RAPPORTS ENTRE LE SALAIRE ET LA PRODUCTIVITE DU TRAVAIL
Nul doute que chez le travailleur autonome le salaire implicite croît ou décroît avec la productivité du travail. Le pêcheur »
est heureux ou malheureux d’après le résultat de sa pêche ; le cultivateur travaillant pour son compte l’est d’après les saisons i
et les récoltes. Alors le profit peut manquer, le loyer lui-même
* On sait que Lassalle comptait, pour rétablissement effectif du socialisme, sur l’industrie coopérative ouvrière subventionnée et alimentée par l’Etat (supra, p. 98). ;
2 Essai sur la répartition des richesses, p. 23, en note.
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est incomplètement servi, puis le salaire implicite n’est pas moins atteint; et le nécessaire social, qui est fait des habitudes susceptibles d’être satisfaites, descend pour se rapprocher du nécessaire physique. Telle est la condition des pêcheurs des côtes de Bretagne ; telle est celle des métayers d’une grande partie de la France; telle fut autrefois celle de la classe rurale, que l’histoire économique nous montre tantôt croissant et tantôt décroissant de nombre selon les moyens d’existence dont les conditions sociales ou les intempéries lui permettaient de disposer.
Dans ces conditions et ces milieux-là, le salaire explicite (ou dégagé) du travail non qualifié est forcément avili : sinon, les travailleurs autonomes auraient vite reflué vers le régime du salariat, à supposer que l’accès en fut libre. Tel est bien le phénomène que l’on observe dans toute campagne pauvre où s’établit une usine ne demandant aucune aptitude professionnelle difficile à acquérir ; l’entrepreneur industriel y trouve de la main d’œuvre à bon marché.
Bref, voilà dans la personne du travailleur autonome le rapport qui apparaît entre le prix et la productivité du travail. Ce rapport n’existe-t-il pas ailleurs et ne se rencontre-t-il pas d’une manière générale dans le salaire explicite ou proprement dit?
Sans remonter jusqu’à Adam Smith et à Ricardo, chez qui le travail est déjà payé à cause de son utilité, l’influence que la productivité moyenne du travail exerce sur le salaire, avait tout particulièrement fixé l’attention de l’économiste et agronome prussien de Thûnen *. Thünen a proposé deux formules pour exprimer ce rapport. Au point de vue mathématique, il a proposé de regarder le salaire de l’ouvrier comme une moyenne proportionnelle entre le besoin de cet ouvrier et le produit de son travail. Puis, s’inspirant ensuite du système de Ricardo, il s’est demandé si le salaire ne doit pas être « égal au surcroît de produit fourni dans une grande exploitation par l’ouvrier placé le dernier ». Alors les salaires, dans chaque milieu donné, seraient égaux entre eux, à aptitudes professionnelles égales : le dernier ouvrier, c’est-à-dire le moins utile et celui dont l’effort ajoute le moins au rendement collectif de tous, serait payé sur la mesure du rendement individuel de son travail, et cette mesure serait celle qu’on appliquerait en même temps à tous les autres. On voit l’analogie avec les lois de la rente. Hâtons nous, il est vrai, de faire observer que ces formules se refusent à la démontration- expérimentale, qui serait indispensable pour leur donner une valeur scientifique.
' De Thünen, VEtat isolé, t. II.
L’influence de la productivité du travail sur le salaire a été particulièrement prise en considération par des économistes contemporains et surtout par M, Paul Leroy-Beaulieu. Revenant sur le rapport entre la population ouvrière et les capitaux, ce dernier s’exprime ainsi ; a La vraie formule est la suivante : plus la production augmente relativement à la population, plus il y a de chances pour que les salaires s’élèvent. Les salaires suivent, en partie du moins, quand aucune cause artificielle ne s’y oppose, la marche ascendante ou descendante de la productivité du travail de l’ouvrier » — productivité qui s’accroît « par suite des connaissances techniques, des meilleures méthodes, des procédés perfectionnés, d’une division plus grande ou d’une organisation supérieure des taches L »
On s’étonne souvent de l’expression de ce rapport. Cependant il est juste de reconnaître : 1® que, si la productivité est spéciale à une branche de travail, les bénéfices industriels plus grands qu’elle procurera à l’entrepreneur, seront un puissant argument que la demande des ouvriers fera valoir pour faire augmenter leurs salaires; 2® que, si cette productivité est générale et absolue, elle se répercutera sur le salaire réel, parce que, si tous les travailleurs uniformément produisaient en une journée la satisfaction de quatre besoins au lieu de deux, cet accroissement aurait toutes chances de tourner à l’avantage des salaires réels non moins que des loyers et des intérêts, et que les travailleurs arriveraient moyennement à satisfaire eux-mêmes un plus grand nombre de leurs besoins. On explique ainsi fort bien que le nécessaire social ait pu en ce siècle s’écarter progressivement du nécessaire économique dans les pays et les industries prospères; on explique encore comment il se fait que l’ensemble des besoins des ouvriers soit si mal servi dans les pays à production arriérée.
Du reste, ce que l’employeur achète et consent à payer, c’est le travail mesuré dans son résultat, plutôt que mesuré dans son effort et sa peine ; or, à ce titre, il est évident que des salaires bas donnés à des ouvriers maladroits ou mal outillés peuvent représenter un travail cher, tout aussi bien que des salaires élevés peuvent inversement correspondre à un prix bas de travail.
Cette dernière vérité est implicitement reconnue par tous ceux qui soutiennent que le patron est le premier intéressé à diminuer la durée de la journée ouvrière sans cependant diminuer le salaire de cette journée; car à ce régime, dit-on, l’ouvrier produit davantage, et, une fois la réforme faite, le patron aura gagné en produc-
* Répartition des richesses^ p. 384. — Dans le même S‘*ns, Villey, la Question des salaires.
tivité industrielle tout autant que l’ouvrier aura gagné en loisirs et en forces ménagées.
Cette thèse de l’accroissement du salaire moyen par suite de l’accroissement de la productivité moyenne a trouvé cependant ses contradicteurs.
« Toutes ces causes, a-t-on dit, agissent en théorie dans le sens de la hausse des salaires; mais en pratique il en va tout autrement, et la libre concurrence, en poussant à la baisse des prix, conduit fatalement à la contraction des frais de production et de la main-d’œuvre. »
C’est l’argument des adversaires de la liberté industrielle et des partisans de la limitation générale de la production.
En dehors des démonstrations statistiques, une grave objection de principe doit leur être faite.
Les salaires sont bas, disent-ils, parce que les prix de vente sont bas et parce que « le patron est contraint de réduire le salaire, par le prix de vente du produit qu’il fabrique. »
Soit. On limitera la production pour renchérir le produit. Mais sera-ce dans une partie ou dans la totalité des industries? Si c’est dans une partie, les travailleurs des industries non limitées, n’étant que consommateurs sans être producteurs, seront sacrifiés, et tel sera vraisemblablement le cas des industries où la majorité des travailleurs n’est pas salariée, par exemple l’agriculture avec ses propriétaires cultivateurs, ses métayers et ses fermiers. Au contraire, si c’est dans la totalité des industries, on aura dû, toutes choses d’ailleurs demeurées égales, aboutir à une hausse générale des prix courants, de telle sorte que la hausse du salaire nominal aura coïncidé avec un taux stationnaire du salaire réel.
Mieux vaudrait reconnaître d’abord une suffisante exactitude du rapport entre le salaire et la productivité du travail, puis souhaiter une hausse du salaire réel avec ou sans variation du salaire nominal. Mieux vaudrait, pour atteindre ce but, obtenir que les forces productives fussent mieux utilisées et exercées; que des rouages superflus fussent supprimés et que les abus du petit commerce de détail, vrai parasite des classes ouvrières, disparussent; qu’il y eût moins de déperditions dans la distribution secondaire; que moins de services inutiles fussent rendus et que les forces vives de la nation ne fussent pas usées, en dehors de la production économique, par le militarisme et le fonctionnarisme.
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SECTION II
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