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ÉPARGNE ET PLACEMENT

L’épargne, considérée comme un emploi partiel des revenus du capital et du travail, comprend deux actes distincts.

En premier lieu, une abstention de consommer avec conservation du pouvoir qu’on en avait. C’est sous forme de monnaie que ce pouvoir est conservé, au moins au premier moment, puisque la monnaie fonctionne comme instrument pour emmagasiner la valeur. La monnaie convient d’autant mieux à cet usage qu’elle

se garde très bien, sans détérioration, et qu’elle pourra s’échanger ensuite contre n’importe quelle richesse.

Si celui qui épargne se limitait à ce premier acte, ce serait la simple thésaurisation. L’insécurité politique et sociale et le manque d’emplois de capitalisation ont pu y condamner de longues périodes de l’histoire ; mais la thésaurisation n’est plus guère pratiquée que par des maniaques asservis à l’une des formes les plus brutales de l’avarice, et elle tend de jour en jour à disparaître. Le sens public la voit avec défaveur, et c’est justice, car la thésaurisation est inutile à la société; tout au moins ne lui servira-t-elle que le jour où les capitaux morts qu’elle représente se tourneront en capitaux actifs ou bien se résoudront en pouvoir de consommer.

Mais à cette première phase en succède ordinairement une seconde : le placement. Alors le numéraire épargné reçoit un emploi productif et devient du capital, par l’une quelconque des formes que nous connaissons. Le cultivateur qui épargne, fait un placement quand il défonce un champ en payant des salaires, quand il achète du bétail ou reconstruit une grange. On a dit avec raison que la terre est la Caisse d’épargne du paysan propriétaire.

Ici les conseils de l’économie politique se heurtent à un sophisme très répandu et très spécieux. « Si tous ceux qui ont des revenus, dit-on, se mettaient à épargner et que personne ne fît des dépenses de luxe, de quoi donc vivrait le pauvre monde? Il faut bien que l’argent roule et circule. »

Expliquons-nous. Cet argument peut être bon contre la thésau-

risation, aussi longtemps que celle-ci équivaut pour la société à une sorte de suspension des pouvoirs de consommer et de produire ; mais il ne vaut rien contre l’épargne proprement dite allant jusqu’au placement.

Un temps va venir, en effet, où la capitalisation de l’épargne se traduira par un accroissement de la puissance de produire et par une abondance plus grande des richesses consommables; et à ce moment-là il arrivera aussi, par la force des choses, que cette augmentation du pouvoir de consommer rayonnera sur l’ensemble de la population, encore qu’elle puisse paraître concentrée en un petit nombre de mains.

Cette diffusion sera l’œuvre du morcellement des fortunes par l’hérédité ; elle sera surtout l’œuvre du luxe, qui, plus facile et relativement moins onéreux aux possesseurs des grosses fortunes qu’aux possesseurs des petites, poussera les premiers à dépenser et quelquefois à dépenser sans compter.

C’est à la morale à conduire les détenteurs des fortunes dans l’emploi utile et judicieux de ce pouvoir que les accumulations

antérieures auront mis entre leurs mains. A ceux-ci, le travail rémunéré peut être inutile : mais la loi divine qui impose le travail à l’humanité tout entière, n’est pas cependant suspendue pour eux. On les appelle des oisifs : c’est à eux à ne pas mériter ce titre, en prouvant que ce que l’on appelle l’oisiveté ne peut et ne doit être qu'une forme différente du travail.

« En dépit du préjugé populaire, dit M. de Metz-Noblat, les oisifs ont un rôle important à remplir dans l’économie sociale. C’est à eux qu’incombe le soin de tendre la main à celui qui souffre, de soulager ses misères physiques et morales. C’est à eux que* revient la noble tâche de cultiver les arts, les sciences, les lettres, et à tout le moins d’encourager et de favoriser tous les travaux de l’esprit, de fonder et d’entretenir les établissements d’utilité sociale : la tâche d’être les pionniers du progrès, les guides du public, les patrons du bien général en toutes choses, et finalement, quand les mœurs s’y prêtent, de mettre gratuitement leurs talents et leur vie au service de l’Etat K »

L’utilité sociale de l’épargne et du placement dépend de l’usage qui est fait des capitaux ainsi constitués. A'ul doute que des entreprises infructueuses ou abandonnées, comme le canal de Panama, sont stériles. Que s’y passe-t-il en effet? Ceux qui épargnaient se sont dépouillés de leur pouvoir de produire et de consommer, et n’ont rien obtenu en échange; ceux qui ont reçu les fonds, ne leur ont substitué aucun instrument nouveau de production, puisque l’entreprise a avorté ; enfin, les travailleurs ont consommé des richesses que la société n’a plus et en échange desquelles elle n’a rien acquis d’utile et de productif.

Si l’épargne est employée en prêts à intérêt, son utilité sociale est subordonnée à la destination de l’emprunt. Est-ce un emprunt de production? Tout se passe alors comme si le prêteur avait fait valoir directement ses fonds par voie d’association. Est-ce au contraire un emprunt de consommation? La société n’y gagne rien. Par définition, en effet, l’emprunteur consomme le capital et ne reconstitue rien avec lui. Donc, par le simple remboursement du capital et sans parler du paiement des intérêts, l’avoir et la force productive du débiteur passent fatalement au créancier. Mais ce dernier ne s’enrichit que dans la mesure de l’appauvrissement de l’autre, et les denrées achetées avec les fonds du prêt ont disparu au regard du corps social sans être remplacées.

Aussi, entre particuliers, l’emprunt de consommation ne peut-il être encouragé qu’au point de vue de l’assistance mutuelle que

* De MeU-Noblat, les Lois économiques^ Coédition, p* 215.

l’on se doit. 11 est ou peut être une des formes de la charité ou de la philanthropie, mais il répugne à l’économie politique de le considérer comme un placement. La discipline ecclésiastique s’accordait avec cette manière de voir, quand elle interdisait l’intérêt dans tout emprunt pour ne pas avoir à distinguer deux cas, dont l’un absorbait alors l’autre par sa très grande fréquence relative. C’était, croyait-on, une manière d’assurer l’application du mot : Mutuum date, nil inde sper antes, de l’EvangileL Les monts-depiété, nés en Italie, et les caisses gratuites de prêt furent d’anciennes applications de cette théorie du prêt gratuit et du devoir charitable de prêter.

La distinction que nous venons de faire au point de vue de l’utilité sociale entre les emprunts de consommation et les emprunts de production, n’est pas restreinte aux prêts entre particuliers. Elle s’étend aux prêts sollicités par les Etats, c’est-àdire aux emprunts publics.

L’épargne placée en fonds d’Elat ou aux Caisses d’épargne est toujours utile au particulier, à la seule condition que l’intérêt soit servi et le capital remboursé; mais elle n’est pas également et toujours utile à la société, dont l’Etat est i’organe apparent.

Sur ce point, il faut s’entendre d’abord et distinguer ensuite.

Cette épargne est toujours utile à la société, dans la mesure où elle pousse le travailleur à économiser et à éviter les dépenses improductives du cabaret, qui se lient si souvent à celles de la débauche. En outre de ce résultat immédiat, quand viendront la vieillesse et les infirmités, le travailleur économe ne sera pas à la charge de la société. C’est alors une manière d’assistance publique, comme serait un immense mont-de-piété dont les contribuables feraient les frais : car l’on peut rendre dans cet ordre d’idées autant de services par l’emprunt que l’on contracte, que par le prêt que l’on consent.

Mais cette utilité n’existe qu’à l’égard des travailleurs de rang inférieur, qui, en fait, seraient incapables de faire valoir des capitaux et auxquels manqueraient par hypothèse des institutions privées quj pussent leur rendre le même service tout en donnant aux épargnes recueillies une direction productive.

Donc les emprunts par sommes importantes, les émissions de rentes par centaines de millions et par milliards en une seule fois ne présentent rien de cette utilité d’assistance.

Aussi, pour ces derniers emprunts, est-il indispensable de distinguer. Ils seront ou non utiles au corps social, selon qu’ils serviront à la production ou bien au contraire qu’ils seront absorbés

• Luc, VI, p. 35.

en dépenses improductives, en luxe exagéré d’Etat, en traitements inutiles de fonctionnaires, en un mot en gaspillages et prodigalités de consommations publiques. Tel est le jugement que nous portons en pleine conviction sur les appels réitérés que la République adresse depuis vingt ans à l’épargne française. Autre, bien entendu, serait le cas d’un emprunt de consommation nécessité par un besoin national, tel qu’une indemnité de guerre à payer ou des armements à refaire.

La facilité des placements varie avec le degré de richesse des sociétés. Il en est d’elles comme des individus, qui, s’ils n’ont guère que le nécessaire pour vivre, sont empêchés d’épargner.

Aussi les sociétés primitives, étant mal outillées et produisant peu, ont^beaucoup de peine à constituer les premiers capitaux. Mais aussi, plus le capital est rare dans la société, plus les conditions de son partage avec le travail lui sont avantageuses; la conséquence visible, c’est le taux plus élevé de l’intérêt. D’où cette autre conséquence, que « l’individu est poussé vers l’épargne dans la mesure du besoin qu’en a la société tout entière* ».

Inversement le taux baisse quand le capital est plus abondant eu égard aux besoins. 11 semblerait alors qu’on dût être moins incité à capitaliser, puisque les avantages qui résultent de la possession du capital sont moins considérables. Ce n’est pas cependant le résultat qui s’observe : car le désir qu’on a de se soustraire au besoin du travail soi et ses enfants, fait qu’on épargne encore; il fait qu’on épargne peut-être davantage à mesure que le but du repos semble reculé par l’effet d’une moindre rémunération des capitaux. La capitalisation ne s’arrête donc pas; mais les travailleurs n’ont pas à s’en plaindre, puisque l’abondance des capitaux fait attribuer au travail une part plus considérable dans la répartition, et assure en même temps une production plus abondante de richesses, qui, les faisant plus offertes, se traduit nécessairement par une hausse du salaire nominal. « Admirable harmonie des lois économiques et des lois morales, qui, en faisant du travail un ressort de moralité, se sert de l’amour du repos comme d’un levier pour améliorer la condition matérielle du travailleur! Double bienfait de la Providence! car en même temps qu’elle rend meilleures par le travail les conditions de partage, l’accumulation des épargnes crée ce que le peuple appelle les oisifs ^ » — ces oisifs dont nous avons esquissé plus haut la mission toujours aussi laborieuse et aussi féconde.

« De Metz-Noblat, op. oit-, p. 215.

> Ibid. — Supra, p. 654.

Une dernière question reste à voir. Vaut-il mieux que les placements de fonds aient lieu à l’intérieur ou à l’étranger?

A première vue, mieux valent les placements dans le pays même. Ils achèvent de le mettre en valeur, ils en accroissent la force productive, ils en développent par conséquent la population et la puissance militaire.

Néanmoins des placements à l’étranger présenteraient de nombreux avantages, lorsque le travail national, pourvu déjà de capitaux abondants, n offrirait plus qu’une faible rémunération à ceux qui seraient obligés de s’y consacrer.

Les placements à l’étranger créent des créances périodiques d intérêts, qui, sans rompre l’équilibre des comptes, déterminent un heureux excédent des importations. Nous avons vu que cet article de la balance des comptes représente net pour la France un excédent certain de plus de 600 millions' ; pour l'Angleterre cet excédent doit etre d’un milliard et demi. Or, la puissance d épargne dont la France avait fait preuve depuis un demi-siècle, et les nombreux placements à l’étranger qu’elle avait effectués, ont été pour beaucoup dans la facilité avec laquelle elle a payé sa rançon en 1871 et surmonté les tendances évidemment contraires de son change international.

La concurrence des placements sollicités par l’étranger sert aussi, dans certains états très avancés de développement économique, à prévenir les crises qui résulteraient d’un manque d’emploi des capitaux. Un débouché est ainsi offert à ceux-ci, pour empêcher un abaissement par trop considérable du taux des profits et des intérêts, d’où résulteraient momentanément un

ralentissement de la production et une moindre activité économique.

Mais si le placement devait être improductif et que tout ou partie du capital dût être perdu, il serait préférable que le placement eut été fait dans le pays même. Dans un cas comme dans 1 autre, 1 épargné serait également engloutie, et la tentative de capitalisation, manquée; cependant, si l’entreprise avait été lancée dans le pays, ce seraient au moins des nationaux qui auraient recueilli le pouvoir de consommer que représentaient les fonds de l’épargne. Provisoirement ils en auraient vécu; et certainement même, par leur propre épargne, ils en auraient sauvé quelque chose.

* Supra, pp. 395-39G,

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