LES COALITIONS ET LES GREVES
Isolé, l’ouvrier est plus faible que le patron. Il le sent, et dans tout régime où l’harmonie sociale est troublée, les ouvriers se groupent et s’entendent pour faire prévaloir leurs demandes.
L’entente a une double forme : la coalition simple et la grève.
La coalition est l’engagement que plusieurs prennent entre eux de ne traiter qu’à certaines conditions sur lesquelles ils sont d’accord; la grève est une cessation concertée de travail, dans le but d’obtenir des patrons certains engagements nouveaux L On appelle loc/c owf (mettez dehors) l’entente des patrons qui, se solidarisant entre eux, ferment tous ensemble leurs ateliers pour éviter que les ouvriers, solidarisés également entre eux, ne les fassent céder 1 un après l’autre a des grève.s qui seraient déclarées contre chaque usine successivement.
11 est difficile de contester la liceite de la grève, pourvu que des engagements réguliers ne soient pas violés, pourvu que les réclamations raisonnables qui se font entendre sous cette forme, n’aient pas eu d’autre moyen de se faire écouter, et pourvu surtout que la liberté du travail soit respectée chez les dissidents, ainsi que les biens et les personnes des patrons et des tiers. Malheureusement les grévistes manquent souvent à ces conditions : très habituellement ils imposent à des camarades l’abandon du travail à l’aide de menaces et de violences, comme si les décisions que quelques meneurs ou même la majorité des ouvriers ont arrêtées, étaient obligatoires pour les dissidents à l’égal d’une loi d’Etat sanctionnée par une force coercitive
Aussi des raisons d’ordre public et de sécurité sociale ont-elles
fait longtemps interdire les grèves et même les simples coalitions.
1 Ainsi nommée de la place de Grève, à Paris, où se réunissaient jadis les ouvriers qui cherchaient du travail.
2 Celte objection disparaîtrait par Tadoption du projet de loi que MM. Jules Guesde, Viviani, Goûtant, Sembat et Toussaint ont déposé le 8 février 1894, Aux termes de ce projet, l’entrée d’un ouvrier dans une usine ou atelier quelconque crée entre lui et les autres ouvriers une association parfaite dont les décisions prises à la majorité des voix seraient légalement obligatoires pour tous les prétendus associés. On voit le cas que le socialisme fait de la liberté individuelle.
La France a eu successivement la loi du 14 juin 1791, qui prohibait jusqu’aux associations professionnelles, puis celle du 22 germinal an XI, et les anciens articles 414, 415 et 41ü du Code pénal, qui furent ensuite considérablement atténués par la loi du 27 novembre 1849. Ce système prohibitif a disparu. De la loi du 25 mai 1864 il ne nous reste que des peines portées contre tout individu qui, « à l’aide de violences, voies de fait, menaces ou manœuvres frauduleuses, aura amené ou maintenu, tenté d’amener ou de maintenir une cessation concertée de travail, dans le but de forcer la hausse ou la baisse du salaire ou de porter atteinte au libre exercice de l’industrie ou du travail * ».
Les causes des grèves sont très variées. On peut les ramener aux suivantes :
1® Salaires. — Demande d’augmentation des salaires ou résistance à une diminution;
2» Durée du travail. — Demande de réduction ou résistance à une augmentation;
5» Composition du personnel. — Sommation faite au patron de n’embaucher que sous certaines conditions (par exemple, la présentation par un syndicat); renvoi de tel contremaître ou de tel ouvrier, etc., etc.;
4« Règlements divers sur le travail; communication de pièces, etc.
Les grèves se divisent en grèves offensives et défensives, selon que la grève a pour but d’obtenir une modification ou bien au contraire d’en empêcher que le patron voudrait introduire. C’est un fait d’expérience constante, que les grèves offensives se rencontrent plutôt dans les périodes de prospérité industrielle, et les grèves défensives, dans les périodes de dépression ; cependant, d’une manière générale, les grèves sont plus nombreuses dans les moments d’activité, où les ouvriers, se sentant plus nécessaires, espèrent plus facilement le succès de leurs demandes.
La seule énumération des causes de grèves montre que les exigences vraies de la vie économique sont très loin d’en être la seule explication. L’état politique n’y est pas étranger ; surtout un grand nombre d’entre elles ont pour cause certaines revendications qui, sans servir actuellement la cause ouvrière, préparent l’affaiblissement du régime patronal et l’avènement du socialisme. Citons pour la France, parmi les grèves des dernières années : la grève de Carmaux en octobre 1892, pour obliger la Compagnie des mines à reprendre l’ouvrier Calvignac, qui, élu maire de Carmaux, ne voulait plus ou ne pouvait plus travailler régulière-
• Code pénal, art. 414.
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ment à l’usine ; la grève des usines de filature et tissage de MM. Cosserat, à Amiens, en février 1893, pour obtenir la suppression des institutions patronales qu’ils avaient généreusement fondées pour le seul bien-être de leurs ouvriers ; la grève des métallurgistes de Rive-de-Gier, en avril 1893, pour obtenir que les patrons ne pussent renvoyer ou prendre un ouvrier qu’avec l’agrément du bureau du syndicat ; la grève des mineurs du Pasde-Calais, en septembre 1893, pour obliger les Compagnies à communiquer au syndicat les carnets de paye des ouvriers même non syndiqués, etc., etc.^
Les résultats des grèves sont très variables. Les diverses statistiques dressées en France, en Angleterre et aux Etats-Unis donnent à penser que la moitié à peu près échouent, qu’un peu plus du quart obtiennent un succès complet, un peu moins du quart, un succès partiel. Sur l’ensemble, on incline souvent à penser qu’elles ont contribué puissamment à l’élévation progressive des salaires : sans elles, dit-on, la routine aurait maintenu les anciens prix malgré la baisse du pouvoir de la monnaie. Cependant on objecte, au moins pour la France, que les deux professions où le salaire nominal a incontestablement le plus monté au cours de ce siècle, sont deux professions qui n’ont jamais eu de grève: les domestiques attachés à la personne et les domestiques et journaliers agricoles.
En fait, quand la grève triomphe, c’est le plus ordinairement dans les premiers jours. Toute grève prolongée est une grève condamnée à un insuccès probable, à moins que des forces externes ne pèsent sur les patrons (comme il est arrivé pour la grève de Carmaux en 1892). C’est la vérification du mot d’Adam Smith : « A la longue, le maître ne peut pas plus se passer de l’ouvrier que l’ouvrier du maître ; mais le besoin qu’il en a, n’est pas aussi urgent »
En tout cas, tout le monde est d’accord pour reconnaître les maux incalculables que les grèves entraînent fatalement à leur
' MM. Cesserai avaient fondé une caisse desecours, une caisse d’éparsrne. une caisse de retraites et une société coopérative de consommation; toutes ces institutions étaient administrées par les ouvriers eux-mêmes, et les patrons ne s’étaient réservé que le droit d’assister aux séances des comités avec voix délibérative. La grève fut déclarée sans avis préalable : le motif n'en fut connu que par la sommation que les patrons reçurent d’un syndicat formé en dehors des usines (Iluberi-Valleroux, Réforme sccia-ie. n« du 1er septembre 1S93). — La grève des mineurs du Nord et du l’as-de Calais, en septembre et octobre 1S93. fut surtout politique: la question des salaires n’était qu'un prétexte, il fallait avant tout mettre le pays sous la domination des agitateurs (Voir, entre autres, le Socialisme et Cmdwsfric, par 51. Gibon. Réforme sociale, n» du 15. juin 189Vi.
- Richesse des nations, 1. T. ch. vin. I. I, p. f>0.
suite : pertes de salaires pour les ouvriers ; gêne du petit commerce local, obligé, même par menaces et violences, de continuer à vendre à crédit ; trouble apporté dans l’industrie, qui perd ses commandes actuelles et peut-être une partie de ses débouchés accoutumés ; tout cela sans ajouter que le sentiment d’antagonisme et d’hostilité qui existe entre les deux éléments de l’industrie, est surexcité pour longtemps, et que des délits contre les biens et les personnes accompagnent à peu près toutes les grèves d’une certaine importance. Les salaires perdus pour les ouvriers atteignent parfois des sommes vraiment fabuleuses. De longs mois sont nécessaires pour compenser ces pertes, à supposer tout d’abord que la grève ait réussi. Ainsi, qu’une grève de deux semaines ait obtenu une augmentation de salaires de 10 “o, et l’on voit qu’il faut une reprise de travail pendant trois moi'et demi ininterrompus pour racheter les salaires perdus et pour constituer le moindre gain net de la grève. Pour nous borner à un seul fait, prenons la grève des mineurs du Nord et du Pas-de- Calais : en cinquante jours, du ITseptembre au 6 novembre 1893, elle a privé les ouvriers de 6.768.000 fr. de salaires, les Compagnies, d’un bénéfice brut de 2.286.000 fr.: soit plus de 9 millions au total. 11 a manqué 1.200.000 tonnes de houille pour la consommation française, et les achats à l’étranger se sont augmentés de ce seul chef de 13 776.C00 fr*. Et tout cela en pure perte pour tout le monde, même et surtout pour les ouvriers !
On comprend donc la défaveur avec laquelle les grèves sont envisagées dans l’Encyclique sur la condition des ouvriers, et les instantes recommandations que Léon XIII adresse au monde politique comme au monde industriel pour les adjurer de ne pas s’y exposer : a 11 n’est pas rare, dit-il, qu’un travail trop prolongé et un salaire réputé trop faible donnent lieu à ces chômages voulus et concertés qu’on appelle des grèves. A cette plaie si commune et en même temps si dangereuse, il appartient au pouvoir public de porter un remède; car ces chômages, non seulement tournent au détriment des patrons et des ouvriers euxmêmes, mais entravent le commerce et nuisent aux intérêts généraux de la société ; et comme ils dégénèrent facilement en violences et en tumultes, la tranquillité publique s’en trouve souvent compromise. Mais ici il est plus efiîcace et plus salutaire que l’autorité des lois prévienne le mal et l’empêche de se produire, en écartant avec sagesse les causes qui paraissent de nature à exciter des conflits entre ouvriers et patrons-. »
* Voir Réforme sociale, n<> du 15 juin 1894, p. 925, » Encyclique Rerum novarum, p. 43, in fine.
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Seulement comment atteindre ce but, même dans les cas ordinaires ? comment surtout l’atteindre quand la grève, au lieu d’être économique et industrielle, est politique et sociale, ainsi qu’aurait été la grève générale des mineurs helges qui fut essayée en 1893 pour obliger les Chambres de Belgique à inscrire le suffrage universel dans la Constitution?