CHAPITRE VII
LA QUESTION SOCIALE
Actuellement, on se sent mal à l’aise, comme si un vieil équilibre traditionnel était rompu. Evidemment il y a quelque chose de nouveau, ou dans les faits ou dans les idées.
Mais le changement ne paraît pas consister en ce que les besoins matériels de l’existence seraient moins bien satisfaits pour le plus grand nombre des travailleurs qu’ils ne l’étaient auparavant. Pour la France au moins et pour bien d’autres pays ce serait inexact.
Il est, en effet, incontestable que l’alimentation populaire s’est considérablement améliorée au cours de ce siècle L Le standard of life des classes laborieuses s’est relevé; la divergence s’est accentuée entre le nécessaire économique et le nécessaire social : toutes choses qui supposent bien une plus grande possibilité moyenne de satisfaire aux habitudes ou aux besoins.
Le changement, par conséquent, n’a pas consisté dans un abaissement moyen des salaires — salaires annuels, disons-nous, et par conséquent abstraction faite d’une moyenne des chômages. Les salaires nominaux ont augmenté, et si les salaires réels ne les ont pas suivis dans un parallélisme parfait (puisque le pouvoir de la monnaie baissait de son coté), il reste hors de conteste que ces salaires réels ont monté. De plus, l’offre surabondante de la maind’œuvre étrangère prouve que la situation économique des pays qui nous entourent n’est pas même aussi bonne que la nôtre.
Le changement ne consiste pas davantage en ce que, dans la répartition des valeurs produites, la part des salaires aurait diminué proportionnellement à celles des loyers, des intérêts et des profits. Le taux de l’intérêt notamment a baissé dans une large mesure. Les comptes rendus d’un nombre considérable de sociétés anonymes permettent d’affirmer que la rémunération du capital ne croît pas comme celle du travail salarié, tandis que
‘ A cet égard, l’impossibilité d’entrer dans les détails nous oblige à renvoyer aux longues études de M. Levasseur, qui ne peuvent laisser aucZ doute sur un développement général de la richesse, supérieur à celui delà population, et sur les progrès réalisés dans l’alimentation et l’hvKiène. (Population fran^aise^ 1, iv, ch. ii et m, t. III, pp. 2y-ii3),
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pour d’autres on a vu les salaires prélevés de longues années sur un capital qui ne vivait jamais que d’espérances déçues^.
En même temps, avec la dissémination croissante des valeurs mobilières, avec le morcellement progressif de la propriété foncière et avec nombre d’autres indices — étendant à la France les conclusions certaines que l’étude comparée de l’impôt sur le revenu, envisagé à diverses époques, fournit pour la Prusse et même pour l’Angleterre — il ne nous est pas davantage possible de croire que la richesse soit allée se concentrant en un petit nombre de mains et que, selon la formule, les riches soient devenus toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres. Tout au contraire, les moyennes fortunes se constituaient ; l’aisance et l’épargne se multipliaient ; et de plus en plus nombreux devenaient les ménages do travailleurs qui, probes, actifs et rangés, parvenaient à avoir quelques avances, parfois même à s’aider de quelques revenus autres que ceux du travail quotidien.
Sur tous ces points, M. Aynard est parfaitement dans le vrai quand il dit que, « par suite de causes très connues, le prélèvement patronal s’abaisse de plus en plus ; que, à part quelques spécialités de pharmacie, de boissons ou do modes, à part les premiers jours d’inventions bien vite copiées ou tombant dans le domaine public, la marge de profits dans toutes les grandes industries, dans le grand commerce, devient nulle et pour ainsi dire incompressible ; que le péril actuel ne gît pas dans la richesse scandaleuse de quelques-uns, mais dans un affaissement inouï de l’esprit d’entreprise par suite de l’insignifiance des bénéfices à prévoir en face des risques à encourir, des charges à supporter, des despotismes syndicaux à endurer.
« Ce qui deviendra également clair — poursuivait-il — c’est la décadence lente des classes dites capitalistes, par suite de la baisse du taux de l’intérêt, qui coïncide avec l’énorme diminution des profits agricoles, industriels et commerciaux. Par ces causes, et aussi par suite de la multiplication des fonctions publiques peu rémunérées, de l’encombrement des carrières dites libérales — résultat d’une certaine égalité intellectuelle créée par
1 Un des exemples les plus curieux est celui de la Compagnie d'Anjou et Sainfc-Xazaire, qui a été expliqué à la Chambre, à l’occasion des incidents de la grève de son usine de Trignac. En quinze ans, les actionnaires ont touché 0 de dividende et perdu 16 millions de capital, non compris 13.743,00 fr. d’obligations émises et d’avances obtenues : le travail salarié a vécu quinze ans sur ce fonds. (Voirie discours de M. Raynal, ministre de l’intérieur, a la Chambre, séance du 24 avril 1894). Ces faits sont plus fréquents qu’on ne pense : sur cent entrepreneurs ou patrons qui s’établissent, on en compte 50 qui succombent. 40 ou 45 qui végètent, et 5 ou 10 qui prospèrent. Ces résultats sont mieux établis que ne le croient ceux qui les nient. Cependant le pourcentage est meilleur dans le grand commerce.
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un enseignement offert à tous et mal dirigé — un prolétariat bourgeois est en train de se former...
« Quand on entendait récemment un grand orateur parlementaire tonner contre l’usure qui ronge ce pays, on ne pouvait que regretter l’insuffisance de ses informations. Il confondait sans doute la finance spéciale qui s’applique aux fils de famille et aux viveurs, avec le crédit qui est offert aux travailleurs. J’aurais bien voulu qu’il me présentât l’usure commerciale, et malgré sa figure hideuse je n’aurais pu m’empêcher de la saluer, comme une chose inconnue chez nous. Ce n’est point non plus sans doute dans le revenu agricole qu'on trouvera une part abusive prélevée par les propriétaires : bien heureux est celui d’entre eux qui dans les dix dernières années par exemple a recueilli plus de 2 »
Bref, sous les divers points de vue que nous venons d’envisager, nous ne croyons point que les changements économiques se soient accomplis depuis cinquante ans dans un sens généralement défavorable à la masse de la population.
Mais, bien entendu, nous réservons tous les pays où la richesse générale s’est développée moins vite que la population ; nous écartons tous ceux qui luttent contre un change défavorable et qui ne peuvent racheter leur infériorité économique sur le marché international, que par la supériorité presque stérile de leurs efforts; nous écartons tous ceux où des charges publiques exagérées, hors de proportion avec les forces économiques de la nation, n’ont permis ni aux consommations privées de se développer, ni à l’épargne de se constituer; nous écartons enfin tous ceux où le vieux capital, tout à la fois rare et monopolisé héréditairement aux mains d’un très petit nombre de détenteurs, peut dicter ses conditions au travail, sans craindre la concurrence des jeunes capitaux que l’épargne et le profit d’entreprise auraient dû former à ses cotés. Il est parfaitement exact que l’exploitation des besoins est facile en de tels pays, et il est parfaitement exact que la puissance de capitalisation par les intérêts accumulés peut y réaliser le phénomène du riche toujours plus riche et du pauvre toujours plus pauvre. Sous tous ces aspects, l’étude économique de la Sicile et de certaines régions de l’Italie contemporaine pourrait fournir une vérification expérimentale de nos hypothèses scientifiques.
Mais, cela dit, l’erreur de quelques excellents esprits est précisément de croire à l’uniformité de ces conditions économiques et sociales ; elle est précisément de faire abstraction de toutes ces
* Ed. Aynard, discours prononcé à la séance d'ouverlure du congrès de la Société d’économie sociale, à Paris, le 17 mai 1894 {Réforme sociale^ no du 1er juillet 1894)*
causes circonstancielles et de généraliser du monde entier ce qui n’est vrai que de certaines de ses parties.
Ce n’est pas que des révolutions économiques n’aient pas eu lieu. Mais, en tant que détachées des évolutions morales qui s’accomplissaient, elles ont été les milieux, les prétextes, les circonstances de l’éclosion de la question sociale, plutôt qu’elles n’en ont été les données véritables et les causes génératrices.
Ces transformations économiques ont été signalées plus haut, et nous nous bornerons ici à en rappeler brièvement quelques-unes.
En premier lieu, se place l’avènement du régime manufacturier contemporain, avec les grandes agglomérations ouvrières et la grande division du travail.
Dans ce régime moderne on a vu, mais à tort, l’invasion d’un régime capitalistique, dans lequel l’instrument trop considérable n’appartiendrait jamais à l’ouvrier, tandis qu’autrefois l’outil plus modeste aurait été la propriété du travailleur. Ce contraste du présent et du passé est vrai, si l’on ne songe qu’à l’industrie d’autrefois et si l’on oublie que les maîtres d’antan — par exemple les trois cents orfèvres du Paris du xiii® siècle — correspondaient beaucoup plus à nos bourgeois qu’à nos ouvriers d’aujourd’hui. Mais Je contraste apparaît faux, si l’on songe avec raison que la terre cultivée fut toujours un capital et que la terre d’il y a sept ou huit siècles, foulée par le serf, n’appartenait pas plus au paysan que la locomotive moderne n’appartient au mécanicien qui la dirige.
En second lieu, une foule d’objets manufacturés, qui étaient autrefois à des prix inabordables, se sont beaucoup avilis, de telle sorte que le riche ou même l’aisé ait maintenant une facilité beaucoup plus grande de se donner du confortable et du superflu, surtout en dehors des produits alimentaires.
« Les facultés somptuaires du riche ancien ne représentaient pas celles du riche actuel dans une position équivalente ' » ; sa vie était moins dissemblable de celle du plus modeste travailleur. Son argent n’avait pas la même supériorité de pouvoir sur l’argent du pauvre, alors que les goûts et les désirs étaient beaucoup plus concentrés sur les denrées de première nécessité et que les satisfactions du luxe ou du confortable étaient plus difflciles à obtenir dans toutes les situations'^.
^ Leber.Essai sur l’appréciation de la fortune privée au moyen âge, p.55.
* C’est ce que Leber exprime sous cette forme originale : « Dans le moyen âge, l’argent du pauvre valait beaucoup plus que celui du riche » (Leber, op. cit., p. 59).
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la question sociale Q37
Les socialistes ont exploité à merveille le sentiment de ces contrastes. « Votre situation comme hommes, écrivait Lassalle au comité central pour la convocation du congrès ouvrier de Leipsick est donc demeurée la même; car votre situation comme hommes ne se mesure pas comparativement à la situation de l’animal dans la foret vierge ou comparativement à celle du nègre de l’.\friuue ni a celle du serf d’il y a deux cents ans ou même d’il y a quatrevmgts-ans : elle n’a pour mesure que la situation de vos compa-
g ons d humanité, que la situation des autres classes dans le temps où vous vivez »
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Le troisième et dernier phénomène économique que nous avons
a rappeler, c^est la mobilisation du pouvoir que donne la richesse
En cela meme, a-t-on dit, consiste « le capitalisme, non pas’
1 emploi prédominant des ustensiles, des machines, des matières
ouvrab es et des autres moyens de production, mais le rè-ne de
valeurs échangeables en argent, qui peuvent être
oncentres en peu de temps et en grande quantité dans certain
eu et en certaines mains données et en être au contraire retirés
G est sous le joug de ce système économique que gémit aujourd hui la société tout entière 2. » 1 s aujour
saurions admettre. Il faudrait expliquer comment les conquêtes de l’industrie eussent été possibles sans a vulgarisation de ces procédés nouveaux. Il faudrait expliquer comment ces formes mobiles de la fortune, si elles étaienf tpii ment funestes, auraient pu naître spontanément à la vie en tant de pays divers apres un travail d’enfantement de plusieurs siècle^
Il faudrait enfin démontrer que ces formes odieuses la priete n’ont pas été un des instruments les plus précieux eUes P us évidemment providentiels, pour faciliter la constitution de
multiplier depuis un siècle ou un demi siecle les classes moyennes et pour développer la tendaLe à L" moindre inégalité des patrimoines. tendance à la
Telles sont, brièvement résumées, les circonstances âonnnrr,ques au milieu desquelles la question sociale est née. Les pn morales ont fait le reste, et nous sommes convaincu qu’elles s^^t les plus puissantes. Elles procèdent de l’oubli de Dieu et de iVumÎ
1 Lassalle, Offenes Antioortschreiben.
boo TROISIEME PARTIE — REPARTITION
de la morale, et elles s’attisent ensuite les unes les autres. L’esprit d’indépendance égalitaire rend plus difficile le devoir patronal: un moindre accomplissement du devoir patronal pousse à son tour à l’envie et à la révolte. Dans cet ordre d’idées, si grands et si pressants que soient les besoins matériels, il est des besoins moraux qui les dépassent encore.
En tous cas, ces besoins matériels inassouvis sont si loin d’être la cause unique ou principale de la crise, que celle-ci est moins intense là où ces besoins sont le moins satisfaits, là où les progrès de la civilisation ont apporté le moins de jouissances nouvelles, là où les populations n’ont pas vu, comme dans les villes, les inventions modernes leur épargner mille gênes et mille fatigues.
Les habitants arriérés des campagnes restent les derniers à connaître ces progrès. Eux, ils sont les oubliés et les sacrifiés; et le a siècle des ouvriers », comme certains se plaisent à dire du XIX® siècle, à force de regarder les uns, commet la grande injustice de ne pas voir les autres. Et cependant, s’il était si vrai que la vie ne fût dure à gagner que dans les centres manufacturiers, comment se ferait-il que ceux-ci vissent partout leur population augmenter par l’immigration, tandis que celle des campagnes décroît sans cesse par l’exode de leurs habitants?
Si l’on se préoccupe beaucoup et toujours du travail salarié et surtout du travail d’usine, il nous semble aussi que l’on se désintéresse trop du travail autonome L Là se cachent souvent les pires souffrances, moins retentissantes, il est vrai, parce qu’elles n’ont pas comme organes des syndicats puissants aux mains d’agitateurs politiques, et surtout parce que ce genre de travail n’a en face de lui ni un entrepreneur que l’on puisse faire responsable, ni un
> En France, le nombre des travailleurs non salariés et des patrons est relativement beaucoup plus considérable qu’on ne le suppose ordinairement.
Le Ministère du commerce vient de publier à cet égard les détails du recensément de 1891.
La population se divise en deux groupes ; la population active, celle qui exerce une profession; et la population inactive, comprenant les membres de la famille et les domestiques, population qui trouve ses ressources dans le travail de Taulre.
La population active comprend :
Patrons... 7.071.398 soit 20 0 0/0
Employés 899.099 — 2 6 0/0
Ouvriers 7.104.949 — 19 4 0/0
La population inactive :
Familles 19.554 257 soit 53
Domestiques
(Reste la population non classée [aliénés, etc.]).
Il résulte de ce tableau que le nombre des patrons est supérieur à celui des ouvriers. Avec diverses rectifications, nécessitées particulièrement par la
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capital contre lequel on puisse ameuter l’opinion. Tel est le sort de beaucoup de petits cultivateurs propriétaires. En vain les travailleurs autonomes ont-ils loyer et profit tout ensemble, quand le terrain et la maison, la barque et les filets leur appartiennent. Combien plus malheureux sont-ils, bien souvent, que les ouvriers salariés de la grande industrie !
Ce que nous contestons absolument à cette question sociale, c’est de ressembler à un problème de géométrie ou d’algèbre qui comporte une solution et qui n’en comporte qu’une, qui exige la construction de certaines figures ou la pose de certaines équations. La question sociale est un malaise général, prélude peut-être de crises violentes : mais il n’y a nulle part une formule économique ou législative qui doive la faire disparaître. 11 ne s’agit ni d’une participation aux bénéfices, ni de l’institution d’une caisse de retraites, ni d’une réglementation du travail à l’usine, ni d’une fixation de la durée ou des prix de la journée ouvrière. Toutes les réformes qui seront faites dans cet ordre ne seront acceptées que comme des acomptes, sans que le socialisme fasse crédit pour la liquidation générale qu’il réclame.
Aussi bien à cette heure n’est-on pas môme d’accord sur ce qu’est cette question sociale supposée unique, alors que tant de questions sociales sont toujours posées et jamais résolues. S’agit-il des inégalités dans le partage de ce qui sert à satisfaire les besoins de notre nature et des insuffisances dans les parts des moins bien pourvus? S’agit-il de convoitises qui seraient plus ardentes à certaines heures parce qu’alors le frein moral et le frein religieux seraient plus impuissants? Dans le premier cas, c’est le problème de la misère, et il est éternel comme l’humanité. Dans le second,
c’est le problème du vice, et il est insoluble comme le mystère de notre nature, qui reste inguérissable depuis sa blessure originelle.
Eh bien, oui, misère et vice ont leurs heures où leurs ravages
manière dont on a classé les fonctionnaires, la police, etc,, on arrive à cette proportion (lu’il y a environ ü patrons pour 10 ouvriers et employés.
Par profession, la statistique donne les cbittres suivants pour 'la population dite active ;
PATRONS EMPLOYAS OUVRIERS
Agriculture 3.570.016 75.400 2.890.183
Industrie ... 1.021.659 207.222 3.319,217
Viennent ensuite les transports, les aubergistes, les commerçants (qui relèvent sensiblement la proportion des patrons), les fonctionnaires les professions libérales, les individus vivant de leurs seuls revenus, etc.
Les fermiers et métayers sont recensés comme patrons. Ils sont au nombre de 1.192.542, contre 2.231.513 propriétaires cultivant exclusivement leurs terres (non compris ceux qui, propriétaires d’une étendue quelconque, vivent surtout d’un autre métier). — Comparez supra, p. 208).
sont plus désolants. Peut-être la première, tout en ayant alors devant elle autant ou plus de richesses qui puissent adoucir ses souffrances, a-t-elle moins de charité chrétienne qui lui donne part au banquet plus ou moins bien servi de la société. Peut-être le second a-t-il été excité davantage et moins refréné, «parce qu’on a fait taire la vieille chanson qui berçait la misère de l’humanité », comme l’a dit le socialiste Jaurès, c’est-à-dire parce qu’on a déchaîné avec plus de licence des appétits brutaux, toujours prêts à se réveiller.
Mais, dans un cas comme dans l’autre, c’est le caractère moral ou philosophique de la crise qui l’emporte.
Aussi bien, que ce soit misère ou que ce soit vice, faut-il travailler à soulager l’une et à corriger l’autre. Nous n’y réussirons jamais pleinement, et voilà pourquoi la vraie question sociale est radicalement insoluble. Mais on adoucira des souffrances, on multipliera des richesses, on évitera les rouages inutiles et les causes de déperdition; on relèvera aussi le niveau de la moralité, et 1 on rendra plus vif et plus délicat le sentiment des devoirs réciproques de tous les hommes, ouvriers ou patrons.
Pour cela, il n’y a pas de panacée, mais beaucoup de remèdes.
L économie politique mérite d’être entendue lorsqu’elle indique les avantages plus ou moins grands de chacun de ceux-ci. Elle fait entendre surtout cette grande vérité, que les problèmes de la répartition suivent ceux de la production, et qu’il serait puéril de se préoccuper de distribuer à chacun selon ses besoins, si d’abord l’on n’avait pas de richesses à distribuer. Voilà pourquoi le socialisme, dût-il réaliser un jour la justice adéquate dans la répartition des biens, n’enfanterait jamais que la misère, si, en effaçant la propriété, en détruisant l’esprit de prévoyance, en émoussant jusqu à 1 anéantir le sentiment et l’aiguillon de l’intérêt personnel, il tarissait les sources les plus fécondés de la production, ainsi qu il le fera certainement au fur et à mesure de ses progrès.
G est le socialisme qui est le fond de la question sociale. Ellemême n’est nouvelle que parce qu’il s’est tout nouvellement constitué en un programme d’action et un corps de philosophie. Dans la pratique, il a groupé toutes les plaintes et aigri toutes les misères; dans la doctrine, il a entrepris de supprimer la propriété, la lamille et meme Dieu. Alors, sur ce double terrain des réformes sociales et des ruines morales, il a développé un mal permanent et chronique, là où les siècles passés n’avaient guère connu que des secousses passagères et locales, à peine généralisées dans le vague désordre du xv® siècle et dans le grand mouvement religieux de la Réforme.