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DÉPENSE

On entend par dépense, au sens économique du mot, toute consommation pour la satisfaction des besoins du consommateur, à la condition que cette consommation soit : 1® actuelle et non différée; 2® rigoureusement personnelle au sens étroit du mot, ou tout au moins domestique. Cette définition exclut : 1® les placements ou emplois destinés, soit à restituer plus tard des utilités équivalentes, soit à faire que le travail soit plus productif dans * l’avenir ; 2® l’aumône et les actes quelconques de bienfaisance.

Or, il faut observer que c’est ordinairement sous forme de monnaie que chacun touche sa part dans la répartition. C’est également par l’aliénation de cette monnaie qu’on se procure les richesses qu’on veut consommer pour la satisfaction de ses besoins. Il s’ensuit que le mot dépense s’applique usuellement aux achats d’objets ou services destinés exclusivement à notre consommation personnelle. Cependant, même en dehors de cette dernière définition, il est juste de tenir compte des dépenses en nature et de les apprécier comparativement à la monnaie.

Celui qui dépense : 1® aliène la monnaie qu’il a; 2® consomme les richesses qu’il acquiert. Autrement dit, c’est la monnaie qui est dépensée, et ce sont les richesses qui sont consommées. Par la dépense, la société n’a ni plus ni moins, puisque la monnaie n’est ni détruite, ni diminuée de son pouvoir d’achat; mais par la consommation la société est appauvrie (puisque le stock des produits consommables est diminué), à moins que celui qui consommait n’ait produit pendant ce temps-là autant ou plus qu’il consommait.

Le prodigue oisif est donc une cause d’appauvrissement social. Son pouvoir de consommer passe à d’autres sous forme de monnaie; et les richesses ou services qui lui ont été fournis en échange, se terminent à lui et ne passent à personne autre, puisque par hypothèse il consomme sans produire.

Est-ce àdire que celui à qui ses revenus permettent de dépenser, doive se priver de le faire et doive vivre aussi pauvrement que

celui qui n’en a pas les moyens? Ce serait aller trop loin. Les convenances sociales exigent certaines consommations d’entretien et de jouissance. C’est à la morale à en fixer les limites. Tout ce que l’on peut dire, c’est que la morale qui conseille ou ordonne la modération des désirs et le détachement des jouissances, doit se trouver sans aucun efl’ort en harmonie avec l’économie politique.

Nous abordons ainsi la question du luxe, dont la moindre difficulté n’est pas de définir le mot lui-même.

Tout ce qui dépasse le nécessaire et devient du superflu, ne commence pas par cela seul à être du luxe. Et le luxe ne se prete point à une limitation absolue, dans laquelle on puisse ne tenir compte ni de la richesse des individus, ni de la richesse des sociétés.

M. P. Leroy-Beaulieu faisait consister le luxe « dans cette partie du superflu qui dépasse ce que la généralité des habitants d’un pays considère comme essentiel, non seulement aux besoins de l’existence, mais même à l’agrément et à la décence de la vie* ». Plus brièvement, on peut l’appeler l’usage irrationnel et abusif des choses de grand prix. Or, précisément selon les individus le raisonnable va plus ou moins loin, et l’abus commence plus ou moins tôt selon les nécessités sociales qui exigent, ou selon les revenus qui permettent. Ainsi ce no sera pas du luxe pour un ambassadeur de payer des milliers de francs pour son train de voitures, tandis que l’usage d’un modeste fiacre serait un luxe pour l’ouvrier. D’où la distinction d’un certain luxe qui se juge d’après les dépenses excédant la portée de la grande masse du peuple, et d’un certain luxe qui se juge d’après la classe à laquelle appartient l’individu.

Sans sortir du premier aspect sous lequel le luxe vient d’être envisagé, il est certain que les limites du luxe se déplacent avec une grande mobilité selon les accroissements des pouvoirs de produire et de consommer d’une société. Telle chose est d’usage vulgaire, qui fut jadis de grand luxe. Vers le milieu du moyen âge, ce fut une grande révolution sociale, que l’usage commun des chemises de toile. La chaussure de cuir passe actuellement pour un besoin impérieux, et l’emploi des chaussettes ou des bas devient presque universel : il y a un ou deux siècles, combien allaient souvent pieds nus à la campagne — femmes et enfants surtout — ou ne connaissaient jamais que les sabots! Mêmes changements dans le logement. Il n’est si modeste famille bour-

* P. Leroy-Beaulieu, Précis d'économie 2>olîique^ p. 3:^1,

geoise qui ne veuille maintenant séparer dans son logis le salon, la salle à manger, la cuisine et la chambre à coucher des chefs de maison, tandis que des seigneurs féodaux n’eussent point compris qu’une pièce unique ne pût pas suffire pour tous ces usages à la fois. Parlez-nous donc des vitres aux fenêtres, même chez les pauvres, et des papiers huilés dont usaient même les aisés d’autrefois !

« C’est une bien belle découverte en vérité, que de recueillir ce fait banal, qu’il serait loisible à l’humanité de réduire de moitié ou d’un tiers son labeur, si elle voulait se contenter de remplir son estomac, de garantir ses membres contre le froid et le chaud et de renoncer à produire tout ce qui n’est pas exigé par ses besoins physiques impérieux ! Mais combien d’hommes voudraient vivre dans ces conditions ‘ ? »

Le changement dans ce qu’on appelle les besoins tient à la possibilité de les satisfaire. De cela il n’y a pas à se plaindre.

Les richesses n’existent que pour être consommées ; ce qu’il y a d’infini dans nos besoins, ne se dilate à travers la civilisation que pour empêcher le progrès d’abroger la loi du travail ^ ; et le luxe j

n’est mauvais qu’au-delà des limites où la recherche des jouissances égoïstes et sensuelles nous fait violer les prescriptions ou les conseils de la morale, soit en nous attachant aux plaisirs, j|

soit en tarissant en nous la bienfaisance et la charité.

Il faut être un esprit faux pour souscrire au jugement de Jean- Jacques Rousseau : « Il y a cent à parier contre un que le premier qui porta des sabots fut un homme punissable, à moins qu’il n’eût mal aux pieds ^ ». Tout au contraire « le luxe est un des principaux agents du progrès humain ■• », et cc la transformation du superflu en nécessaire est la loi de la civilisation », Proudhon lui-même en aconvenu : « Tous les objets du travail humain, disait-il, ont été et tour à tour ont cessé d’être des objets de luxe, puisque, par ce luxe, nous n’entendons autre chose qu’un rapport de postériorité, soit chronologique, soit commercial, dans les éléments de la richesse. Luxe, en un mot, est synonyme de progrès....

Quoi donc ! Prenez-vous au sérieux la ville de Salente et la prosopopée de Fabricius® ?»

1 P. Leroy-Beaulieu, Collectivisme^ 3e édition, p, 412.

* « Avec quelle douleur on est obligé de conclure que nous ne savons pas si toutes les machines et les inventons de Tespèce humaine ont encore allégé le travail quotidien d’un seul être humain I » (Bagehot, Lois du développement des nations, p. 213). — Voir supra, pp, 147-148.

=* J.-J, Rousseau, Réponse à M, de Bordes,

^ P, Leroy-Beaulieu, Précis d'économie politique^ p, 332,

& Baudrillart, Histoire du luxe privé et public depuis Vantiquité.

|c « Proudhon, les Contradictions économiques, 4e édition, p. I, pp. 284-28é.

LES CONSOMMATIONS PRIVEES

Le luxe devient seulement mauvais, au point de vue de l’économie politique, lorsqu’il retarde ou diminue 1 épargne. A cet égard, l’économie politique est volontiers moins indulgente pour lui que l’opinion vulgaire. Le public aime généralement celui qui dépense; La Fontaine traduisait le sentiment général quand il

disait :

La République a bien affaire De gens qui ne dépensent rieni Je ne sais d’homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de bienL

On sait gré au luxe que les travaux qu’il exige fassent passer en des mains plus pauvres le pouvoir de consommer qui était aux mains des riches, et l’on ne se demande pas si les utilités acquises en échange vont laisser apres elles, soit d’autres richesses, soit le moyen d’en produire d’autres plus facilement. Ainsi l’économie politique préférera la construction d’une usine à celle d’un château, et la plantation d’une vigne ou le défoncement d’une terre à la création d’un parc ou d’un jardin d’agrément. Mais l’opinion vulgaire discernera mal entre ces genres de travaux ; dans un cas comme dans l’autre elle verra que le pouvoir de consommer passe également des mains du capitaliste ou du grand seigneur aux mains des terrassiers et des maçons, et elle ne distinguera pas quel est de ces deux travaux celui qui sera fécond dans l’avenir, tandis que l’autre sera radicalement stérile. Entre l’un et l’autre travail, cependant, il y a toujours cette différence, inaperçue pour le vulgaire : que l’un est tout à la fois une source de richesse à acquérir et une preuve de richesse déjà acquise (ou de crédit), tandis que l’autre est seulement effet sans être cause.

Mais tout cela est une question de mesure. En effet :

1° il n’est nullement certain que la suppression du luxe, si elle était possible, dût avoir pour effet d’augmenter la capitalisation. Rien, en effdt, nenous affirme qu’une société travaillât davantage, ni même qu’elle travaillât autant, si ses membres cessaient de pouvoir dépenser pour le confortable de l’existence. Le contraire est même de beaucoup le plus probable.

Voilà pourquoi les lois somptuaires, généralement provoquées par la jalousie des classes supérieures, qui se réservaient par vanité le monopole du luxe et de l’apparat, ont si mal servi les intérêts populaires. Mieux valait donc, comme fit Henri IV, laisser des manufactures de soieries et de draps d’or s’élever en France,

* La Fontaine, Avantages de la science.

au lieu de restreindre l’usage de ces étoffes de grand prix Le luxe oriental peut bien coïncider avec un arrêt de la capitalisation et avec une misère et une inertie universelles, parce qu’il se satisfait avec des richesses très rares ayant exigé peu de maind’œuvre; mais tout autre est le caractère de notre luxe occidental, qui consiste dans la vulgarisation du confortable, qui soutient et anime un nombre incalculable d’industries, et qui, une fois satisfaites les nécessités continues de l’épargne, est l’instrument destiné à subvenir au nécessaire des uns avec le superflu des autres:

2® Sous cette même condition d’une capitalisation toujours soutenue, le luxe n’est pas davantage un obstacle à une augmentation du chiffre de la population. C’est incontestable pour l’ancien luxe du personnel domestique (abstraction faite de la condition assez fréquente du célibat). C’est encore plus vrai de notre luxe bourgeois moderne, qui consiste surtout en objets manufacturés de consommation (étoffes, modes et coiffures, livres, mobilier, reproductions d’œuvres d’art, etc., etc.) et en voyages d’agrément.

« Les consommations plus abondantes des riches ne diminuent la part proportionnelle des pauvres dans la répartition du produit général, que dans la mesure où les riches dénaturent personnellement plus de produits, absorbent plus de nourriture et de boissons, consomment plus de vêtements, entretiennent des chiens ou des chevaux deluxe. Or, cette puissance de consommation personnelle au-delà de la moyenne est limitée assez étroitement par la nature même... Les consommations personnelles des classes riches sont peu de chose, eu égard à la somme de la consommation nationale »

Ces remarques ne cessent d’être justes que dans les rares cas où le luxe consisterait à enlever à la culture des étendues très appréciables de terrain. L’abus n’existe point en France; en Angleterre, où il a provoqué les plaintes de Stuart Mill * et de bien d’autres après lui, il n’a pu pénétrer que par les usurpations de la conquête et n’a pu se maintenir que par la violence que les lois civiles ont faite aux règles naturelles de la dévolution héréditaire des patrimoines.

Ainsi est déjà battue en brèche la thèse socialiste d’après laquelle l’égalité des biens et le retour à la production des denrées de première nécessité assureraient un plus grand bien-être et

* Sully, Kconomies royales.

3 Cl. Jannet, le capital., la si:)écülation et la finance au xix« siècle, p.4. ^ Stuart Mill, Principes d'économie politique, 1. II, ch. ir, § 0, t. I, p, 270.

nourriraient plus de vies humaines ^ Le régime qu’il s’agirait d’introduire, menacerait d’affaiblir l’activité productrice des individus; car il leur enlèverait, d’une part, la faculté de posséder en propre ou tout au moins de jouir à leur gré de ce qu’ils posséderaient; et d’autre part, en limitant les jouissances qu’ils pourraient se procurer par leurs échanges, en excluant de ces échanges tout ce qui ne serait pas aliment de première nécessité, il affaiblirait considérablement la valeur subjective des produits qui seraient encore obtenus. L’homme redescendrait vers le sauvage, qui, ne pouvant pas conserver et ne sachant pas échanger, ne tue du gibier que pour sa faim et se repose ensuite, sans produire et sans progresser.

Les lois somptuaires ne doivent donc point être encouragées; en fait, elles ont été toujours impuissantes, et si elles avaient pu triompher, leur victoire n’aurait été que la condamnation du progrès industriel et des améliorations graduelles de l’existence. C’est un domaine où la morale seule peut commander avec une efficacité, une souplesse, un sentiment des milieux et des convenances, que les lois positives ne pourront jamais posséder.

Le fait que les revenus sont dépensés dans un autre pays que celui d’où ils sont tirés, constitue Vabsenféisme, quand il est général. C’est le cas des propriétaires ou rentiers vivant à Paris pour y trouver plus de jouissances et tirant leurs revenus, soit de terres qu’ils connaissent à peine, soit d’industries éloignées, gérées en sociétés anonymes, qu’ils ne connaissent nullement. C’est le cas des riches étrangers venant se fixer, pour des années presque entières, en des climats plus agréables et plus chauds.

Au point de vue du pays d’où viennent les revenus, l’absentéisme est toujours regrettable. Les dépenses de luxe sont encouragées à l’abus dans le lieu que les absentéistes ont choisi; les rapports entre les diverses classes de la population, capitalistes et travailleurs, sont relâchés; les devoirs moraux d’influence, de direction et d’exemple ne sont pas remplis, ou bien ne sont remplis que par des rouages d’intermédiaires manquant souvent d'autorité. S’il s’agit de propriétaires fonciers, àtousces inconvénients s’ajoute celui d’une agriculture négligée et d’une terre méprisée; car on n’aime bien que ce que l’on connaît, et l’on n’avance des capitaux par soi-même, intelligemment et volontiers, que dans les industries avec lesquelles on est en contact familier. L’absen-

’ Voir sur ce point Leroy -Beaulieu, le Collectivisme, ch. xi « de la prétendue économie que le collectivisme amènerait dans la production en supprimant le luxe ».

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téisme des cours, encourage par la fausse direction de la politique intérieure de Louis XIV et de Louis XV, ne fut pas étranger au mouvement révolutionnaire. De nos jours encore l’absentéisme des grands propriétaires fonciers est un des fléaux de l’Irlande.

Au point de vue du pays où les revenus viennent se dépenser, l’absentéisme est plutôt avantageux; et en cela l’opinion vulgaire a raison contre ceux qui le tiennent pour stérile à cause de la stérilité des dépenses que les étrangers viennent faire.

En effet, les étrangers déterminent vers le pays où ils viennent, un courant continu du pouvoir de consommer, et les richesses locales dont ils jouissent et qu’ils font disparaître, sont bien moindres que celles qu’ils vont permettre aux habitants du pays de consommer. Cette infériorité entre le pouvoir de consommer qu ils apportent et celui qu’ils enlèvent, tient à deux causes : d’abord, à ce qu’on leur vend habituellement très cher les denrées et les services, ensuite à ce qu’ils payent pour jouir de richesses qui ne se consomment nullement et qui demeurent intactes après des milliers de jouissances procurées. Ainsi en est-il des touristes qui parcourent les glaciers de la Suisse ou contemplent ses paysages, des Anglais et des Russes qui se réchauffent au soleil de Nice, des baigneurs qui vont demander la santé aux villes d’eaux. Le pays où viennent ces étrangers, en recevant ainsi un nouveau pouvoir de consommer, peut nourrir une population plus abondante et vivant plus largement, ce qui est toujours un bien ; elle peut faire des placements d’épargne, qui subsisteront même si le courant d’étrangers vient à se ralentir ou à s’arrêter; enfin, le courant de numéraire qui tend à s’établir pour payer les dépenses somptuaires des étrangers, peut, s’il s établit entre nations, provoquer en se transformant un mouvement d’importations, dont nous avons eu à nous occuper à propos de la balance internationale des comptes.

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