INFLUENCE DE MALTHTJS SUR LES IDÉES MORALES
L’influence de Malthus fut profonde. A la tendance des siècles précédents, qui avaient préconisé volontiers l’accroissement des populations, l’économiste anglais substitua une tendance toute contraire. II avait édifié une thèse scientifique plus ou moins acceptable, et il avait parlé à la raison sans demander aux lois civiles d’intervenir, sans supposer que les règles de la morale privée dussent être enfreintes. Mais ses disciples n’imitèrent point cette réserve ; ils firent appel au vice et au crime, et ils firent appel aussi aux pouvoirs publics pour concourir à cette œuvre néfaste. Les plus timides réclamèrent des lois pour retarder l’âge légal du mariage * : les plus hardis proposèrent de revenir aux procédés de Platon et d’Aristote, à l’avortement systématique des femmes enceintes, à l’infanticide par asphyxie des nouveau-nés — the painiess extinction — ou pis que cela si possible.
Parmi les noms illustres de l’économie politique, Stuart Mill a soutenu la nécessité d’inscrire dans la loi « l’obligation de ne pas mettre au monde des enfants qui sont un fardeau pour la société », et il a conclu « qu’on ne peut guère espérer que la moralité fasse des progrès tant qu’on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l’ivresse ou tout autre excès corporel ^ ».
Alors « on inventa, dit un adversaire des plus autorisés de Malthus, l’expression de malthusianisme pour désigner une doctrine qui, d’une part, conseillait à la population de ne contracter mariage qu’après mûre réflexion et de n’avoir qu’un nombre d’enfants en proportion avec ses moyens d’existence et son désir de bien-être, et qui, d’autre part, menaçait ceux qui ne suivraient pas ses préceptes, de pertes d’enfants, de misère, de morts prématurées, et leur déclarait que la société n’était pas responsable de leur imprévoyance, qu’elle restait même indiflerente à
* Plusieurs Ktats de rAllemagoe, notamment la Bavière, le Wurtemberg, le Mecklembourg, étaient entrés dans cette voie. Outre qu'en cela le pouvoir civil excède son droit, il faut remarquer que ce procédé accroît généralement le nombre des naissances naturelles.
* Stuart Mill, Principes d'économie politique, 1. Il, ch, xm, § 1, en note sous la page 433 du 1. 1. — Tout ce chapitre de Stuart Mill est d’une brutalité révoltante. — Les socialistes parlent très sérieusement de « limiter la population pour maintenir l'ordre de choses artificiel qu’ils prétendent établir» (Cl. Jannet. le Socialisme d'Etat, p. 37 en note. — Voir les autorités citées).
LA POPULATION OlH
leur malheur : ce qui pourrait peut-être être déduit comme conséquence de la loi de Malthus, mais ce qui n’était pas la loi. On conçoit que le malthusianisme ainsi compris ait soulevé contre lui beaucoup d’écrivains catholiques (qui l’ont considéré comme une école d’immoralité et de défiance de la Providence), et presque tous les socialistes, qui lui ont reproché de proclamer la fatalité de la misère, l’impuissance de l’Etat à assurer une équitable répartition des biens, et qui l’ont dénoncé comme la formule la plus odieuse de l’égqjsme individuel L »
Soyons juste, cependant, et ne chargeons pas outre mesure cette mémoire. Malthus n’a pas été un malthusien, comme on entend aujourd’hui ce mot. Bien plus, ceux qui suivent ses prétendues doctrines ne sont point ceux auxquels il songeait. Il était préoccupé des plus misérables, et ce sont partout actuellement les autres classes qui font du malthusianisme pratique — riches, aisés, petits propriétaires, pauvres aussi, mais moins parmi les plus pauvres, comme s’il y avait un certain degré où cette misère qui apitoyait Malthus, désintéresse les indigents de la prévoyance qu’il recommandait. Malthus voulait leur inspirer la crainte que leurs fils ne manquassent de pain : les néo-malthusiens craignent que les leurs ne soient obligés de travailler ou obligés de manquer de luxe.
« Certes, dit un autre de ses adversaires, il n’est aucunement entré dans la pensée de Malthus de recommander des pratiques immorales, et ce qui a été imaginé après lui ne lui est pas imputable. Mais il n’était pas sain d’habituer à regarder les nombreuses familles et l’augmentation de population comme un mal social. Malthus n’a peut-être voulu que prémunir contre l’imprévoyance : il s’y est pris de façon à donner des prétextes à l’égoïsme. » Cependant nous ne souscririons point à cet autre jugement: « Malthus avait tort de donner à penser que la Providence a tendu à l’homme un piège que celui-ci ne pourrait éviter qu’en manquant aux devoirs de la nature, ou dont il ne parviendrait à sortir que voué aux ravages du vice et de la misère » Acquiescer à cette opinion serait, ce nous semble, accepter la pensée que la dualité de nos tendances et la nécessité pour l’homme moral de lutter contre les instincts de l’homme animal doivent être appelées un piège que la Providence nous ait tendu. Non, ce n’est pas un piège, c’est seulement une épreuve; et tout autres sont les conséquences.
On comprend maintenant que les économistes catholiques se
< Levasseur, loc. cit.^ p. 23.
* Cauwès, f'ours d'économie politique, 3e êdiUoü. t. Il, p, 2^>-32.
soient partagés dans le jugement à porter sur Malthus. Les uns ont confondu sa thèse scientifique avec sa manière au moins équivoque de résoudre la thèse morale qui y est connexe: alors ils n’ont pas eu assez de malédictions pour l’une et pour l’autre, bien qu’ils aient eu assez peu d’arguments contre la première L Les autres, et parmi eux MM. de Metz-Noblat et Charles Périn, à la suite de Joseph de Maistre, ont distingué 2, Us ont admis la loi physiologique et économique, sinon dans les termes, au moins dans le sens ; puis ils ont répudié les conclusions pratiques que les disciples de Malthus en tiraient; ils ont moralisé et sanctifié le moral restraint en lui assignant des mobiles d’un autreordre; et ils en ont fait sortir une démonstration en faveur de la pure morale catholique et de la discipline de l’Eglise. Ce sont ces derniers, croyons-nous, qui sont dans la vérité a II est d’un immense intérêt pour les hommes, ditM. de Metz- Noblat, de prévenir la disproportion des bras et des instruments. Et alors le problème économique par excellence, celui qui est
d'économie poU-^
^ Entre autres le R. P. Liberatore, dans ses Principes tique^ loo, cit,
* De Metz-Noblat, les Lois économiques, ch. xxii ; — Ch. Périn, de la Æichesse dans les sociétés chrétiennes, 1. IV, ch. i et surtout ch. iv, « Comnaent les doctrines de l'Eglise catholique mettent les sociétés dans les conditions de leur équilibre et de leur progrès naturel quant à la population » (t. 1. p. 624).
3 II nous semble qu'un autre jésuite, le R. P, Taparelli d’Azeglio, a des vues plus profondes que le P, Liberatore, avec plus de calme et moins de passion dans le débat. Qu'on nous permette d’en reproduire une page,
« Il est certain, d’une certitude mathématique, qu’un territoire quelconque n’est pas capable de contenir et de nourrir un nombre indéfini d’habitants. Les forces morales (l’auteur embrasse sous ce mot la productivité économique; admettent de leur côté une augmentation progressive avec le temps, mais à chaque époque elles n’ont qu’un degré limité. L’accroissement indéfini de la population relativement au territoire est donc impossible ; et il deviendrait un mal, si cette population venait à excéder la puissance des forces morales de la société... L'accroissement démesuré de la population est un véritable Iléau pour l’honnêteté comme pour l’aisance publique. Par conséquent, s’il est possible derempêcher,sans injusticeetsans dommage, ne serait-ce pas un devoir pour l’autorité sociale d’arrêter, au moyen de ces obstacles, la misère prête à fondre sur la société avec toutes sortes de calamités, et le débordement des mœurs qui l'entraînerait à sa suite ?...
« Or, c'est ici le point capital et le plus difficile... Je suis forcé de l’avouer, la nature seule ne présente ici aucun remède; et voilà pourquoi nous devons] dans notre gratitude et notre admiration, nous prosterner aux pieds de l’auteur et du législateur du christianisme. Dans la plénitude des temps, il a rendu la continence vénérable par les éloges qu’il lui a prodigués, possible par sa grâce, et facile par les institutions qui existent dans son Eglise... La société catholique est la seule qui soit capable de résoudre parfaitement cette grave et délicate question; opposer une barrière à l’accroissement excessif de la population, sans diminuer la félicité sociale, sans entraver les mariages, sans ouvrir la voie au crime, et même en facilitant les unions et leur fécondité {Essai sur le droit naturel, 1. V, ch. vr, {jS 1118, 1120, 1122 et 1123, t. I,pp. 507-509).
comme le nœud de tous les autres, est un problème de morale, ;
En lait, c’est la morale qui va résoudre la question. i
« D’un côté je trouve une morale qui dit : « L’homme est fait « pour la terre : jouissons ». De l’autre, une morale qui dit : I
«t L’homme est fait pour le ciel, et le ciel se gagne par le renon- « cernent et le sacrilice ». Je demande laquelle contiendra l’essor \
de la population et favorisera celui de l’épargne. ... Je demande laquelle produit sur la plus grande échelle, chez le plus grand nombre d’hommes, la modération des appétits, les habitudes d’ordre, le détachement des jouissances matérielles, c’est-à-dire favorise le plus l’essor de l’épargne. Je demande laquelle honore le plus le célibat continent; laquelle sert le plus ellicacement de frein aux entraînements de la passion ; laquelle, par les précautions dont s’entourent ceux qui s’inspirent de son esprit, écarte le plus loin jusqu’aux tentations (ce qui n’est pas la moins sûre manière de ne pas succomber)...
« Eh bien, de toutes les morales, celle qui obtient tout cela du plus grand nombre, est aussi celle qui donne la meilleure solution pratique du problème économique. Elle est celle qui la donne aussi parfaite que le comportent les conditions faites à l’humanité par son Créateur *. »