CRITIQUE DU PRINCIPE DE POPULATION
L’œuvre considérable de Malthus fut accueillie avec une véritable admiration. « Malthus, disait J. -B. Say, a confirmé par de savantes recherches des principes qui n’ont été contestés et vivement attaqués que depuis qu’ils ont été mis hors de doute', » et un de ses traducteurs ^ l’a félicité d’une révélation des lois de l’ordre moral, comparable à la découverte des lois de l’ordre physique de l’univers par Newton.
' J. B. Say, Cours d'économie politique, I. VI. ch. i, l. II, p. 127 en note.
* Weinhold, conseiller aulique en .Allemagne.
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Mais l’hommage le plus singulier qu’il ait reçu est celui de Joseph de Maistre. Le philosophisme du xvm® siècle et Diderot en particulier venaient de présenter le célibat religieux et les institutions monastiques comme un fléau pour les Etats, dont la population et la force militaire étaient ainsi empêchées d’augmenter, et le grand penseur catholique s’est réjoui de voir qu’un protestant, ministre d’un culte étranger à toutes les règles de notre discipline catholique, se chargeait spontanément de les justifier et de les venger.
« Le profond ouvrage de M. Malthus sur le Principe de la population, Ali Joseph de Maistre, est un de ces livres rares après lesquels tout le monde est dispensé de traiter le même sujet. Personne avant lui n’avait, je pense, clairement et complètement prouvé cette grande loi temporelle de la Providence, que, dans tout Etat bien ordonné, il faut qu’il y ait une loi, un principe, une force quelconque qui s’oppose à la multiplication des mariages... Or, le nombre ne peut en être restreint qu’en trois manières : par le vice, par la violence, par la morale. Les deux premiers moyens ne peuvent se présenter à l’esprit d’un législateur ; il ne reste que le troisième... L’Eglise a, par sa loi du célibat ecclésiastique, résolu le problème avec toute la perfection que les choses humaines peuvent comporter, puisque la restrainte catholique est non seulement morale, mais divine L »
De ce jugement si original, on peut encore rapprocher l’opinion plus récente de M. Le Play sur l’utilité domestique et sociale des membres de la famille qui, sous un régime de liberté testamentaire, restent au foyer d’un frère aîné et s’y consacrent au rôle modeste d’auxiliaires et d’éducateurs.
Le premier adversaire sérieux du malthusianisme fut l’Américain Carey. Celui-ci, dans un monde encore mal peuplé, au spectacle d’une richesse nationale se développant beaucoup plus vite que la population et devançant ainsi la progression géométrique, devait combattre Malthus comme nous l’avons vu combattre Ricardo.
Toutefois, il faut bien le dire, le système de Malthus se prête assez difficilement au contrôle de l’observation. Pourquoi cela? Parce que le même fait peut être en certains cas un argument aussi bien qu’une objection. Ainsi l’on démontrerait que le doublement d’une population n’a pas lieu par vingt-cinq ans : est-ce un indice que Malthus ait eu tort de poser sa loi de progression géométrique des existences humaines? ou bien un indice qu’il ait eu raison de nier que les subsistances sans lesquelles ces vies ne
* J. de Maistre, du Pape, 1. III, ch. m, § 3, pp. 364-366.
se soutiendraient pas, puissent doubler par vingt-cinq ans? Malthus aussi disait très franchement: « Je sais fort bien que les millions excédants dont j’ai parié n’ont jamais existé»; seulement il se demandait si le principe qui maintient perpétuellement la population au niveau des moyens de subsistance, vient de la nature, qui limite les aliments, ou bien de l’homme, qui limite les vies par le célibat et la continence.
I. — Critique de la loi de profjression géométrique delà population.
La loi du doublement par vingt-cinq ans n’a rien qui répugne à la raison. On peut l’admettre, humainement parlant, et abstraction faite des interventions providentielles qui pourraient agir dans un sens ou dans l’autre, comme jadis la longévité de nos premiers ancêtres avait agi pour activer le peuplement du globe.
« Il serait difficile, dit M. Baudrillart, de contredire l’Æ^ssaî sur le principe de population, quand l’auteur se borne à affirmer le doublement de l’espèce dans une période de vingt-cinq ans, du moment que l’espace et l’aliment ne lui font pas défaut. L’exemple de l’Amérique du Nord prouve la réalité de ce doublement, et démontre même par le recensement de quelques parties qu’il peut s’opérer dans un temps moins considérable. Depuis 1790, la population américaine n’a pas cessé d’obéir à la loi signalée par les recensements qui ont servi de point de départ à Malthus L »
Bien plus, en Amérique, certaines parties des Etats-Unis ont présenté un doublement plus rapide, y compris, il est vrai, les apports de l’émigration. Ainsi l’Etat de New- York, de 1790 à 1840, est monté de 1 à 7, tandis que la progression de Malthus ne donnait que de 1 à 4 ; et l’Ohio, entre 1820 et 1850, est monté de 1 à 4, tandis que la formule de Malthus aurait demandé, pour ce quadruplement, une période de cinquante ans au lieu d’une période de trente ans seulement.
Ce qui est vrai pour les Etats-Unis avec les races anglo-saxonne, irlandaise et allemande, a été vrai également pour le Canada avec la race française, pour le Paraguay avec les races italienne et espagnole. Même en Europe, nous avons eu sur certains points des périodes de doublement qui ne s’écartaient pas infiniment des énoncés de Malthus : ainsi quarante-deux ans pour la Serbie ; quarante-neuf ans pour la Saxe ; soixante- trois ans pour la Russie et l’Angleterre.
Sans aucun apport sensible de l’émigration, la population indi-
» Baudrillart, Manuel d'économie politique, 4® édition, p. 456.
gène de Java (et de Madoura, son annexe) est montée, sous le gouvernement régulier de la Hollande, de 4.615.000 habitants en 1816 à 9.584.000 en 1849 et à 21.997.000 en 1884.
Quant à chicaner sur le chiffre de vingt-cinq ans, ce n’est pas la peine : peu importe qu’il faille dire vingt-six, vingt-huit ou trente; ce n’est qu’un détail en face du principe.
On a essayé cependant de réfuter Malthus, même sur ce point, par une autre loi naturelle, d’après laquelle « il est permis d’espérer que la fécondité de l’espèce humaine est destinée à se ralentir progressivement, au fur et à mesure que le développement intellectuel et moral des individus ira grandissant ’ ».
La fécondité des diverses races d’animaux diminue avec leur perfection et surtout avec le développement de leur instinct. L’homme lui-même, parmi les mammifères, a le minimum de fécondité parce qu’il a le maximum d’intelligence. Ce qui a lieu de race à race et d’espèce à espèce, peut ne pas être moins vrai dans une espèce considérée isolément : dans nos jardins, par exemple, nous ne faisons doubler nos fleurs qu’en frappant la plante d’une infécondité au moins partielle. Le genre humain ne doit pas échapper à cette loi, dont toute la nature nous montre l’application dans ses règnes divers. Quand cesse la lutte violente contre la terre asservie, quand l’homme a trouvé des facilités relatives d’existence et jouit d’un confortable que les générations antérieures n’auraient pas soupçonné, pourquoi cette espèce humaine ne sentirait- elle pas s’affaiblir en elle une force reproductive dont la pleine expansion correspondait à des temps où la force physique était plus constamment en activité i
Mais ne nous arrêtons pas à discuter des imaginations. La population a augmenté plus rapidement que jamais dans le xix“ siècle, qui se dit un siècle de civilisation, et rien n’indique encore que la bénédiction du Crescite et muUiplicamini de la (fenèse ait été retirée à l’humanité.
IL — Critique de la loi de progression arithmétique des subsistances.
Il a semblé que la productivité du travail puisse suivre et même dépasser les accroissements de la population. Et Carey allait encore plus loin, déclarant « qu’à une densité croissante de population correspond une facilité croissante de production ».
En effet, une population dense facilite la division du travail et les combinaisons si fécondes des associations lucratives. Elle per-
' C’est la conclusion textuelle de M. Gide, Principes d'économie politique, 'ic édition, p. 352.
met infiniment'mieux la spécialisation des moyens, des aptitudes, des intelligences et des forces. Elle atténue ou elle supprime les déperditions inutiles des transports, en circonscrivant davantage les rayons d’écoulement pour des quantités égales de produits. Malgré la doctrine commune sur l’improportionnalité croissante entre les efforts et les résultats de la culture intensive, l’agriculture elle-même n’échappe pas à la loi du progrès par la population. On peut, en effet, appliquer à la culture une quantité croissante de capitaux, à la seule condition que chaque génération en ait constitué. Puis, mieux outillée et plus puissante, cette agriculture attaquera les terres neuves et profondes, le sol des forêts vierges, les deltas des grands fleuves, les plaines profondes et malsaines, qui engloutissent d’abord une génération de travailleurs, mais qui nourrissent ensuite une multitude d’hommes pendant de longs siècles.
A 1 appui de cette thèse, on invoque l’exemple des Etats-Unis. La, la population a bien obéi à la loi de progression géométrique; mais la richesse, bien loin de n’obéir qu’à la loi de progression arithmétique, a inventé, pour sa propre progression géométrique, une raison plus active et plus puissante; tout au moins, si elle a gardé la même raison, a-t-elle abrégé l’espace entre les termes consécutifs. Il est hors de doute que la vie moyenne y a plus de confortable qu’il y a un siècle ou un demi-siècle. Bien plus, ce pays où la population augmente aussi vite que Malthus l’estime jamais possible, surabonde de denrées agricoles, et c’est lui qui en inonde notre vieille Europe; c’est lui qui en écrase surtout notre France, où, sciemment rebelles à la loi de la vie, nous avons cessé de nous multiplier. Entre 1850 et 1875 — période troublée par la guerre de sécession — la population des Etats-Unis montait de 93 7o : en même temps aussi on estimait que la fortune publique passait de / milliards à 35 milliards de dollars, soit un accroissement de 420 %.
Ricardo ne contredisait point à cette hypothèse. « Ün a calculé, disait-il, que dans des circonstances favorables la population peut doubler en vingt-cinq ans. Mais, dans des circonstances tout aussi favorables, le capital national pourrait fort bien avoir doublé en moins de temps. » Et Ricardo, qui semblait dans ce passage ne se préoccuper que d’un désaveu anticipé de paternité à l’égard de la prétendue loi d’airain, ajoutait : « Dans ce cas, les salaires pendant toute cette époque tendront à hausser, parce que le nombre des bras sera toujours insuffisant pour le besoin qu’on en aura L »
' Ricardo. Principes d' économie politique et de l'impôt, ch. v.
Mais l’Amérique et les continents inoccupés sont des exceptions. Malthus ne les avait pas exclues absolument, puisqu’il ne se prononçait, disait-il, que « pour l’état actuel de la terre habitée ». Il exprimait une tendance, et toute tendance peut être infléchie, contrariée ou ralentie par des causes extrinsèques. Eh bien, la découverte, soit géographique, soit économique, de plusieurs parties du monde est une de ces causes extrinsèques, comme les merveilleuses inventions de la physique et de la chimie contemporaines en sont une autre. Seulement ces grandes révolutions n’arrivent que par acoups dans l’histoire de l’humanité; et pour donner tort à Malthus, il faudrait prouver que sa loi est fausse, appliquée aux cas ordinaires, qu’elle est fausse par exemple de cette longue période qui va du début de l’ère chrétienne à la fin du xv® siècle. Or, nous ne croyons pas qu’on en ait seulement tenté la démonstration.
III. — Critique de la tendance organique et virtuelle de la population à croître plus rapidement que les moyens de subsistance.
Si cette proposition, qui est la conséquence des deux autres, est exacte, il s’ensuivra :
1° Que les conditions générales de l’existence ne pourront pas être améliorées, à moins que la tendance virtuelle de l’humanité ne soit refoulée par une cause quelconque ;
2“ Que la réduction de la natalité devra être demandée au moral restraint (soit dans le mariage môme, soit par la renonciation au mariage), à moins qu’on n’attende des guerres, des famines et des épidémies une mortalité exceptionnelle.
Autrement dit — et sous la réserve d’une distinction que Malthus n’a pas précisée, entre le vice, le célibat et la continence dans le mariage — l’homme, qui est double de sa nature, ne pourra pas améliorer sa condition économique si l’homme animal qui est en lui, ne se met pas sous l’obéissance de l’homme raisonnable ou moral. « La chasteté, dit Malthus, a son fondement dans la nature : cette vertu est le seul moyen d’éviter les vices et le malheur que le principe de population traîne à sa suite. » Telle est bien la thèse développée par Joseph de Maistre, qu’on n’accusera certainement pas d’avoir été un libéral ; et des théologiens que l’on dit très orthodoxes, comme le P. Taparelli d’Azeglio, ne l’ont pas soutenue moins chaudement. « Des lois, dit ce dernier, qui de leur nature favoriseraient le développement indéfini de la population, ont en réalité exigé une limite — limite déterminée par le Législateur suprême dans les forces productives des aliments, et cette limite est plus infranchissable encore que les
digues de sable contre lesquelles viennent se briser les flots de l’Océan L »
Toutefois, à la formule précise et absolue de Malthus, M. Levasseur propose d’en substituer plusieurs autres beaucoup plus vagues, parmi lesquelles nous détachons celles-ci, qui en sont les plus importantes :
1® Que, si d’une part les subsistances (produites par le sol national ou acquises en échange) limitent la population, d’autre part cette limite est très mobile et se déplace beaucoup : A parce que la population, à nombre égal, peut produire plus ou moins en objets d’échange ou en aliments; B parce que, selon les habitudes, la consommation moyenne peut être plus ou moins élevée en divers pays ou bien en divers temps ;
2® Que la population a une tendance à s’accroître par les naissances et une tendance à produire de la richesse, sans qu’on puisse dire quelle est des deux tendances celle qui doit l’emporter naturellement. Si c’est la tendance à la natalité, la population s’appauvrit, et ce sont surtout les plus pauvres qui souffrent ; le bien-être se développe au contraire, si c’est la tendance à produire qui l’emporte sur la tendance à multiplier ;
3® Que les différences de paj^s à pays, sous le rapport de l’équilibre de la population aux subsistances, tendent à être atténuées par l’émigration ou l'immigration des étrangers. — Ainsi un pays, comme la France, qui s’enrichit plus rapidement que sa population ne se multiplie, laisse facilement pénétrer chez lui une inflltration étrangère venue des pays où la population se multiplie plus vite qu’elle ne s’enrichit (Italie, Belgique, etc.). Cet équilibre, analogue à celui des liquides des vases communiquants, est cherché d’autant mieux que les communications sont plus faciles, et l’attachement au sol natal, moins profond — deux caractères qui conviennent fort bien à notre temps et dont le premier en est même un des traits essentiels
De ces trois propositions, la première et la dernière sont justes, mais n’ont rien qui soit contradictoire à la thèse générale de Malthus : quant à la seconde, M. Levasseur devrait préciser si, en parlant d’un accroissement de richesse supérieur à l’accroissement de la population, il envisage : 1° le cas tout à fait exceptionnel des grandes découvertes géographiques, industrielles et agricoles, que Malthus n’a pas considéré et qui ne peut pas être
^ Taparelli d'Azeglio, Essai théorique de droit naturel^ 1. V, ch. vr, no 1124 (t. I, p. 510 de la traduction française de 1875).
- Levasseur, la Population française, I. IV, ch. i, t. III, pp. 24-26.
continu; ou bien : 2'’ l’influence active, soit de la continence morale, soit du vice, ce qui donnerait raison à Maltlius; ou bien enfin : 3® quelque cause nouvelle et inconnue. Mais dans ce dercas il aurait été indispensable de s’expliquer sur cette cause. M. Levasseur ne croit point « que les hommes de ce siècle pratiquent plus que leurs ancêtres la vertu de chasteté ' », Non certes, mais ils pratiquent 1e vice.
Pourquoi le principe de Maltlius serait-il faux ?
Les objections faites à la formule essentielle de Malthus sont tirées : 1® de l’absurdité prétendue qu’offre le contraste des deux progressions ; 2” de l’influence que les brusques diminutions de population exercent sur la richesse et sur les conditions de l’existence; et surtout, 3® du démenti que l’histoire économique <lu XIX® siècle a donné aux conjectures de Malthus.
On prétend :
1® Que « le principe de population de Malthus est atteint de paralogisme-’». Entre l’homme d’une part et d’autre part les animaux ou végétaux qu’il consomme, il y a harmonie dans une semblable tendance à se multiplier; dans l’homme pris isolément, il y a harmonie, et non contradiction, entre la tendance à reproduire et la faculté de s’assurer les moyens de vivre; car, « abstraitement parlant, avait dit Sismondi (qui est cependant pour Malthus), la multiplication des végétaux suit une proportion géométrique infiniment plus rapide que celle des hommes-*. »
« 11 faut regarder comme un rêve de théoricien, dit M. Levasseur, cette fatalité d’une multiplication de la race humaine, qui ne serait refrénée que par le malheur ou prévenue que par un effort de vertu... Nous avons peine à comprendre ce qu’on entend dans l’ordre moral par fatalité virtuelle. Si le phénomène ne s’est pas manifesté, c’est qu’il n’était pas fatal. L’instinct de la reproduction y poussait ; mais l’instinct de la conservation et du bien-être retenait : le second n’est pas moins naturel à l’homme que le premier. L’être libre choisit sa voie et demeure responsable de sa destinée *. »
— Malthus n’y eût point contredit. La population a une tendance à doubler, et cette tendance se heurte à l’impossibilité de vivre: où est l’antinomie des deux formules ?
Dans l’animal et dans la plante, il y a bien aussi le même con-
' Levasseur, op. cit., 1. IV, ch. xiii, t. III, p. 484.
* P. Liberatore. Principes d'économie politique, |re partie, ch. v, art. ii, p. 115 de la traduction française.
’ .Sismondi, Nouveaux principes d'économie politique, 1. VU. ch. iii.
* Levasseur, loc. cit.. p, 19.
irr
Ait entre la tendance et l’obstacle. Voilà comment il s’est fait, dans l’éternel struggle for life, que les êtres qui, tels que les harengs et les sapins, sèment la vie depuis des dizaines de siècles avec des milliards de graines et de germes, sont restés cependant moins nombreux que les gouttes d’eau de la mer et moins nombreux que les pierres de nos montagnes. Mais, en plus des qualités organiques de l’animal et la plante, l’homme possède la raison ; il est un être tout à la fois libre et moral ; et sur lui la Providence veille avec plus d’amour que sur l’arbre et le poisson.
Voilà donc la notion du devoir qui apparaît ; et à côté de lui celle de l’instinct providentiel, traçant la voie à ceux qui veulent écouter ses inspirations. Les êtres inanimés ne peuvent connaître que l’obstacle répressif ; mais la morale commande à l’homme et peut lui inspirer de trouver l’obstacle préventif dans le célibat, qui se conciliera merveilleusement avec la fécondité dans le mariage. Encore une fois, où est le paralogisme que l’on signale chez Malthus ?
2® Que les épidémies et les fléaux, au lieu de ramener la richesse, augmentent plutôt la pauvreté.
Les conséquences des grandes calamités (épidémies, guerres ou famines) ont fourni un argument qui ne nous paraît guère plus probant. « Dans leur histoire (celle des Slaves et des Français, les premiers pauvres et se multipliant beaucoup, les seconds riches et peu prolifiques) on cherche en vain, dit M. Levasseur, la troisième phase de Malthus, celle où la misère, retranchant violemment l’excédent, rétablit l’équilibre par une réduction du nombre des habitants... D’autre part, nous avons montré que la population, loin de se débarrasser par ces fléaux d’un excédent impossible à conserver, avait au contraire une tendance à combler promptement, dans les années suivantes et en vertu de la loi de compensation, les vides qu’ils avaient faits '. »
Ce dernier trait est très exact; seulement on ne voit guère s’il fournit un argument pour Malthus ou bien un argument contre lui.
Avant la crise, la population vivait, mais la croissance était lente parce que la difficulté des subsistances refoulait la tendance au développement : après la crise, ce refoulement n’existe plus et cette tendance peut librement se manifester. 11 n’y a donc là rien qui \
infirme les conclusions de Malthus, pourvu qu’il soit bien entendu '
(et Malthus n’a jamais dit le contraire) que les guerres, les épi- ■
' Levasseur, loc. cit., pp. 17-18.— Eu fait, il est généralement vrai qu’une crise aiguë de mortalité est suivie d'une période inverse où la natalité est très active. Mais n’est-ce pas plutôt un argument en faveur de la thèse de ‘
Malthus?
(lémies et même les famines ont d’autres causes que le trop-plein des contrées.
Quant à la misère qui suit les épidémies et les fléaux, elle s’explique par un arrêt dans la production et par le trouble profond de toute la vie économique.
Enfin on objecte :
3® Que les événements économiques et géographiques du XIX' siècle ont donné un démenti à la théorie de Malthus.
Mais est-ce un démenti ou bien une exception ? Ne peut-on pas répondre que les accroissements de la population dans les deux mondes ont vérifié la progression géométrique, sans que les accroissements de subsistances, vu qu’ils étaient dus à des causes exceptionnelles, non régulières et non périodiques, aient démenti la formule de la progression arithmétique ? C’est que l’économie politique s’arrête à certaines frontières au-delà desquelles l’action de la Providence déroute les conjectures rationnelles les plus solidement fondées. Des facteurs imprévus entrent en scène ; des mondes nouveaux s’ouvrent, et des sources inconnues d’aliments et de force commencent de couler.
Que s’est-il passé, en effet, autour de nous i Même en agriculture, sans parler de la facilité inattendue des transports, qui nivelle tant d’inégalités et qui supprime les distances, nous avons eu l’invention de la pomme de terre, qui décuple le rendement alimentaire des terrains légers ; nous avons eu l’art d’utiliser la betterave, qui a doté nos climats tempérés de productions auparavant réservées aux tropiques ; puis, dans le règne minéral, nous avons eu le pétrole et la houille, dont l’usage a rendu disponibles pour l’alimentation proprement dite, d’immenses étendues autrefois absorbées par les exigences du chauffage domestique et de l’éclairage. Mais ce sont là des faits sans exemple dans le passé; ce sont assurément des faits qu’on ne peut pas envisager comme normaux et continus, au moins d’après tout ce que nous apprend l’histoire du genre humain. Il y a là quelque grande secousse, quelque étape comme le genre humain en avait marqué une tous les dix ou vingt siècles. Et après, qu’arrive-t-il ?
Rien n’est frappant cependant comme cet apologue des trois Malthus, que nous allons résumer.
Aux premiers jours du monde, dit en substance M. P. Leroy- Beaulieu, quand le genre humain, fait alors de quelques familles seulement, vivait de fruits sauvages et des produits toujours incertains delà chasse, quelle épouvante se fût partout répandue, si un Malthus chasseur avait semé une théorie de la population d’après les seuls faits économiques dont on avait été témoin !
L’humanité cependant marchait toujours, et la loi de la vie commandait sans relâche aux familles. Celles-ci se multipliaient donc, mais en même temps elles allaient apprendre à s’adonner à l’élève du bétail. « A quoi songez-vous? leur cria alors le Malthus des peuples pasteurs. Les pâturages vont manquer à vos troupeaux, et la faim vous fera périr dans ses angoisses ; imprudents, qui ne savez pas commander aux forces de vie que vous portez en vous ! »
Hélas ! on n’écouta pas davantage le Malthus, pasteur. Seulement quand l’herbe commençait à devenir trop rare pour les troupeaux, on eut un Triptolème qui inventa la charrue ; et la terre fouillée par le soc donna des trésors de plus en plus abondants.
Enfin, après de longs siècles de cette vie culturale, quand la vieille Europe paraissait épuisée, quand la jeune Amérique était à peine traversée par les voyageurs les plus hardis, quand l’Afrique et l’Océanie, vues seulement du bord des navires qui en avaient contourné les rivages, restaient encore à pénétrer, alors surgit un troisième Malthus L
Celui-là, c’est celui que nous venons d’étudier. Il formulait sa théorie au premier coup de l’heure que la Providence avait choisie pour se manifester, en tout ordre de connaissances, par des révélations dont l’importance et la soudaineté n’ont jamais eu de précédents, pas même avec Galilée, Gutenberg, Vasco de Gama et Christophe Colomb.
Eh bien, de tout cela, Malthus ne pouvait rien prévoir. Voilà pourquoi sa science est restée courte. Aujourd’hui personne ne peut davantage savoir ce que l’avenir réserve encore à l’humanité. Personne ne peut prédire que le xx® siècle doive avoir la même fortune que son devancier. Personne ne peut garantir qu’il ne doive pas y avoir maintenant une sorte de piétinement sur place pendant quelques siècles d’intervalle, comme ceux qui se sont écoulés entre la rénovation scientifique de la Renaissance et les grandes applications industrielles de notre âge. Tout cela est l’inconnu, et tout cela échappe à l’économie politique. Il suffit à l’homme de connaître et de respecter les lois morales auxquelles il est soumis, dans quelque état de vie qu’il se trouve.
Telles sont, en résumé, nos conclusions sur l’œuvre scientifique de Malthus. Nous allons dire maintenant un mot de son œuvre morale.
1 P. Leroy-Beaulieu, Essai .mî* la r^'pariftion des ricTis.s.sM, introduction, pp. 10 et suiv.
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