LA LOI DU FONDS DES SALAIRES
L’offre de travail dépend du nombre des travailleurs Cpuisque ceux-ci, contraints par leurs besoins, ne peuvent pas se retirer du marché du travail) ; la demande dépend de la portion du capital circulant qui est employée à la rémunération de la main-d’œuvre. D’où l'on conclut que le prix moyen de cette main-d’œuvre dépend du rapport entre la population et le capital.
Cette formule a sur la précédente l’avantage de montrer que les travailleurs manuels sont intéressés à l’accroissement du capital — ce qui est vrai.
Adam Smith en avait jeté le germe sans y penser, en disant que « la demande de ceux qui vivent de salaires ne peut augmenter qu’à proportion de l’accroissement des fonds destinés à payer des salaires * ». Stuart Mill creusa davantage la formule : il embrassait par le mot population « les personnes qui travaillent au prix d’un salaire », et par capital « la portion du capital circulant qui est employée à l’acquisition directe du travail ^ ».
On appelle fonds des salaires — wage-fund — cette portion du capital qui est employée à la rémunération de la main-d’œuvre. D’où le nom de loi du fonds des salaires, qui a été donné à cette loi du quotient d’un capital par le chiffre des ouvriers.
Mais, outre que cette loi du fonds des salaires ne jette aucune lumière sur les fluctuations du salaire réel, qui est cependant le plus intéressant à connaître, on peut lui objecter :
1® Que le fonds social qui fournit aux salaires est le même qui fournit aux autres titres de répartition, et que l’ensemble de ce dividende commun n’est pas même susceptible d’une détermination quelconque.
En effet, c’est bien cette même masse qui doit alimenter le loyer
) Richesse des nations, 1. I, ch. vin, t. I, p. 90.
* Principes d'économie politique, I. II, ch. xi, l. I, p. 397 (éiiition Guillaumin, 1873).
OU intérêt des capitaux et le profit de l’entrepreneur. Bien plus, c’est encore la même qui fournit à la distribution secondaire i (impôts, professions libérales, etc.). Donc, avant de pouvoir calculer
j ce quotient qui va être le taux général et moyen des salaires, il
i faudrait isoler son dividende et l’arracher aux causes qui peuvent i
le faire varier, soit aux dépens, soit au profit des autres parties ^ prenantes de la même masse commune. « Il n’y a pas de fonds de
salaires dans la société, dit M. Jourdan, il y a bien plutôt un fonds I commun où propriétaires, capitalistes, ouvriers puisent simultanément et, suivant les cas, les uns par préférence aux autres. )
11 peut se faire qu’une entreprise ne donne ni intérêt, ni dividende, ni profit, et que des salaires abondants soient distribués aux travailleurs'. » i
I On peut objecter aussi : ?
I 2® Que le salaire, quoique payé avec des richesses déjà acquises, ’
I est une part, non pas de la production antérieure, mais de cette -
production actuelle qu’il va falloir achever d’abord, puis échanger. ;
En effet, la monnaie ne fonctionne dans le paiement des salaires que comme instrument d’une avance remboursable. L’entrepre- '!
neur escompte pour ainsi dire à l’ouvrier la valeur du travail fourni. Il paye aujourd’hui, et à ses risques et périls il se couvrira ; plus tard. Il suffit donc pour payer des salaires, quels qu’ils soient : .i
, 1® que l’entreprise possède sinon assez de monnaie, au moins assez -i
j de crédit; 2® que le pays dans son ensemble ait assez d’instru- ï
ments quelconques de payement.
! A ces deux seules conditions, l’entrepreneur paye, non pas
d’après sa fortune actuelle, mais d’après les résultats espérés de |
son entreprise. Au contraire, si riche fût-il, il congédierait ses I ouvriers s’il croyait que la productivité de leur travail ne dût pas
! quelque jour le rembourser ;
Enfin, 3° que la loi du fonds des salaires, si elle se fût appliquée littéralement, aurait exigé que l’introduction des machines amenât une grande baisse dans le taux général et moyen des salaires. L’entrepreneur immobilisait du capital circulant, en même temps j que, devenu capable de faire autant d’ouvrages avec moins de
bras, il devait demander moins de travail. La baisse, cependant,
\ ne s’est pas manifestée. Pourquoi cela? Parce que la productivité
1 industrielle s’est augmentée ; et parce qu’elle constitue, avec le
crédit qu’elle ouvre, un fonds futur des salaires. Ensuite avec quoi i
I les marchandises une fois terminées seront-elles payées? Avec le
h fonds de consommation. Donc, donnez du crédit pour payer, et le
j capital circulant n’intervient que pour permettre aux salariés
I * Jourdan, Cours an'ilyiique d'écono?nie poUCique, p, 272.
; :ry '«'tEc?- ,
de vivre jusqu’à l’achèvement du produit ; donnez en même temps drirproductivité industrielle, et l’avance sera gagée solidemen , sans que ceux qui vont la faire encourent le reproche de temer t ^ Les ouvriers ont tourné le principe sous-entendu de la loi du fonds des salaires : elle argumentait d’une constante de capital pour les payer ; ils «^guniente^ ^qu^^^^^ ment d’une quantité prétendue fixe de travail " dans les enquêtes ouvrières et dans les revendications des gr vistes, voit-on souvent des plaintes contre toute serait donnée aux uns de travailler plus que les autres et de faire ?oTpar Lnséquent à ceux-ci. Telle est la cause na urelle qu amène si souvent les socialistes à demander l’interdic ion des heures supplémentaires facultatives et payées a part. « Les ouvriers dit M. ViUey, raisonnent comme si le travail nation était une’ quantité déterminée et fixe : rien n’est plus errone. Les hesoinrde l’homme sont indéfinis; le travail aura toujours un objet pourvu qu’il y ait de quoi le rémunérer L »