois semaines dans certains villages, chaque matin avant jour, des places qui sont de vraies bourses du travail. Les vendangeurs descendent ordinairement de la uiontygne du Lyonnais : si le salaire monte pour cette journée*la, il est à peu près certain que le lendemain d’autres viendront en nombre, avec la seule sur le dos ; si le salaire est trop bas, l’offre de travail diminuera par le départ des vendangeurs. La cote — comme on dirait dans une bourse change chaque matin sur chaque place.

Mais c’est là un cas exceptionnel et de pure curiosité.

. . . — — ' > |*T im O.I t« > . .^^^^yqi^WgCCSiPWIW

526 TKOISIÈME PARTIE — RÉPARTITION

résistance des patrons contre la hausse que la reprise de la demande de travail devrait instantanément opérer.

Enfin — et nous reproduisons ici la réfiexion déjà faite à propos du loyer de l’argent — savoir que la hausse ou la baisse vient de la loi de l’ofifre et de la demande, c’est encore peu savoir si l’on ignore ce qui fait varier cette olfre et cette demande de travail. La première formule restait donc incomplète.

Page 1