LA LOI DU SALAIRE NECESSAIRE OU LOI 1)’ AIRAIN
Le problème du travail et du salaire, a-t-on dit, est inséparable du »roWème de la population. Soit qu’on s’en tienne à la vague tLle Te IWre et de la demande, soit qu’on adopte celle du fonds des salaires, une conclusion sera commune : a savoir, que
l’offre de travail croîtra nécessairement ^'^"^^"Tt^nt (ou Taux ou bien - ce qui revient au même - que le quotient (ou taux
moyen du salaire) s’abaissera, par une nécessite “«^hématique
lorsque le diviseur s’augmentera sans que le dividende le sune
^TTTe seTblTa-t-on dit, la population croîtra fatalement en nombre aussi longtemps que la misère ne mettra pas obstacle
^°EUrcSquence dernière, afflrme-t-on, c’est que le salaire en général ne pourra pas dépasser le strict minimum ^lont 1 ’ouvner a besoin pour vivre. On pourrait croire ce salaire capable d osciller entïe un minimum au-dessous duquel la classe ouvrière ne pourrait pas vivre et se renouveler, et un maximum au-dessus SuqueT n’aurait plus intérêt à faire travailler
kst une erreur. Le salaire restera toujours à son minimum , par conséquent, ce minimum sera également un maximum.
1 Villev. Traité élémentaire d'économie politique, 18«5. p. 425.
Telle est la prétendue loi du salaire normal ou naturel ou nécessairSy toutes expressions équivalentes.
Le nom du socialiste Lassalle est resté attaché à cette prétendue loi. Il la nommait la loi d’airain, das geherne Gesetz^ das eiserne Lohngesetz; il en faisait le point culminant, le pivot de toute l’économie politique*. Il recommandait aux ouvriers « de ne jamais s’en séparer dans aucune de leurs pensées ». Il affirmait aussi que tous les économistes, « Adam Smith comme Say, Ricardo comme Malthus, Bastiat comme Stuart Mill, sont unanimes à en reconnaître la vérité- ».
Que faut-il penser de ces autorités qu’il invoque? et que faut-il penser de la loi elle-même?
En tout genre de travail, avait dit, il est vrai, Turgot, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l’ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer la subsistance^. » Cependant le nécessaire rêvé par Turgot comportait un excédent « pour se procurer quelques petites douceurs », et « c’est de cette espèce de superflu que l’on peut dire qu’il est chose très nécessaire \ »
Ricardo a pu davantage prêter à la formule de Lassalle. Il définit le salaire naturel « celui qui fournit aux ouvriers en général les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution »; il définit le prix courant du travail « celui que reçoit réellement l’ouvrier d’après les rapports de l’offre et de la demande, le travail étant cher quand les bras sont rares, et à bon marché quand ils abondent »; et il croit que « quelque grande que puisse être la déviation du prix courant relativement au prix naturel du travail, il tend ainsi que toutes les denrées à s’en rapprocher 2. » Enfin, ce qui est plus grave, comme l’ouvrier anglais n’est pas encore, ce semble, au dernier point de la misère, Ricardo pronostique pour le moment une baisse assez forte du salaire réel coïncidant avec une hausse légère du salaire nominal. « Dans la marche naturelle des sociétés,
* « A tout homme qui vous parle de Tamélioration du sort des travailleurs, vous devez poser avant tout la question s’il reconnaît ou ne reconnaît pas celte loi. S’il ne la reconnaît pas, vous devez dés l'abord vous dire que cet homme, ou bien veut vous tromper, ou qu’il est d'une lamentable inexpérience dans la science économique... Et s’il a une fois reconnu celte loi, alors posez-lui une autre question ; « Comment veut-il triompher de cette « loi?» (Lassalle, OfJ'enes Anttrortschreiben.)
2 Ibid,
•* Réflexions, g 4 (édition Guillaumin, l. I, p. 10).
^ Jxitres sur liberté du commerce des grains, édition Guillaumin. 1. 1, p. 1S5.
530 troisième partie — répartition
dit-il, les salaires tendront à baisser en tant qu’ils seront réglés par l’offre et la demande; car le nombre des ouvriers continuera à s’accroître dans une proportion un peu plus forte que la demande. Mais il ne faut pas oublier que le prix des salaires tient aussi à celui des denrées que l’ouvrier a besoin d’acheter. A mesure que la population augmente, ces denrées iront toujours en augmentant de prix, plus de travail devenant nécessame à leur production. Si les salaires payés en argent à l’ouvrier viennent à baisser pendant que toutes les denrées à l’achat desquelles i dépensait le produit de son travail haussent de prix, il se trouvera doublement atteint, et il n’aura bientôt plus de quoi subsister. C’est pourquoi, au lieu de baisser, les salaires en argent hausseraient au contraire, mais pas suffisamment pour permettre à l’ouvrier d’acheter autant de choses nécessaires qu’il pouvait le faire avant le renchérissement de ces denrées '. » Tout cela, c est le pessimisme des lois de la rente combiné avec le pessimisme du
principe de population de Malthus.
Mais ces inquiétudes que Ricardo exprimait pour l’avenir des populations ouvrières de l’Angleterre, ne revêtaient nullement chez lui la formule d’une loi générale dont l’humanité tout entiere
aurait dû souffrir.
Ricardo ne croit pas que le salaire minimum soit le salaire nécesmire. Au contraire, il le nie aussi crûment que possible.
« C’est lorsque le prix courant du travail, dit-il, s’élève audessus de son prix naturel, que le sort do l’ouvrier est réellement prospère et heureux, et qu’il peut se procurer en plus grande
quantité tout ce qui est utile ou agréable à la vie La masse du
capital peut s’accroître sans qu’il augmente de valeur : meme cette valeur peut diminuer. Dans ce cas, le sort de l’ouvrier s’améliorera singulièrement : il recevra un bien plus fort salaire en argent, tandis qu’il pourra acheter les objets dont il a besoin pour lui et sa famille, aux mêmes conditions et peut-etre meme
à plus bas prix C’est donc ainsi que toute amélioration dans
la société et toute augmentation de capital feront hausser le prix
courant des salaires*. » , j, i
Au résumé, ce qui différenciera toujours Lassalle d avec les
économistes classiques, c’est qu’il a signalé une fatalité là où les autres n’ont vu qu’une possibilité plus ou moins difficile a em-pêcher ; c’est aussi qu’il a cru à l’uniformité d’un nécessaire qui empêche seulement la mort, tandis que les autres n’ont point désespéré d’une amélioration moyenne des conditions d’existence
< Principes de l'économie politique et de l'impôt, ch. > . î Ibid.
et qu’ils ont précisément cherché à la procurer. Notamment en ce qui concerne Ricardo, peut-être le plus sombre de tous les économistes de la vieille école, on se demande si les affirmations de Lassalle font suffisamment honneur à la bonne foi du socialiste.
Ce sont les faits qui doivent réfuter d’abord la loi d’airain, et nous verrons ensuite pourquoi elle ne pouvait pas être vérifiée par l’expérience.
Dans les faits, la loi est contredite: l®par le défaut d’uniformité des salaires nominaux en un même temps et un même pays ; 2° par le défaut d’uniformité des salaires réels moyens observés en des périodes différentes.
1® Défaut d’uniformité des salaires nominaux en un même temps et un même pays.
Si la loi d’airain existait, elle devrait régir toutes les professions sur lesquelles la grande généralité des ouvriers pourrait se porter, c’est-à-dire toutes celles qui n’exigent aucune capacité exceptionnelle. Par conséquent, elle devrait amener l’uniformité des salaires partout où des aptitudes spéciales et rares ne seraient pas exigées.
Or, ce n’est point là ce qu’on observe: de localité à localité (sans qu’il y ait entre ces localités des différences dans le prix des denrées et le pouvoir de la monnaie) et d’industrie à industrie, on constate de très grandes variations entre les salaires nominaux, quoique dans des sens divers et avec des intensités inégales.
On conclut que la loi d’airain, au lieu de s’appliquer à toutes les catégories d’ouvriers, ne s’applique qu’à la catégorie qui tient le dernier rang dans l’échelle des salaires. Elle n’est donc plus la loi de tous les ouvriers, mais seulement la loi des moins favorisés d’entre eux ; elle ne régit plus ni la généralité, ni même la moyenne de la classe ouvrière, elle en régit seulement les couches les plus infimes. Mais cette manière de la travestir équivaut à la nier, à moins qu’on n’admette que la proposition : « Il y a des ouvriers qui ne gagnent que le strict nécessaire», équivaut à celle-ci ; « Il n’y a pas de milieux ouvriers qui gagnent plus que le strict nécessaire ». Lassalle avait affirmé une loi universelle, absolue, fatale : quelques faits particuliers ne justifient pas sa formule, puisqu’un grand nombre d’autres faits particuliers concluent contre lui et lui interdisent de fonder sur la méthode inductive la proposition générale qu’il avait avancée.
2® Variations des salaires réels selon les temps.
Nous assistons, depuis bientôt un siècle, à une hausse peu contestable des salaires réels. Le salaire nominal a généralement monté assez considérablement ; au contraire, parmi les denrées
532 troisième partie - RÉPARTITION
,es plu, usuelle,, 11 y a eu main.leu ou plutôt ^
blé et par eouaéïuent du prix du pam ,1 y a eu^
quée à la baisse a"a les objets man viande, la chaussure et
n’y a eu hausse sensible que sur , viande
l’habitation. Et cependant la consomm^^ Pensemble, ce qui
a augmenté dans les clas P ^ générale de l’alimen-
est très remarquable, c est une a parmi les classes
talion et du vêtement; relatives
ouvrières, d’une grande et à la
aux consommations de pure )o“'Ssanoo, a
toilette, aux modes du débit des bou-
distraclions de toute j„ ,ie froment et du
cheries; l’usage devenu , vLrettable, il est vrai -
tabac; l’accroissement - prolondeme g^^
du nombre des débits de boisson, aigparition progressive des
ainsi que de l’usage des *;gri “ de
maisons à une, deux et trois J, chemins de ter de
voyageurs transportes par les J démontrent que
“S' ra^.- '‘:o:r £ p- -
:ri:fïï;l\tfp'aTp^“ê“e%rsraites dans le plus grand nombre
des cas. . . nouvel « étalon de vie
11 s’est dégagé, pour ainsi di , a„„iais — et le néces-
SriaWeîrdTpmstn Ss Tarté du nécessaire ■économique
“cœésïq":eT;iuTj^^^^^
dans son Essai sur la repaiti ppyg la croyons
à une moindre inégalité des co ^ ' . bien plus, nous
juste, au moins en ce qui , „g la richesse a crû
la croyons juste ce qJ est le cas de la France,
plus rapidement J P J ^ ^pe moindre mesure de
de l’Angleterre, des Etats-Unis, e
l’Allemagne. . ^ „,igère ait disparu. Les deux for-
Mais ce n’est point dire q misère à soulager —
mules - loi d'airain et ^ P^isère est observée
n’ont rien de “jg, professions supérieures, tombés
rnT‘qù“,u= crrnires^ucufed que nous avons prece-
demment signalées A
4QQA rvst celle-là que nous citerons
1 preraièpe édition, Guillaumin,
toujours.
* Supra, p. 155.
LE salaire Ood
Cherchons maintenant une explication rationnelle de ces faits.
La meilleure et l’unique cause de ces démentis donnés à Lassalle, c’est que les ouvriers sont des êtres intelligents et actifs, au lieu d’être de pures machines. Par le mode de rémunération, le travail du salarié doit bien être regardé comme une marchandise, de même qu’est une marchandise l’objet dans lequel le travailleur autonome a préalablement incorporé sa peine ; mais l’un et l’autre ont la faculté de discuter le prix de l’effort ou le prix de l’objet, l’un et l’autre peuvent se déplacer, l’un et l’autre peuvent tendre au progrès et parfois le réaliser quand les circonstances économiques ambiantes le leur permettent. Il peut arriver ainsi que la productivité sociale croisse plus vite que le nombre des ouvriers < ; il peut arriver, d’autre part, que la proportion entre les diverses parts de la répartition (salaire, loyer, profit) ne reste pas fixe et constante.
Précisément parce que l’ouvrier est un principe d’action, il peut très bien se faire qu’il obtienne des changements de proportionnalité dans la répartition des produits obtenus; il peut se faire donc que, malgré la constance du total partageable, il fasse augmenter son salaire, ou bien que, si ce total augmente, le salaire augmente plus qu’en proportion avec lui. L’ouvrier peut particulièrement arriver à ces changements de proportionnalité par un usage intelligent et énergique des forces que la liberté de l’association met dans sa main, si les patrons, d’autre part, sont moins unis que les ouvriers, et si une certaine pression de l’opinion ou des pouvoirs publics rend leur coalition moins forte que celle des ouvriers. A l’heure où nous sommes, en France, un grand nombre d’industries (et particulièrement celle des houillères) présentent ce phénomène d’une augmentation du salaire, soit avec le maintien constant de la masse à répartir, soit avec une augmentation proportionnellement beaucoup moins forte des loyers de capitaux et des profits d’entreprise, soit même avec une diminution de ces loyers et de ces profits.
Mais une limite existe à cette poussée de la classe ouvrière. Il ne faut pas que la part trop forte attribuée au salaire supprime les autres parts de la répartition, ni même qu’elle s’expose à les réduire au point de décourager l'esprit d’entreprise. Aussi toutes les coalitions et toutes les lois restent fatalement impuissantes dans les pays où le prix de la matière première, les diflicultés de l’écoulement des produits, la rareté et la cherté des capitaux ne permettent à l’industrie de lutter contre la concurrence étran-
' C'est exactement l’hypothèse que Ricardo avait envisagée comme très réalisable. (Voir supra, p. 530.)
gère qu’à la condition de payer des salaires plus bas et d’exiger des efforts plus considérables de travail. Théoriquement, sans doute, ces différences de pays à pays devraient s’effacer graduellement et disparaître : mais il faut tenir compte, dans la pratique, de la résistance presque invincible que les populations et bon nombre de capitaux opposent assez longtemps aux forces économiques qui les sollicitent à se déplacer.
Ainsi que le dit M. P. Leroy-Beaulieu, « si la proposition de Turgot et de l’école anglaise sur le salaire naturel était vraie, comme l’admet Lassalle dans sa polémique, ce serait une vérité de l’ordre à la fois physique et moral, dérivant de la nature humaine, laquelle pousserait l’homme à une multiplication effrénée dès qu’il aurait plus que ce dont il a besoin pour sustenter son existence. Tous les arrangements socialistes de Lassalle, toutes les associations subventionnées par l’Etat* n’arrêteraient pas cet instinct de nature, et par conséquent elles n’amélioreraient en rien la condition du travailleur manuel. Si Lassalle tourne contre ses adversaires les économistes la prétendue loi d’airain, il doit également admettre qu’on la tourne contre lui ; car, ou bien elle est fausse à ses yeux et il ne doit pas s’en faire une arme contre les économistes, ou bien elle est vraie et alors il doit comprendre qu’elle renverse absolument tous ses plans » Lassalle n’aurait que deux issues pour s'échapper de ce dilemme : ou bien soutenir que la spoliation des capitaux privés multipliera les richesses plus vite que les hommes pourront jamais se multiplier; ou bien formuler — dans la société présente ou dans la société future, peu importe — des lois quelconques restrictives de la natalité, selon des procédés renouvelés de la philosophie des Grecs.