II. — Les sociétés coopératives de production
On sait en quoi elles consistent '.
Ici, les ouvriers ne seront plus adjoints à un entrepreneur qui fournira le capital ; ils se seront substitués à lui, en partageant entre eux tous la mise de fonds, les risques et le profit. Au besoin la participation aux bénéfices aurait pu être un acheminement à ce nouveau régime, à mesure que la partie fixe de la rémunération des ouvriers serait allée en diminuant, et la partie variable, en s’accroissant, et à mesure que le patron, de moins en moins intéressé à faire valoir un capital qui lui aurait rendu de moins en moins, aurait été incité davantage à le céder à ses ouvriers, progressivement enrichis depuis un certain nombre d’années par le droit aux bénéfices de ce capital.
La société coopérative de production est l’idéal de beaucoup d’esprits. « On ne trouvera, disait M. Waldeck-Rousseau à la commission parlementaire des quarante-quatre (1882-1884), une solution pacifique et progressive de la question sociale qu’en amenant les travailleurs à demander la rémunération de leurs efforts de moins en moins au louage d’ouvrage et de plus en plus à l’association. »
Les essais nombreux qui ont été tentés, ont été malheureusement fort loin de tenir toutes les espérances.
De ces essais, la plupart ont été faits avec la pensée de soustraire l’ouvrier aux exigences du capital et à l’autorité du patron : quelques autres, en temps de grève, ont été faits dans le but d’émanciper les ouvriers sérieux et rangés de la tyrannie de leurs camarades.
En France, un bon nombre de sociétés coopératives sont issues du mouvement démocratique de 1848. En 1885, on en comptait 74, presque toutes à Paris, et dont 4 seulement dataient de la période 1848-1851. En 1892, leur chiffre n’était monté qu’à 81 (non compris 18 sociétés coopératives de crédit ou banques populaires et 3 sociétés coopératives de construction). C’est bien peu.
Comme caractères généraux, on peut observer :
1® Que ces sociétés appartiennent presque toutes à la petite industrie, un nombre assez faible, à la moyenne industrie, et aucune, à la grande ;
2® Qu’elles réunissent difficilement les grands capitaux et qu’elles paraissent inhabiles à les faire valoir. Pour beaucoup d’entre elles, le capital ne dépasse pas 20.000 fr.;
3“ Qu’elles se rencontrent surtout dans les professions où la valeur du produit dépend plus de la mise en œuvre et de l’adresse
* Supra, p. 141.
du travailleur que du prix de la matière première. Ce dernier caractère se rencontre très manifestement dans la plus puissante société, celle des lunetiers, qui, fondée en 1849, a accumulé progressivement un capital de 1.300.000 fr.;
4° Qu’elles ont besoin d’être conduites par les mêmes procédés que les entreprises ordinaires, c’est-à-dire avec la même discipline industrielle. Il y faut un gérant investi de pouvoirs patronaux et assez ferme pour savoir les exercer Bien plus, au furet à mesure que l’industrie coopérative prospère et que les capitaux s’accumulent, les sociétaires se transforment progressivement en entrepreneurs capitalistes. Les recrues qu’ils acceptent ne sont pas prises à titre d’associés copropriétaires du fonds social, puisque ce fonds a été créé sans elles ; elles ne sont enrôlées qu’à titre à' auxiliaires et moyennant une rémunération fixe qui fait d’elles, au mot près, de véritables salariés. Il en est ainsi pour la grande société des lunetiers (qui occupe 1.200 auxiliaires) et en Angleterre pour l’immense société coopérative de consommation dite les Equitables pionniers de Rochdale, qui a soumis au régime ordinaire du salariat les grandes usines où elle produit une notable partie des marchandises destinées à ses besoins.
Bref, quelque intéressants que soient ces essais, il ne semble pas qu’on doive en attendre une révolution générale dans le régime du travail et de la répartition.
' Supra, p. 142.
I La croissance de la population.
I LE PRINCIPE DE POPULATION d’aPRÈS MALTHUS
! Il est diflicile de séparer le problème de la population du pro-
j blême de la répartition. Un rapport minimum est nécessaire entre
I les subsistances produites et le nombre des existences humaines;
I l’économie politique doit se demander si ce rapport est une quan-
tité constante ou s’il a une tendance quelconque, soit à dépasser de beaucoup ce minimum, soit à y descendre et à s’y maintenir.
I Platon et Aristote, dans les temps anciens, s’en étaient préoc-
^ cupés. Mais ne possédant pas encore l’idée du progrès, que l’on a
I presque le droit d’appeler une idée toute moderne ou au moins
; une idée chrétienne, ils avaient cru à la constance des produits
i sur une étendue donnée de territoire, et ils avaient voulu assurer,
I en regard, la constance du chiffre de la population. De là leurs
] idées sur la limitation légale du chiffre des naissances,
j Tout le monde connaît Platon et les rêveries immorales de la
I République et même des Lois. L’interdiction du mariage, l’avor-
i tement et l’infanticide sont les moyens préconisés par le grand
philosophe pour empêcher l’excès de population.
Aristote, dont les théories politiques sont pour tout le reste I infiniment plus sérieuses, exige également : 1" que les hommes
ne se marient qu’à trente-sept ans ou un peu moins ' ; 2° qu’on ne prenne pas soin des enfants qui naissent difformes'^; 3“ qu’au besoin on fasse avorter les mères. « Quant au nombre des enfants, dit-il, si les mœurs répugnent à l’abandon complet et qu’au-delà du terme formellement imposé à la population quelques mariages è deviennent féconds, il faudra provoquer l’avortement avant que
I l’enfant ait reçu le sentiment et la vie^. » Ces idées, qui n’ont pas
î ^ Politique, 1. IV, ch. xiv, § 6 (p. 253 de la traduction de M. Barthélemy-
i Saint-Hilaire).
j ^ Ibid.
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découragé les admirateurs d’Aristote, tiennent à la conception que les anciens se faisaient de la liberté, se plaisant à voir en eUe, non pas l’exercice des facultés individuelles, mais bien plutôt l’indépendance politique de la cité et l’omnipotence de l’Etat, sous la seule condition que cet Etat ne fût pas monarchique. Ce sont là des principes qui contiennent en germe toute la thèse du socialisme d’Etat, et celui-ci trouverait dans le système d’Aristote une de ses applications les plus odieuses et les plus immorales.
Quelques penseurs modernes envisagèrent de nouveau le problème. Au XV® siècle, l’Italien Botero opposait la virtù generativa degli uomini et la virtù nutritiva délia città, la première indéfinie et la seconde limitée. Herrenschwand, à la fin du xviii® siècle, avait pour aphorisme: « la production de l’espèce humaine paraît être sans bornes; sa nourriture, au contraire, a des limites ». J.-D. Steuart écrivait dans la Recherche des principes de l’économie politique : « Un peuple ne peut pas plus s’empêcher de peupler qu’un arbre de pousser. Mais pour vivre il faut se nourrir, et comme tout accroissement a un terme, c’est là que la population s arrête. » Pourtant Adam Smith ne donna lui-même qu’une attention passagère à la question, en admettant que la misère puisse faire périr un certain nombre des enfants de la classe la plus pauvre. Seul Malthus*, quelque jugement qu’on doive porter sur ses conclusions scientifiques, a eu « le mérite d’attirer l’attention sur ce problème et d’en faire définitivement une des questions fondamentales de l’économie politique - ».
Au résumé, en dehors des études démographiques, voici quelles sont les formules essentielles de la théorie de Malthus :
Première loi: « Nous pouvons tenir pour certain, que, lorsque la population n’est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans et croît de période en période selon une progression géométrique » ;
Deuxième lot : « Nous sommes en état de prononcer, d’après 1 état actuel de la terre habitée, que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l’industrie, ne peu-
‘ Malthus (1700-18341, pasteur protestant. — Il nt paraître à Londres, en 1798, son Essai sur le principe de population, 'ÿc-av répondre àGodwin, qui accusait les riches d’aggraver par leur égoïsme la misère des pauvres. Ce n était, pour ainsi dire, qu’une ébauche. Le travail, considérablement augmente, fut publié de nouveau en 1803; il obtint un grand succès et SIX éditions se succédèrent entre 1803 et 1820. La doctrine est contenue tout entiere dans les chapitres i et ii du livre I, — 11 est juste de dire que Malthus, avant d’écrire son œuvre, avait recueilli, par ses longs voyages et ses
etudes, à peu près tous les documents démogranhiques que la statistioue d alors pouvait lui fournir.
- Levasseur, la Population française, 1. IV, ch. i, t. III, p. 14.
vent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique. »
D’oû la conséquence fatale, que « la population a une tendance organique et virtuelle à croître plus rapidement que les moyens d'existence' »; autrement dit — selon les termes mêmes proposés par M. Charles Périn, professeur d’économie politique à l’Université catholique de Louvain — « la force mystérieuse qui préside à la multiplication de l’espèce humaine, tend à dépasser dans son impétuosité les progrès du travail ».
Reprenons ces énoncés.
Il est très vrai que dans les races animales, étant donné que la force reproductive doive être égale et constante à chaque génération, deux couples doivent procréer le double d’un seul, et quatre, ^ le double de deux. C’est donc bien une progression géométrique de la forme : 2, 4, 8, 16... Ainsi du genre humain.
Si la production dépendait de l’emplacement seul, il n’y aurait aucune augmentation à espérer, puisque cet emplacement est limité. Platon et Aristote paraissent ne pas s’être élevés au-dessus de cette conception, laquelle est la négation pure et simple de tout progrès. Au contraire, si cette production dépendait tout entière du nombre des producteurs, l’équilibre serait naturellement constant entre les subsistances et les besoins, sauf les causes extrinsèques (volontaires pour la plupart) qui viendraient troubler cette harmonie. Mais aucune de ces hypothèses n’est exacte. La production dépend d’un nombre illimité de bras s’exerçant sur un espace limité. Entre le maintien invariable d’une même quantité de produits mesurée sur l’espace travaillé, et la progression géométrique de cette même quantité mesurée sur le nombre des producteurs, Malthus a pris comme moyen terme une progression arithmétique, avec la même raison 2 et le même intervalle de vingt-cinq ans qu’il avait adoptés déjà pour sa progression géométrique du nombre des existences humaines.
On a donc, en partant de 2, la juxtaposition suivante :
Actuellement dans dans dans dans dans 25 ans 50 ans 75 ans 100 ans 125 ans
Et Malthus applique ses calculs à l’Angleterre. « Portons à onze millions la population de la Grande-Bretagne, et accordons que le produit actuel de son sol suffit pour maintenir une telle
* C’est la formule de Joseph Garnier, dans son Principe de population.
* Ch. Périn, Pe la Richesse dans les sociétés chrétiennes. 1. IV, ch. r. 1. 1, p. 532.
population »... Dans 25 ans, il y aura 22 millions d’habitants et des subsistances équivalentes; dans 50 ans, il devrait y avoir 44 millions d’habitants et des vivres pour 33 ; dans 75 ans, il y en aurait 88 millions et «des vivres pour 44. « A la fin du premier siècle, la population serait de 176 millions, et les moyens de subsistance ne pourraient suffire à plus de 55 millions, en sorte qu une population de 121 millions d’hommes aurait été réduite à mourir de faim. »
Malthus fait le même calcul pour la terre entière, en partant d’un équilibre actuel et supposé entre la population du globe (qu’il évalue à un milliard) et les subsistances. « Au bout de deux siècles, la population du monde serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9; au bout de trois siècles, comme 4.096 est à 13 ; après deux mille ans, la différence serait immense et comme incalculable. »
A première vue il semble bon de remarquer que même avec Malthus on peut avoir vingt-cinq ans devant soi avant de s’épouvanter. Cependant, personne n’oserait dire, à l’heure qu’il est, qu’en l’an 1920 les Japonais puissent être 80 millions, les Indiens, 500 millions, et les Chinois, 800. 11 peut même y avoir des pays où il y ait pléthore dès à présent. Et de ces pays, il en est, comme la Chine, auxquels précisément on interdit l’émigration !
Bref, il doit arriver en chaque pays un jour où les hommes, faute de subsistances, seront empêchés ou de naître ou de vivre!
Cette disproportion qui serait causée par Vover population, sera évitée par les obstacles, soit préventifs — préventif check — qui empêchent de naître, soit répressifs (ou positifs)— check — qui empêchent de vivre.
Les obstacles préventifs appartiennent à deux catégories opposées ; les uns procèdent du vice, les autres de la raison.
Ceux qui procèdent du vice sont la débauche, la promiscuité des sexes, la prostitution, la polygamie (qui détruisent la fécondité) ; l’esclavage enfin, qui a le même effet.
Les obstacles préventifs dérivant de la raison consistent dans les mesures de prévoyance qui poussent les hommes à retarder les mariages et à proportionner le nombre de leurs enfants aux facultés qu’ils ont de les nourrir et de les élever.
Les obstacles répressifs amènent la mortalité exceptionnelle. Ce sont les épidémies, les guerres, les famines '. Malthus en vient à considérer ces fléaux comme une sorte de soupape providen-
’ Est-ce une réminiscence du livre des Rois? «Trium tibi datur optio, elige unum quod volueris ex his ut faciam tibi... (famine de sept ans] guerre de trois mois ou peste de trois jours) ». C'est le message du prophète Cad auprès de David (ffois. II. x>:iv, 12 et 13). »
tielle que Dieu a mise pour empêcher les trop-pleins de la population ; il les prend pour un dégorgeoir par où s’écoule un excédent et qui dispense les hommes de s’entre-dévorer pour ainsi dire, dans le travail de fermentation que Yoverpopulation déterminerait fatalement parmi eux.
Malthus attribue dans le fait la plus grande action aux obstacles répressifs, puis en second rang aux obstacles préventifs tirés du vice. Alors, pour réagir contre ces fléaux et contre l’inconduite, il adjure les hommes de s’inspirer davantage de la raison et de pratiquer le moral restraint ou contrainte morale. Y a-t-il dans sa pensée une exhortation à l’inconduite et à ces vices secrets qui sont une des plaies contemporaines de notre France ? Aucun mot n’autorise à le croire : il est plus probable que Malthus s’est mépris sur ce qui peut et doit être demandé à l’homme dans l’état de mariage, et il s’est borné à fournir à ses disciples, moins circonspects que lui, des arguments pour conseiller et pour répandre des pratiques immorales auxquelles lui-même ne paraît pas avoir songé.
Malthus, au fond, cherche sincèrement le bien-être de la classe ouvrière. Il éprouve une certaine sollicitude pour les ouvriers et les pauvres; il leur souhaite des salaires élevés; et c’est pour cela qu’il les engage à ne pas se faire entre eux une concurrence désastreuse par une multiplication trop rapide. C’est le temps où domine en Angleterre la croyance aux lois de la rente foncière de Ricardo ; la théorie du wage-fund n’y est pas moins en honneur ; et Malthus, obsédé par l’inquiétude des pronostics qui en sont tirés fatalement, demande « qu’on essaye de diminuer le nombre des ouvriers, puisqu’en l’augmentant on n’a fait qu’aggraver les symptômes de cette funeste maladie ».