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CHAPITRE PREMIER

De même que produire consiste à donner de l’utilité aux choses, consommer, dans un sens large, consiste à leur en enlever.

Toutefois, ce que l’économie politique étudie sous ce titre, ce ne sont pas les destructions d’utilité qui s’accomplissent au cours de la production, comme il arrive de la semence qui a besoin de se corrompre pour donner naissance à une plante nouvelle, de la machine qui s’use par le travail, ou du combustible qui se consume dans le foyer du générateur. Ces destructions-là, qu’on appelle des consommations reproductives ou industrielles^ appartiennent à la matière de la produclion : elles sont vues avec elle,

sous le nom d’amortissement des capitaux, soit circulants, soit rixes.

Ce que l’économie politique étudie sous le titre de consommation, c’est la consommation pour la satisfaction directe des besoins de 1 homme, comme il arrive de la nourriture que nous mangeons, des vetements que nous usons en les portant, de la maison que nous habitons et que les années détériorent.

Si l’on veut qualifier cette consommation, on peut l’appeler d usage^ d entretien ou de jouissance / on peut l’appeler aussi consommation personnelle.

Par opposition à l’autre, il a été proposé de l’appeler stérile ou improductive. Mais ces derniers termes paraissent renfermer une idée de défaveur qui serait injustifiée. Les richesses existant pour l’homme, et non pas l’homme pour les richesses, U est évident que la fin dernière de toute richesse est de servir à une consommation d’usage, d’entretien ou de jouissance.

Cette idée de la consommation n’est-elle pas la plus exacte au sens étymologique du mot ? Consommer, c’est achever, parfaire,

accomplir. Eh bien, la destinée de toutes choses terrestres est de servir à l’homme, roi de la création, en procurant de loin ou de près la satisfaction d’un de ses besoins matériels ou moraux. C’est à cette fin que tendent toutes les richesses : elles l’atteignent directement par la consommation personnelle, indirectement par la consommation industrielle — lorsqu’elles sont transformées, selon la terminologie de Karl Menger, de biens d’un ordre ultérieur en biens de troisième, de second ou de premier ordre, et lorsqu’elles voient leur valeur croître avec les degrés de cette ascension.

Aussi, de même que nous nous refusons à qualifier d’improductive la consommation personnelle, nous nous refusons à prendre détruire comme synonyme de consommer. L’homme ne consomme vraiment que quand il jouit. Néanmoins, en dehors de cette consommation normale de jouissance, on distingue :

1“ Des consommations accidentelles, lorsque l’utilité périt par force majeure ou cas fortuit, sans que des besoins en soient satisfaits. Ainsi les incendies et les naufrages ;

2“ Des consommations destructives., quand des hommes suppriment l’utilité d’une chose, non pour faire que leurs besoins soient satisfaits, mais pour empêcher que ceux des autres ne le soient. Telles sont les destructions au cas de guerre, comme le ravage du Palatinat par Louis XIV ou l’incendie de Moscou par les Russes. Laissons à la morale le soin de déterminer les très rares cas où les consommations destructives poui'raient être licites : mais, si sévère que soit la morale à leur égard, elle ne pourra pas l’être plus que ne l’est l’économie politique ;

3® Des consommations subjectives, quand la richesse, sans être matériellement détériorée ou transformée, perd son utilité par l’effet d’un changement dans nos besoins. L’objet n’est pas atteint ; le sujet seul est affecté : d’où le nom de consommation subjective. 11 en est ainsi de machines ou d’armes que des inventions plus récentes font mettre au rebut, de vêtements ou de coiffures que les changements de modes viennent à répudier, etc.

C’est la distinction que Storch avait faite sous le nom de consommation d’opinion, et quelques Allemands ont adopté cette dénomination.

Ces quelques détails une fois donnés, nous revenons à la véritable consommation personnelle ou volontaire.

La distinction entre la consommation reproductive et la consommation personnelle rappelle celle que nous avions faite entre les travaux industriels et les services non industriels L

* Supra, p. 27.

Les travaux industriels, tels que les actes des ouvriers de l’industrie, correspondent à la consommation productive; et c’était naturellement dans la partie de la production, au chapitre du travail, que nous avions dû les étudier. Les services non industriels, comme ceux d’un valet de chambre, d’un médecin, d’un fonctionnaire, correspondent à la consommation proprement dite. Ce serait à propos des dépenses, soit publiques, soit privées, qu’il conviendrait de s’en occuper. En un sens philosophique on peut dire que l’utilité d’un acte est consommée comme l’utilité d’une chose : le consommateur est celui qui reçoit le service.

Les consommations proprement dites, en plaçant cette fois à côté d’elles les rémunérations des services non industriels, sont de deux sortes ; les unes privées, les autres publiques.

Les consommations privées répondent à des besoins que les particuliers satisfont par eux-mêmes, et dans lesquels la satisfaction qu’éprouve un des membres de la société, est forcément indépendante de la satisfaction des autres. Ainsi, dans Tordre des richesses, la satisfaction des besoins de la nourriture, du vêtement et du logement; dans Tordre des services, tous ceux que les particuliers rémunèrent, comme par exemple ceux d’un cocher, d’un valet de chambre, d’un médecin, etc.

Les consommations publiques répondent à des besoins que les particuliers ne peuvent pas satisfaire par eux-mêmes, et dans lesquels la satisfaction qu’éprouve un des membres de la société est forcément liée à celle qu’éprouvent les autres membres.

De plus, dans Tordre économique, nous avons admis que l’Etat n’est pas chargé de fournir des richesses aux particuliers, hors certains cas accidentels sur lesquels nous reviendrons; il faut lui reconnaître seulement la mission de rendre des services. Il va donc s’ensuivre que les consommations publiques, au lieu de consister en fournitures de richesses consommables que l’Etat livrerait aux particuliers, consisteront à rémunérer ceux qui rendront des services publics à leurs concitoyens et à leur fournir tout ce qui sera necessaire pour rendre ces services.

Par exemple, l’Etat payera des fonctionnaires et des magistrats, et leur fournira les locaux nécessaires pour l’administration de la justice ; il payera des officiers et des soldats, et leur fournira, en armes et munitions, tout ce qu’exigera la défense de la patrie.

Aucune partie de l’économie politique ne touche à la morale d’aussi près que cette partie de la consommation.

La satisfaction des besoins, quels qu’ils soient, doit être ordonnée conformément à la morale. Dans cette dernière partie nous

allons rencontrer à chaque pas les idées d’avarice ou de prodigalité, de charité, de bienfaisance ou d’égoïsme; et comme une vérité d’un certain ordre ne peut pas être contradictoire à d’autres vérités, comme les règles pratiques de la vie doivent être les mêmes, sur quelques fondements que l’on cherche à les appuyer, il faudra que nous nous formions avec unité toute une philosophie où les vues économiques sur l’utilité de l’épargne ne nous endurcissent pas dans l’avarice, et où le désir de satisfaire des besoins matériels ne nous fasse pas oublier qu’il est d’autres besoins non moins impérieux. ® L’homme, disait M. de Metz-Noblat, nest pas seulement un producteur et un consommateur : il est une intelligence et un cœur, qui, eux aussi, ont leurs besoins. Or, assez souvent, pour satisfaire ces besoins d’un ordre plus élevé, l’homme est contraint de se restreindre sur d’autres. 11 lui est impossible, par exemple, de se procurer les nobles jouissances de l’art, de la littérature, de la science sans sacrifier quelque chose de ce qu’il aurait pu épargner*. »

Entre la production et la consommation, l’équilibre peut être envisagé sous un double aspect : au regard d’une société tout entière d’abord, ensuite au regard des individus.

A l’égard de la société dans son ensemble, il n’est point douteux que la liberté du travail et des conventions est le procédé qui assure à la société la plus grande somme de richesses consommables. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous en avons dit. Une société à régime autoritaire, une société à taxations légales et à maxima ou minima officiels, que ce soient des maxima de denrées ou des minima de salaires, que ce soient les législateurs politiques ou bien les majorités corporatives qui fixent ces taux extrêmes, présentera forcément une moindre somme de produits consommables; par conséquent, elle donnera un quotient moyen moins eleve par chaque tete d habitant. Or, avant de répartir des richesses entre les membres du corps social, il faut avoir des richesses à répartir.

Cependant, il est bien des causes qui peuvent empêcher cette abondance de biens à répartir et cet équilibre théorique entre les résultats de la production et les exigences de la consommation. Citons parmi elles :

1® La surabondance locale de la population, s il arrive qu un territoire donné soit réellement incapable de nourrir les hommes qui s’y pressent. Cette hypothèse n’est point inadmissible, et il n’y a que l’émigration qui fournisse un remède ;

« De Metz-Noblat. les Lois économiques, 2* édition, p. 443.

2® Les consommations destructives qui résultent des guerres et

des révolutions. Ces destructions avancent d’autant plus à troubler l’équilibre, que leur exemple ou simplement la crainte quelconque d’être soi-même la victime de destructions semblables ou de spoliations, suffit à paralyser la production. Or, détruire sans usage certaines des utilités qui existent, dissuader les hommes d’en créer ou bien d’en créer autant qu’ils le pourraient, c’en est assez pour jeter la société dans la misère. Tel fut à certains égards le rôle économique de la Révolution française, et tel serait sans aucun doute le résultat d’un triomphe du socialisme;

Enfin, 3® les gaspillages des forces productives, lorsque ces dernières, au lieu d’être tournées vers la satisfaction des besoins réguliers de notre nature, sont dirigées vers des besoins en quelque sorte factices, auxquels il ne serait pas encore permis de se consacrer dans une telle mesure. Ici c’est la prodigalité qui est en cause, prodigalité qui ruine les individus, comme nous verrons, mais qui, dans l’ordre des consommations publiques, ne ruine pas moins les nations coupables de s’y abandonner. Les armements exagérés et le développement trop grand des dépenses publiques appartiennent au même ordre de causes.

Autrefois, parmi les faits qui rompaient l’équilibre entre les résultats de la production et les besoins de la consommation, il fallait citer les famines causées par les intempéries des saisons. Il y eut là, pour les temps anciens, le moyen âge et même l’ancien régime, des causes de souffrances sociales auxquelles nous ne songeons pas assez quand nous accusons l’industrialisme du XIX® siècle d’avoir occasionné des misères d’une intensité ignorée jusqu’à lui. Grâce à la facilité des communications, à la rapidité des nouvelles commerciales et à la liberté des échanges, la société contemporaine ne connaît plus ou ne connaît que dans une bien moindre mesure les souffrances des famines d’autrefois.

Mais il reste le problème de l’équilibre entre les besoins et les ressources de chaque famille. Même avec des existences qui, si elles étaient réparties également, seraient capables de faire subsister toute la société, il y aura des souffrances particulières, par suite des inégalités entre ceux qui ont plus qu’il ne leur faut et ceux qui ont moins. C’est le problème de l’inégalité des biens, avec toutes les questions non moins capitales qui s’y rattachent ; misère et paupérisme, charité privée et philanthropie publique, institutions d’assistance et de prévoyance, etc.

On voit donc combien vaste encore est le champ qui nous reste à explorer.

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