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LE MOUVEMENT DE LA PODÜLATION EN FRANCE

Nulle part ce qu’on est ainsi convenu d’appeler le malthusianisme pratique, ne fait les mêmes ravages qu’actuellement en France. Il y a vingt ans qu’on l’a dénoncé comme le vrai péril national, et le mot n’a rien d’exagéré.

Remontons dans le passé pour y suivre le mouvement approximatif de la population dans ce qui fait la France actuelle- :

Sous Charlemagne de 8 à 10 millions

Au commencement du xiv® siècle — 20 à 22 millions

Vei’s la lin du xvi® siècle — 20 millions

En 1700 — 21.136.000

Vers 1715 — 18 millions environ.

Vers 1770 — 24 millions 1/2

En 1789 — 26 millions

De nombreuses réflexions nous seraient ici suggérées. Dans l’intervalle de ces quelques points de repère, nous assistons au

1 De Metz-Noblat, les Lois économiques, 2c édition, p. 231-232.

i Levasseur, la Population française, L I, ch. iv-xn, et particulièrement le tableau récapitulatif à la page 288, 1. 1. — Appendice, t. III, pp. 500-530.

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progrès considérable de la population sous la brillante période de l’époque féodale; nous voyons la France dépeuplée par les pestes du xiv“ siècle et la guerre de Cent ans; nous la sentons affaiblie de nouveau par la ruineuse politique de Loui ’ XIV ; nous voyons enfin l’essor, pour ainsi dire inattendu, du xviii’-' siècle. Dans cette France, les besoins alimentaires tenaient une place autrement importante que dans celle d’aujourd’hui; et "combien d’hommes la nôtre ne pourrait-elle pas faire vivre, si la modicité des exigences anciennes telles que le xin® siècle pouvait les contenter, s’alliait à la puissance moderne des machines, à la facilité contemporaine des transports et aux révélations assurément précieuses de la chimie agricole!

Avec le xix® siècle on a des recensements réguliers et suffisamment exacts. Kn voici la progression de vingt en vingt ans :

1861 (avec Nice et la Savoie) 37.446.313

1872 (sans l’Alsace-Lorraine) 36.102.921

I.a plus grande croissance s’observe après les guerres de l’Empire, sous la Restauration et sous Louis-Philippe. Mais déjà se dessinent les premiers symptômes du mal actuel, qui va toujours s’aggravant. Le dernier recensement, celui de 1891, ne donne qu’un excès de 124. 289 sur le recensement antérieur de 1886, soit à peine 25.000 habitants par an.

La vie moyenne s’est cependant accrue d’une manière très sensible, avec les progrès de la médecine et surtout de l’hygiène.

Le mal ne vient pas d’un excédent de décès ; il vient uniquement d’un défaut de naissances. Par 1.000 habitants et par an, on constatait, en moyenne, par chaque grande période historique, les nombres suivants de naissances :

Sous le premier Empire 31,2

Sous la Restauration 31,4

Sous Louis-Philippe 28,5

Sous la République de 1848 26,9

Sous Napoléon 111 26,4

Sous la République actuelle, de 1872 à 1883 25

En 1887 23,5

En 1892 ' 22,3

Quant à arguer (comme font nombre de déclamateurs socialistes)

• Nous ne pouvons pas parler de 1S93, dont les chiffres n’ont pas été encore publiés. Même ceux de 1892 ne l’ont été qu’en février 1894.

d’une difficulté croissante de vivre, on ne peut pas y songer. La France a gardé une puissance considérable d’épargne; les statistiques les plus consciencieuses et les plus variées établissent au cours de ce siècle une amélioration continue des subsistances pour l’immense majorité de la population; enfin, l’infiltration irrésistible de l’élément étranger (italien, belge, suisse, allemand, etc.) prouve que les conditions de l’existence et du travail sont encore meilleures en France que dans les pays voisins qui prolifient davantage. Bref, la France ne réalise nullement l’hypothèse d’un pays où la puissance de produire croîtrait moins vite <iue le pouvoir de consommer, d’un pays, en un mot, où le progrès de la population tendrait à dépasser le progrès de la richesse.

11 n’y a donc que des causes morales à envisager et à discuter.

Elles sont: 1® l’immoralité avouée et la prostitution avec toutes ses conséquences. Cette cause sévit le plus violemment dans les villes; 2“ l’immoralité inavouée, les calculs et les fraudes dans le mariage. Cette dernière cause est d’une puissance incontestable dans les campagnes et dans beaucoup de classes de la population urbaine. Mais ce n’est pas cependant tout à fait le malthusianisme, au sens vraiment historique du mot : car Malthus se pi’éoccupait de la misère effective et poignante des indigents tandis que le vice que nous signalons, quoique général, est relativement plus répandu dans les classes moyennes et surtout chez le paysan aisé, l’ouvrier enrichi et le bourgeois.

Le chiffre des mariages reste sensiblement stationnaire : du moins n’est-ce que depuis 1880 qu’il présente une légère diminution*. Cette diminution récente et peu sensible est d’autant moins la cause d’une diminution des naissances, que des régions comme la Bretagne et le versant nord des Cévennes présentent simultanément une forte proportion de naissances avec une faible proportion de mariages.

La cause unique et certaine est dans la diminution de la natalité moyenne par mariage. De 4,24 au début de ce siècle, le nombre des naissances légitimes par rapport au nombre des mariages est graduellement descendu à 2,72

L’excédent des naissances sur tes décès est allé sans cesse en diminuant. Enfin ce sont les décès qui l’ont emporté dans les trois dernières années connues.

' Quoique depuis 18S4 les mariages civils contractes après divorce fournis sent un appoint croissant qui soit de nature à illusionner la statistique.

- C’est le chilîVe de 1S02. Mais le Finistère et les Hautes-Alpes, qui sont des pays pauvres et religieux, se maintenaient respectivement à 4,18 et 4,15, tandis que la Seine, qui est riche, tombait à 2, et le (iers, à 1,90.— Pour la France la moyenne décennale de 1883 à 1892 est de 2.‘)2.

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En 1890, de 38.416

et ces constatations sont plus tristes encore si l’on observe : 1“ que les naissances naturelles vont toujours en augmentant; 2® que les étrangers résidant en France continuent à se multiplier par la natalité — ce qui accroît d’autant le déficit vrai des naissances légitimes et des naissances françaises

Au fond, quelles sont les causes actives de cette situation ?

On en a signalé un bon nombre. On a parlé d’un déclin physique de la race et d’un arrêt naturel de la fécondité; mais on ne voit guère pourquoi cette race verrait sa sève se tarir en France, tandis qu’elle reste féconde dans les autres régions qu’elle occupe, comme le Canada. On a accusé les progrès de l’alcoolisme; mais on ne voit guère pourquoi des départements, comme la Seine- Inférieure, peuvent être au premier rang pour la consommation de l’alcool, tandis qu’ils sont restés bien plus féconds que certaines régions où les spiritueux ont un très faible débit.

Les deux causes — immoralité avouée et immoralité inavouée — découlent, selon toute vraisemblance, d’une cause unique, le déclin des croyances religieuses. Ces dernières, sans doute, si intenses soient-elles, n’ont jamais le pouvoir d’empêcher les violations individuelles de la morale, mais elles ont au moins la force de ne pas leur permettre de se généraliser.

« La religion chrétienne, catholique, protestante ou juive, a dit M. Levasseur, recommande la continence dans le célibat et la fécondité dans le mariage. Elle enseigne que les familles nombreuses sont bénies de Dieu et condamne la limitation volontaire du nombre des enfants. La piété est donc assurément une cause de fécondité, puisqu’elle exerce une influence dans un sens déterminé sur le moral des époux. Toutefois la religion n’est efticace que lorsque la foi est assez forte pour mettre les actes de la vie en conformité avec la croyance...

« Il est très vraisemblable qu’elle a exercé une action favorable à l’accroissement durant le moyen âge. 11 n’est pas moins probable que dans certaines familles et dans certaines contrées le sentiment religieux ait encore la même puissance que dans les

• Etrangers :

Excédent des naissances en 1890 5.374

En cinq ans (1888-1892), l’excédent total des naissances en France a été de 61.426. Ce chilTre est fourni, par les étrangers pour 40.334

— les Français, — 21.092

LéA FUI'UJjATION

siècles passés. On en trouverait des exemples dans la bourgeoisie lyonnaise \ »

La comparaison que l’on peut faire entre les divers départements de la France, n’est point pour infirmer ces conclusions bien que l’action bienfaisante de cette morale chrétienne apparaisse avec plus ou moins d’efficacité dans tel ou tel département, selon que les mobiles humains qu’elle y a à refouler lui opposent une plus ou moins grande résistance.

Parmi les causes secondaires, on a signalé particulièrement pour la France contemporaine l’influence du partage égal et du régime testamentaire de notre Gode civil. C’est une thèse solidement soutenue par M. Le Play et ses disciples, et certains indices paraissent bien leur donner raison.

Plus généralement, M. Le Play indiquait trois situations favorâbles à la fécondité Elles se rencontrent : 1® lorsque la partie du sol non appropriée à la culture offre encore une étendue considérable. On peut dire que telle est la situation des Etats- Unis ; 2» lorsque, les moyens d’alimentation étant désormais limites par le manque de terres disponibles, les chefs de famille, peu exercés au calcul de la prévoyance, s’abandonnent à leur foi dans la Providence. C’est le régime du moyen âge féodal et de notre ancien régime rural; 3® lorsque les habitants, établis sur un sol complètement occupé, mais dégagés de toute entrave en ce qui concerne l’usage de leurs biens, peuvent assurer la transmission intégrale de leur propriété à un de leurs enfants et établir successivement les autres dans l’industrie, l’armée, les colonies, etc.

Or, il ne dépend de personne que la France rentre dans le

premier cas ; les pouvoirs publics ont fait depuis longtemps tout

ce quils ont pu pour que les Français sortissent du second; et

e Gode civil a pratiquement empêché que nous ne fussions dans le troisième.

C’est un fait indéniable, que dans certaines régions de la France les plus infectées de néo-malthusianisme, comme la Normandie la préoccupation de l’héritage à laisser intact figure parmi les mobiles de la prudence paternelle. Le sentiment exagéré de 1 egahte, le désir de ne laisser aucun enfant dans une situation moindre que celle qu’on occupe soi-même, exercent ensuite la meme influence dans des milieux bourgeois où la fortune est toute mobilière, et où l’on aime cette fortune pour le total

‘ Population française, I. iv, ch. v, t lU, p. i69.

\r*/**p’ ^ n’ ~ consulter en abrégé la carte de France di

M. de Foville dans la France économUiue, I89ü, p. 44^ «e r rance d(

P. Le Play, les Ouvriers européens.

qu’elle atteint et pour le confortable qu’elle permet, sans aimer individuellement en elle chacun des objets qui la composent.

Cependant, tout bien pesé, nous pensons que le régime du partage forcé est une seulement entre plusieurs causes impulsives, et non pas le véritable agent de la stérilité. Quant à espérer que le retour à un régime de liberté testamentaire ait une grande influence pour la guérison du mal, nous en douterons aussi longtemps que les Français persisteront à user aussi peu de la liberté restreinte que le Gode civil a consenti à leur laisser.

Nous ne. voyons un remède que dans une régénération de la morale publique et privée ; et cette régénération elle-même ne peut être qu’une illusion ou un rêve, si l’on n’accepte pas une morale dont l’impératif ne puisse être éludé, dont l’empire s’étende aux actes les plus secrets de la vie et aux fonctions les plus intimes de la pensée, et dont les inévitables sanctions menacent de s’imposer au-delà du terme de cette vie passagère.

Plus d’un homme d’Etat s’est effrayé du lent accroissement de notre population, accroissement qui aurait fait déjà place à un recul si les étrangers ne comblaient pas les vides que la mort s’obstine toujours à faire et que la naissance s est lassée de remplir.

En dehors des primes — peu efficaces — aux familles nombreuses, deux ordres de remèdes législatifs ont été proposés : 1® les progrès de l’hygiène et de l’assistance médicale ; 2® la naturalisation plus facile et presque obligatoire des étrangers.

Aucun de ces deux remèdes ne répond au mal. Le premier combattra la mortalité, et c’est parfait, en tout pays comme en tout temps. Le second nous illusionnera sur la proportion exacte de sang étranger que nous allons être obligés de faire couler dans les veines de la France, et sur les appels que nous adressons chaque année aux peuples voisins pour combler les vides ouverts par nos vices. Mais le mal est ailleurs. Le mal moral comme le mal national est dans la diminution des naissances ; et ce n est pas les faire augmenter que de diminuer les ravages de la mort, ou bien que d’appeler du nom de Français, presque malgré eux, des hommes qui n’ont ni les qualités héréditaires de notre sang, ni les traditions de notre race.

Il y a là une grave menace pour notre force militaire, \auban, qui fut un des précurseurs de l’économie politique, traduisait le livre des Proverbes : In multitudine populi dignitas i sgis,^ in paueitate plebis ignominia principes quand il disait: a G est

t Proverbes, xiv, 28.

par le nombre de leurs sujets que la grandeur des rois se mesure. »

En 1700, dans le total des trois grandes puissances européennes d’alors (France, Angleterre, Empire germanique avec les possessions de la maison d’Autriche), la France figurait pour 38%. En 1789, si l’on ajoute le royaume de Prusse à ces mêmes puissances, la France faisait 25®/». En 1816, sur le total formé par la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Russie et l’Allemagne, la France ne faisait plus que 21%. A ces puissances, il faut ensuite ajouter l’Italie : en 1872, la France r.e fait plus que 14,8 %; puis, en 1890, seulement 12,9®/o quoiqu’aucune révolution politique n’eût eu lieu dans cette dernière période'.

Quand nous tenions tête pendant vingt années consécutives à l’Europe coalisée contre nous, notre population faisait à elle seule le quart de celle des grandes puissances de l’Europe: nous luttions un contre quatre. Nous lutterions aujourd’hui un contre huit. Par un contraste qui en dit beaucoup à lui seul, les années où la France entière était en armes — 1806 par exemple — comptèrent, avec leurs 28 millions d’habitants, plus de naissances que les années plus récentes, avec 38 millions et demi, n’en peuvent compter en pleine paix, malgré un confortable plus répandu et une hygiène assurément mieux comprise.

Sous toutes les faces de la question, sous quelque angle que l’on examine les données du problème, nous sommes au dernier rang de l’Europe.

Voici la natalité par chaque mariage il y a dix ans :

Italie

Prusse

Espagne

Angleterre

Russie

France

Par 1.000 habitants et par an, l’accroissement de population était à la même date:

Russie

Suède et Norvège. . . .

Pays-Bas

Autriche-Hongrie ....

Danemark

Italie

Iles Britanniques. .

Suisse

Belgique

Espagne

Allemagne

France

Mais depuis lors nous avons continué la même courbe descendante; notre accroissement de population est probablement nul, ou bien, s’il y en avait encore un, il ne serait plus dû qu’à la pé-

* Voir le Tableau du territoire et de la population des grandes puissances européennes depuis le xviiie .siècle, publié par Levasseur, tion française^ 1. IV, ch. vi, t. III, pp. 232.

nétration de l’élément étranger — puisque les années 1890-1892 nous ont donné (défalcation faite des morts-nés) un excédent des décès sur les naissances.

C’est un phénomène en effet très remarquable, que les pays où la densité et surtout la croissance de la population ne répondent pas aux ressources que le travail y peut donner, sont très facilement pénétrables à l’inflltration de l’élément étranger. A ce point de vue, la comparaison entre la France et l’Allemagne est des plus instructives. Sur 38 millions d’habitants, nous avons 1.100.000 étrangers, soit 35»®/oo: l’Allemagne, sur 49.500.000, n’en compte que 200.000, soit 4o®/oo ou près de dix fois moins.

Du côté de l’Allemagne est le vrai péril national. Le territoire de l’Empire actuel moins l’Alsace-Lorraine avait 24.800,000 habitants en 1816, et il a depuis lors presque doublé de population, tandis que la France n’a augmenté que de moitié dans cet intervalle. L’Allemagne a un coeflScient d’accroissement de 8,4 par an et par 1.000 habitants : le nôtre, qui était de 1,5 au temps de l’avant-dernier recensement, est probablement de zéro à cette heure. Enfin l’Allemagne compte 1.900.000 naissances annuelles, tandis que notre chiffre oscille autour de 850.000 seulement.

11 est des économistes, nous le savons, qui ne s’en attristent guère, dans la pensée que le quotient individuel de bien-être peut et doit en être plus élevé. Tel n’est point notre sentiment ; et aux préoccupations purement militaires de la défense nationale, nous joindrons des considérations économiques. Notre armée, dit-on, est égale en nombre à celle de l’Allemagne.Soit. Mais nous n’obtiendrons ce suprême effort qu’en tendant nos forces à l’extrême et qu’en enlevant tous les bras valides à l’industrie et à l’agriculture. De quoi le pays vivra-t-il alors, dût la grande guerre ne durer que trois mois? L’Allemagne, à armements égaux, laisserait aux foyers près d’un quart de sa population mâle et valide ; par conséquent, toutes choses égales d’ailleurs, le trouble apporté à la vie économique du pays serait infiniment moins profond de l’autre côté du Rhin, ce qui permettrait à l’effort d’être soutenu un peu plus longtemps.

Emigration et colonisation.

L’émigration consiste dans le déplacement d’individus qui quittent leur pays d’origine pour aller s’établir dans un pays déjà constitué.

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Au point de vue du pays d’origine, l’émigration est un bien, si elle remédie à un excès local de population. Tel fut le cas pour l’Irlande, qui ne pouvait pas nourrir les six millions d’habitants qu’elle portait à une certaine date, et qui vit plus d’un million de ses enfants la quitter après la famine de 1847. Tel est encore actuellement le cas de l’Italie, où la misère de la population rurale est bien près de dépasser tout ce que l’imagination peut concevoir. Non seulement en effet, dans ces cas-là, cette émigration agit comme une sorte de soupape pour donner échappement à un trop-plein ; mais encore elle ouvre des débouchés extérieurs aux produits nationaux, et elle facilite les relations commerciales de la mère-patrie. La décadence relative de notre commerce éloigné est due pour une large part à l’arrêt presque complet de l’émigration française, arrêt qui est dû lui-même à la stérilité voulue de notre population.

On a objecté que les émigrants emportent des capitaux. Mais en fait ils paraissent en emporter moins qu’ils en posséderaient si toutes les parts en étaient égales dans le pays d’origine. Ce sont les classes pauvres de la population, que l’émigration sollicite le plus vivement : leur départ augmente le quotient moyen de capital, plutôt qu’il ne le diminue.

L’Etat ne doit ni encourager l’émigration, ni la combattre. Mieux vaut laisser le courant se régler lui-même. Mais l’Etat a un devoir étroit de réprimer et de prévenir les fraudes que les agences d’émigration ont tant de facilités à commettre, avec des émigrants pauvres, souvent peu instruits, et livrés par la force des choses à la plus entière discrétion de ceux qui se chargent du transport. Ce sont les infamies de la « traite des blancs » qu’il faut prévenir.

On calcule que depuis 1815 l’émigration a enlevé sept millions et demi d’habitants à l’Angleterre et deux millions et demi à l’Allemagne. Comme pays d’émigration, l’Italie vient au troisième rang, avec un courant qui se dirigeait surtout sur la Plata et l’Uruguay.

Il y a une autre émigration, qu’on peut dire intra-européenne. Nous la subissons nous-mêmes, avec l’élément belge et flamand dans le Nord-Est, italien dans le Sud-Est.

Au point de vue du pays d’arrivée, la question de l’émigration est plus délicate. Celui-ci peut la favoriser quand il est très loin d’être saturé de population; il peut être engagé, au contraire, à la combattre ou tout au moins à la décourager, si son territoire se peuple assez vite avec l’élément national, si les émigrants sont pauvres et sans profession déterminée, et si leur arrivée doit

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donner des misères à secourir, des troubles et des délits à réprimer et à craindre, et provoquer par la concurrence une dépréciation trop grande de la main d’œuvre sans ajouter effectivement à la force de production du pays. Ces dangers sont particulièrement à prévoir lorsque les nouveaux arrivants, venus sans famille ou sans moralité, sont loin d’éprouver les memes besoins matériels et les mêmes besoins moraux que les anciens habitants du pays. Les Etats-Unis sont devenus très sévères sur les conditions de l’émigration même européenne, et les mesures qu’ils ont prises sont absolument prohibitives à l’égard de la race jaune. Pour cette dernière, il en est de même dans les colonies australiennes. Il est du reste hors de doute que l’ouvrier européen ne peut pas soutenir la concurrence du coolie chinois, à qui si peu de chose suffit pour vivre.

La colonisation est la mise en valeur d’un pays neuf, destiné à devenir une succursale de la mère-patrie, pour rester uni avec elle par des liens permanents.

La colonisation exige une organisation politique et militaire, une administration du pays; ou tout au moins, au cas de. simple protectorat, faut-il des rapports administratifs et politiques avec les pouvoirs indigènes. La colonisation exige donc un groupement d’efforts qui dépassera ordinairement les forces privées, même associées entre elles. Ainsi en était-il dans l’antiquité, où la fondation des colonies grecques, si nombreuses sur tous les rivages de la Méditerranée, fut toujours un acte politique.

Même avec l’association telle que nous la comprenons aujourd’hui, on peut se demander si l’action de l’Etat peut être remplacée parcelle d’une Compagnie particulière fondée dans un but de lucre commercial. L’affirmative est plus que douteuse, tellement longues sont les périodes pendant lesquelles le capital devrait attendre sa rémunération. L’Etat, au contraire, ne demande pas à échéance fixe un intérêt des fonds engagés; de plus, il peut trouver, dans l’accroissement de l’influence politique et dans le développement des relations commerciales de la mère-patrie, des avantages moraux et pécuniaires qui échapperaient à l’inventaire d’une Compagnie de capitalistes.

Les anciennes Compagnies des Indes ont donné, il est vrai, des exemples opposés, et certaines Compagnies anglaises cherchent aujourd’hui à les reprendre. Mais il est à remarquer que ce sont là des entreprises de commerce plutôt que d’organisation coloniale, et que la colonisation proprement dite n’a été envisagée que dans des phases postérieures.

Selon les judicieuses observations de \\ akefleld^5 une colonisation, pour réussir, exige trois conditions :

1® Une étude préparatoire du pays et même certains travaux généraux, telles que les premières voies de communication. Les particuliers peuvent difficilement remplir cette première partie du programme, et l’action de l’Etat semble ici nécessaire;

2® Un mélange de l’élément agricole et de l’élément industriel parmi les émigrants. Effectivement, l’homme fait ne modifie pas ses aptitudes et ne change guère de métier : cependant, même à l’origine d’une colonie, il faut pratiquer une division, au moins rudimentaire, du travail et organiser ou conserver un état social d’échanges économiques;

3® Le contact continu de ces deux groupes de population. Des colons agricoles qui seraient perdus dans l’intérieur du pays et qui, livrés à eux seuls, ne pourraient rien échanger, auraient à lutter contre les mêmes difficultés économiques que les premières générations humaines. Ce serait un recul de plusieurs siècles dans les conditions de l’existence. Il y a là, pour ainsi dire, comme une application des idées d’Adam Smith sur les services réciproques que se rendent les habitants des villes et des campagnes.

Wakefleld demandait en outre que l’Etat ou les Compagnies de colonisation vendissent les terres aux émigrants, d’après des prix qui, payables par annuités, auraient pu couvrir les premiers frais de colonisation. C’est le système du self supporting principle, la colonisation faisant ses frais; et le prix de vente aurait sa justification dans les dépenses préliminaires que l’Etat ou la Compagnie aurait avancées. On a préconisé également les concessions seulement temporaires, que les Hollandais se sont mis à pratiquer* : mais les avantages sociaux que nous avons reconnus à la propriété perpétuelle, nous obligent à la préférer pour les pays neufs aussi bien que pour les vieux pays. Trop incertaine est la création de la fertilité artificielle, pour qu’on veuille compliquer ces aléas en excluant la perspective de l’hérédité indéfinie des capitaux à

1 Edward Gibbon Wakefield, né en 1796, mort à Wellington (Nouvelle- Zélande) en 1S62, auteur de Vi^tv of the art of colonization et directeur de la Compagnie de la Nouvelle-Zélande. — Il eut une grande part à la détermination que prit l'Angleterre d'occuper la première ce pays, dont la France, en 1840, songeait à s’emparer.

• En ce sens, de Laveleye, de la Propriété, p. 59; — Gide, Principes d'économie politique^ édition, p. 495, — M. Leroy-Beaulieu y est-il favorable? Peut-être bien exprime-t-il l’inquiétude « que les difficultés ne commencent « et que le goût des améliorations agricoles ne soit paralysé, lorsqu’on apa procherait du terme de la concession » {Essai sur la répartition des richesses^ p. 76).

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